Au quatrième jour, Élodie avait cessé de consulter le plan du vingt-troisième étage pour trouver les imprimantes. Au sixième, elle connaissait les numéros de téléphone de Sarah, Claire et du service informatique sans regarder la fiche collée sous son écran. Elle avait également appris que la machine à café de gauche avalait parfois les pièces et que Philippe Arnaud disait toujours « c’est urgent » même lorsqu’il demandait simplement une réservation pour la semaine suivante.
Elle faisait encore des erreurs.
Une pièce jointe oubliée dans un courriel interne lui avait valu de renvoyer onze messages avec une formule d’excuse. Un appel destiné au juridique avait atterri chez les achats. Elle avait inscrit « réunion Valence » en pensant à la ville alors qu’il s’agissait du nom d’un cabinet de conseil.
À chaque fois, Sarah corrigeait ce qui devait l’être sans dramatiser.
« Vous savez pourquoi vous apprenez vite ? » lui demanda-t-elle un mardi matin.
Élodie leva les yeux de l’agenda partagé.
« Parce que j’ai peur de vous ? »
« Aussi. Mais surtout parce que vous ne commettez presque jamais deux fois la même erreur. »
« Presque ? »
« Ne devenez pas arrogante. Il est neuf heures quatorze. La journée est jeune. »
Élodie sourit et retourna à son écran.
Peu avant dix heures, un homme descendit de l’ascenseur et s’approcha du comptoir. Costume sombre, mallette en cuir, expression pressée.
« Bonjour. Marc Villiers. J’ai rendez-vous avec Monsieur Delcourt. »
Élodie consulta l’agenda.
Aucun Marc Villiers.
Elle vérifia les autres orthographes possibles.
Rien.
« À quelle heure était prévu votre rendez-vous ? »
« Dix heures. »
Il regarda sa montre.
« Il est dix heures. »
« Je vais vérifier auprès de son assistante. »
L’homme souffla.
« Je viens de Genève. Je ne vais pas attendre debout pendant que vous découvrez mon nom. »
Une semaine auparavant, cette phrase aurait suffi à faire accélérer le cœur d’Élodie.
Cette fois, elle ne bougea pas plus vite.
« Vous pouvez vous asseoir juste ici pendant que je vérifie. »
« Appelez Adrien directement. Il sait qui je suis. »
Élodie leva les yeux.
La phrase lui rappela immédiatement l’exercice de Sarah lors de son entretien.
Elle composa le poste de l’assistante d’Adrien.
Pas de réponse.
Sarah se trouvait dans une salle de formation deux étages plus bas.
Élodie ouvrit la fiche des visiteurs attendus.
Toujours rien.
« Madame, je n’ai pas le temps pour ces procédures. »
« Je comprends. Elles prennent néanmoins moins de temps qu’une erreur de sécurité. »
L’homme posa les deux mains sur le comptoir.
« Vous êtes nouvelle ? »
Élodie soutint son regard.
« Oui. »
« Ça se voit. »
Il sortit son téléphone.
« Très bien. Je vais appeler Adrien moi-même. »
« Vous êtes libre de le faire. »
Quelques secondes plus tard, l’appareil de l’homme sonna.
Il fronça les sourcils en lisant l’écran.
« Oui ? »
Il écouta.
Son expression changea.
« Ah. D’accord. Non, je suis déjà au vingt-troisième… Très bien. »
Il raccrocha et regarda Élodie.
« Mon rendez-vous est demain. »
Élodie ne répondit rien.
« J’avais noté mardi. »
« Nous sommes lundi. »
L’homme regarda l’écran de son téléphone comme si le calendrier l’avait personnellement trahi.
Puis il rangea sa mallette.
« Bon. Je reviendrai demain. »
Il fit deux pas avant de se retourner.
« Vous auriez pu me laisser entrer et vérifier ensuite. »
Élodie sourit légèrement.
