Au dix-septième étage, Élodie n’était plus « la nouvelle du vingt-troisième ».
Elle était simplement Élodie.
Ce changement lui avait pris moins de temps qu’elle ne l’aurait imaginé.
Marc Gauthier dirigeait son équipe d’une manière très différente de Sarah. Il parlait moins, écrivait davantage et attendait qu’on arrive à son bureau avec un problème déjà accompagné d’au moins une solution.
Au début, Élodie trouvait cela intimidant.
Après deux mois, elle aimait cette méthode.
Elle gérait désormais plusieurs prestataires, préparait les réunions interservices et coordonnait un projet de réorganisation des espaces communs.
Pour la première fois depuis longtemps, elle pouvait imaginer une progression professionnelle qui ne dépendait pas d’une urgence.
Un jeudi matin, Marc lui demanda de rester après la réunion d’équipe.
« J’aimerais vous confier le dossier Horizon. »
Élodie reconnut immédiatement le nom.
Le groupe préparait l’ouverture d’un nouveau site administratif à Grenoble.
Le projet impliquait des dizaines de fournisseurs, des déménagements d’équipes et plusieurs mois de coordination.
« En soutien de qui ? »
« De moi. Mais je veux que vous pilotiez la partie administrative. »
Élodie resta silencieuse.
« C’est beaucoup plus large que ce que je fais aujourd’hui. »
« Oui. »
« Vous êtes sûr ? »
Marc s’adossa à sa chaise.
« Vous avez organisé la visite suisse au vingt-troisième avec deux heures de retard cumulées, un participant ajouté et une erreur de messagerie. »
Élodie grimaça.
« Vous avez entendu cette histoire. »
« Sarah me l’a racontée pour expliquer pourquoi elle vous recommandait. »
Marc eut un petit sourire.
« Elle a dit : “Élodie se trompe comme tout le monde, mais elle ne perd pas vingt minutes à chercher à qui attribuer la faute.” »
Élodie sentit une chaleur discrète dans sa poitrine.
« Je prends ça comme un compliment. »
« C’en était un. »
Elle accepta.
Le projet Horizon devait commencer officiellement la semaine suivante.
Le vendredi après-midi, cependant, Marc l’appela de nouveau.
Cette fois, son expression était différente.
« J’ai reçu une demande étrange. »
Élodie s’assit.
« De qui ? »
« Direction générale. »
Son estomac se contracta.
« Adrien ? »
« Pas directement. Son directeur de cabinet. »
Marc lui tendit un courriel.
La demande concernait le projet Horizon.
La direction proposait qu’Élodie participe à plusieurs réunions de pilotage au vingt-troisième étage, « compte tenu de sa connaissance des processus de la présidence ».
Sur le papier, cela avait du sens.
Mais Élodie vit immédiatement le problème.
« C’est normal ? »
Marc haussa légèrement les épaules.
« Pas totalement inhabituel. Mais j’ai préféré vous en parler parce que vous aviez demandé une séparation claire avec votre ancien poste lors de votre arrivée. »
Élodie relut.
« Qui a demandé mon nom ? »
« Je ne sais pas. »
Elle sentit la vieille méfiance revenir.
Le soir, elle retrouva Adrien chez elle.
Lina jouait chez Madame Pelletier pendant une heure.
Élodie posa le courriel imprimé sur la table.
« Tu sais quelque chose là-dessus ? »
Adrien lut.
« Non. »
Elle observa son visage.
« Vraiment ? »
Il releva les yeux.
« Vraiment. »
« Ton directeur de cabinet demande que je participe aux réunions Horizon au vingt-troisième. »
« Je vois. »
« Pourquoi ? »
Adrien prit son téléphone.
« Je peux l’appeler. »
Élodie leva immédiatement la main.
« Non. »
« Tu veux savoir. »
« Oui, mais pas en lançant une enquête personnelle. »
Adrien posa le téléphone.
« D’accord. »
Ils restèrent silencieux.
Puis il dit :
« Hugo connaît ton parcours. Il était dans certaines réunions quand tu travaillais en haut. Il a peut-être pensé à toi simplement parce que tu connais déjà les circuits. »
« Peut-être. »
« Et si c’est ça ? »
Élodie regarda le papier.
« Alors je dois décider si participer est bon pour le projet, pas pour nous. »
Adrien sourit légèrement.
« Tu es cohérente jusqu’à l’épuisement. »
« Merci. »
« Ce n’était pas nécessairement un compliment. »
Le lundi, Élodie alla directement voir Hugo Perrin, directeur de cabinet d’Adrien.
Elle frappa.
« Vous avez cinq minutes ? »
Hugo, quarante ans environ, lunettes fines et bureau extraordinairement ordonné, lui fit signe d’entrer.
« Bien sûr. »
Élodie posa le courriel.
« C’est vous qui avez demandé ma participation au pilotage Horizon ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Il parut surpris.
« Parce que vous connaissez très bien les contraintes du siège et que Marc m’a confirmé que vous pilotez la coordination administrative. »
« Monsieur Delcourt vous l’a demandé ? »
Hugo cligna des yeux.
Puis il comprit.
« Non. »
« Il a suggéré mon nom ? »
« Non plus. »
Élodie sentit immédiatement une partie de la tension disparaître.
Hugo ajouta :
« Pour être transparent, j’ai même évité de lui en parler précisément pour ne pas créer de situation étrange. »
Élodie eut un sourire.
« Merci. »
« Vous pensiez refuser ? »
« Je voulais être certaine de la raison. »
Hugo pencha légèrement la tête.