« Et demain, vous auriez peut-être demandé pourquoi l’accueil laisse monter des gens qui n’ont pas de rendez-vous. »
L’homme la fixa une seconde.
Puis, contre toute attente, eut un petit rire.
« Touché. À demain. »
À peine l’ascenseur refermé, une voix derrière Élodie dit :
« Vous aimez vraiment prendre des risques. »
Elle se retourna.
Caroline, l’une des assistantes rencontrées au déjeuner, déposait un dossier dans le casier des signatures.
« C’était Marc Villiers. Il gère une partie des investissements du groupe. »
« Son rendez-vous est quand même demain. »
« Je sais. Je dis seulement que beaucoup de gens l’auraient fait entrer pour éviter de l’agacer. »
Élodie haussa les épaules.
« J’ai déjà vu où ça mène quand on décide quelles règles appliquer selon l’apparence ou l’importance supposée de la personne. »
Caroline eut une expression étrange.
Pas hostile. Pas vraiment approbatrice non plus.
« Vous pensez souvent à ce qui s’est passé avec Bastien ? »
Élodie remit une feuille dans son classeur.
« Moins que les autres, j’espère. »
Caroline comprit le message.
Elle partit.
À midi, Élodie rejoignit Inès au restaurant d’entreprise. Sarah mangeait à l’extérieur avec un fournisseur. Elles venaient de s’asseoir lorsqu’un homme d’une cinquantaine d’années s’approcha de leur table.
« Madame Martin ? »
Élodie leva les yeux.
« Oui ? »
« Laurent Masson, achats. »
Il lui tendit la main.
Elle la serra.
« On ne s’est jamais parlé, mais je voulais vous dire que vous aviez eu raison avec Morel. »
Élodie sentit immédiatement plusieurs regards se tourner vers eux.
« Merci. »
L’homme ne sembla pas remarquer son malaise.
« Il parlait souvent mal aux prestataires. Surtout aux livreurs. Plusieurs personnes s’en étaient plaintes. »
Élodie fronça les sourcils.
« Avant l’incident avec Madame Delcourt ? »
« Oui. »
« Et qu’est-ce qui s’est passé ? »
Laurent haussa les épaules.
« Rien de sérieux. On disait qu’il avait un caractère sec. »
Élodie regarda Inès.
Celle-ci baissa légèrement les yeux.
« Vous saviez ? »
Inès hésita.
« Pas précisément. J’avais entendu quelques histoires. »
Laurent sembla comprendre que la conversation devenait moins agréable.
« Enfin, maintenant au moins, ça va changer. »
Il partit avec son plateau.
Élodie resta silencieuse.
Inès posa sa fourchette.
« Ne me regarde pas comme ça. Je n’ai jamais vu Bastien déchirer le dossier de quelqu’un. »
« Je ne vous accuse pas. »
« Si, un peu. »
Élodie soupira.
« D’accord. Un peu. »
Inès prit quelques secondes avant de répondre.
« C’est facile maintenant de dire qu’on aurait dû agir. Mais quand quelqu’un est installé depuis neuf ans, qu’il connaît tout le monde, qu’il est bien vu des dirigeants… on se dit que ce n’est pas notre problème. »
Élodie regarda son verre.
Elle connaissait cette phrase.
Ce n’est pas notre problème.
Elle l’avait elle-même pensée devant Madeleine avant de se lever.
« Je ne suis pas certaine que j’aurais fait mieux si Lina n’avait pas été là », admit-elle.
Inès la regarda avec surprise.
« Vraiment ? »
« J’avais besoin du travail. J’étais prête à faire semblant de ne rien voir. Puis ma fille m’a demandé pourquoi il parlait mal à cette dame. »
Elle eut un sourire fatigué.
« Les enfants sont très mauvais pour nous laisser vivre tranquillement avec nos contradictions. »
Inès rit doucement.
Le malaise diminua.