« Vous savez, depuis votre transfert, certaines personnes semblent tellement soucieuses de ne pas vous favoriser qu’on risque presque de finir par vous défavoriser. »
Élodie resta silencieuse.
La phrase la frappa.
Elle avait tellement travaillé pour ne devoir aucune faveur à Adrien qu’elle n’avait pas envisagé l’inverse.
Refuser une opportunité légitime uniquement parce qu’elle passait près de lui pouvait devenir une autre forme de dépendance.
« Je participerai », dit-elle.
Hugo hocha la tête.
« Parfait. Première réunion mercredi. »
Le mercredi, Élodie entra dans une salle du vingt-troisième étage avec Marc et deux responsables techniques.
Adrien était déjà là.
Ils se saluèrent comme les autres.
« Madame Martin. »
« Monsieur Delcourt. »
Marc ne réagit pas.
La réunion commença.
Pendant quarante minutes, Élodie présenta le calendrier administratif.
Puis Adrien posa une question sur les délais de transfert des équipes.
Elle répondit.
Il contesta un point.
Élodie lui expliqua pourquoi son alternative augmenterait le risque d’interruption de service.
Adrien insista.
Marc regarda Élodie.
Elle comprit qu’il attendait son analyse.
« Non », dit-elle finalement. « Je ne recommande pas cette option. »
Le silence fut bref.
Adrien la fixa.
« Même avec un renfort logistique supplémentaire ? »
« Le problème n’est pas le nombre de personnes. C’est la dépendance informatique. On déplacerait les équipes avant la validation complète des accès. »
Elle fit glisser un document vers lui.
« Si le test du vendredi échoue, vous avez trente personnes sans poste opérationnel lundi. »
Adrien lut.
Puis hocha la tête.
« Très bien. On garde votre calendrier. »
La réunion continua.
À la sortie, Marc marcha à côté d’Élodie.
« Vous savez que beaucoup de gens auraient changé d’avis dès que le président insistait ? »
Élodie remit son carnet dans son sac.
« Il m’aurait reproché ensuite si ça échouait. »
Marc sourit.
« Probablement. »
Plus tard, Adrien lui envoya un message personnel.
Tu avais raison sur les accès.
Élodie répondit :
Je sais.
Adrien :
Quelle modestie.
Elle sourit.
Cette nouvelle étape de leur relation lui parut importante.
Ils pouvaient être en désaccord au travail.
Réellement.
Sans que l’un craigne les conséquences personnelles.
Le soir, Thomas passa déposer une paire de gants oubliée par Lina.
Il aperçut Adrien dans la cuisine.
Pendant une seconde, les deux hommes restèrent face à face.
Élodie sentit immédiatement la tension.
« Adrien, Thomas. Thomas, Adrien. »
Ils s’étaient déjà croisés brièvement, mais jamais réellement présentés.
Thomas tendit la main.
« Bonjour. »
Adrien la serra.
« Bonjour. »
Lina surgit de sa chambre.
« Papa ! Adrien fait des pâtes. »
Thomas regarda la casserole.
« Il sait cuisiner ? »
Élodie répondit :
« Techniquement, l’eau bout. On n’a pas encore les résultats finaux. »
Les deux hommes sourirent malgré eux.
Thomas donna les gants à Lina.
Avant de partir, il regarda Adrien.
« Elle adore les pâtes trop cuites. »
Lina protesta.
« C’est faux ! »
Thomas sourit.
« Bonne chance. »
La porte se referma.
Adrien regarda Élodie.
« C’était une menace ? »
« Non. Je crois que c’était un effort. »
Elle pensa à tout ce qui aurait pu devenir conflictuel.
L’ex.
Le nouveau compagnon.
L’enfant au milieu.
Les vieilles blessures.
Et pourtant, parfois, les adultes pouvaient décider de ne pas répéter les scénarios qu’ils connaissaient.
Le mois suivant, le projet Horizon entra dans sa phase active.
Élodie se retrouva invitée à davantage de réunions.
Son nom apparaissait sur les comptes rendus.
On lui demandait des décisions plutôt que des confirmations.
Un après-midi, Marc lui annonça :
« Si Horizon se passe bien, je voudrais discuter avec vous d’un poste de référente coordination. »
Élodie resta immobile.
« Une promotion ? »
« Une évolution. Ne commencez pas déjà à chercher pourquoi vous ne la méritez pas. »
Elle rit.
« Sarah vous parle trop. »
« Tout le monde parle trop dans cette entreprise. »
Le soir, Élodie raconta la conversation à Adrien.
Il sourit immédiatement.
« Félicitations. »
« Ce n’est pas fait. »
« Je sais. »
« Tu ne vas rien faire. »
Adrien leva les mains.
« Je n’ai rien dit. »
« Je préfère préciser. »
Il s’approcha.
« Tu sais ce qui est amusant ? »
« Non. »
« Au début, j’étais impressionné parce que tu avais pris un risque pour défendre ma mère. »
Il posa doucement les mains sur sa taille.
« Maintenant, je crois que la chose la plus impressionnante est la quantité d’énergie que tu dépenses à m’empêcher d’avoir la moindre influence sur ta carrière. »
Élodie sourit.
« C’est très romantique. »
« Je peux faire mieux. »
Il l’embrassa.
Lina cria depuis sa chambre :
« Je vous entends ! »
Élodie recula en riant.
« Tu entends quoi exactement ? »
« Rien ! Mais vous êtes silencieux bizarrement ! »
Adrien étouffa un rire.
Élodie regarda le plafond.
La vie n’était pas devenue simple.
Mais elle avait cessé d’être fragile au moindre mouvement.
Et cette différence changeait tout.