Dans l’après-midi, Claire passa au comptoir.
« Vous avez cinq minutes ? »
Élodie pensa immédiatement à Marc Villiers.
« J’imagine que oui. »
« Pourquoi cette tête ? »
« Parce que lorsqu’une directrice des ressources humaines demande cinq minutes à une personne en période d’essai, elle entend rarement : “Félicitations, voici un gâteau.” »
Claire haussa un sourcil.
« Vous êtes épuisante. Venez. »
Elles s’installèrent dans un petit bureau vitré.
Claire posa une feuille devant elle.
« Point de première semaine. Rien de disciplinaire. Respirez. »
Élodie réalisa qu’elle avait effectivement retenu son souffle.
Claire parcourut ses notes.
« Sarah dit que vous êtes rapide, attentive et que vous posez les bonnes questions. Elle note aussi que vous avez tendance à vouloir régler seule des problèmes que vous pourriez signaler plus tôt. »
Élodie fronça les sourcils.
« Comme quoi ? »
« La salle de réunion du premier jour. Vous avez cherché trois solutions avant de prévenir Sarah. »
« J’essayais de réparer mon erreur. »
« Très bien. Mais demander de l’aide n’annule pas la responsabilité. »
Élodie acquiesça.
Claire poursuivit :
« Autre point : plusieurs personnes parlent encore de votre recrutement comme s’il était lié à l’incident. »
Élodie sentit sa nuque se raidir.
« Qui ? »
« Ce n’est pas une chasse aux noms. »
« Donc c’est vrai. »
« Bien sûr que c’est vrai. Les entreprises adorent fabriquer des histoires simples. Une candidate défend la mère du patron, puis obtient un meilleur poste. Les gens voient deux événements et inventent le chemin le plus court entre eux. »
Élodie regarda la feuille.
« Est-ce que cela vous inquiète ? »
« Non. »
« Moi, oui. »
Claire croisa les bras.
« Alors ne passez pas votre énergie à convaincre chaque personne individuellement. Travaillez. Dans quelques semaines, on parlera de ce que vous faites, pas de la manière dont votre nom est arrivé sur mon écran. »
Élodie eut un rire bref.
« Vous êtes sûre ? »
« Non. Il y aura toujours quelqu’un pour raconter quelque chose. Mais ce ne sera plus votre problème principal. »
La conversation aurait pu s’arrêter là.
Pourtant, au moment où Élodie se levait, Claire ajouta :
« Au fait, Bastien a été entendu vendredi. »
Élodie se rassit lentement.
« Et ? »
« La procédure suit son cours. Plusieurs témoignages sur des comportements antérieurs ont été ajoutés au dossier. »
Élodie pensa immédiatement à Laurent.
« Donc ce n’était pas un incident isolé. »
« Il semble que non. »
Claire choisit ses mots avec soin.
« Certaines personnes avaient signalé son ton envers des prestataires et certains visiteurs. Aucun élément pris séparément n’avait conduit à une mesure sérieuse. Ensemble, le tableau est différent. »
Élodie sentit une colère sourde.
« Pourquoi faut-il toujours attendre quelque chose d’énorme avant de prendre au sérieux dix petites choses ? »
Claire la regarda longuement.
« C’est une excellente question. Et une question très inconfortable pour les ressources humaines. »
Élodie se leva cette fois pour de bon.
En revenant à son poste, elle comprit que l’histoire dépassait déjà ce qu’elle avait vécu.
Elle avait cru être tombée sur un homme qui s’était montré cruel pendant dix minutes.
Peut-être était-elle simplement la première personne à avoir provoqué un incident impossible à minimiser.
À 16 h 18, Marc Villiers réapparut au bout du couloir.
Élodie vérifia instinctivement l’heure.
Il s’approcha avec sa mallette.
« Je plaisante », dit-il avant qu’elle parle. « Mon rendez-vous est toujours demain. Je venais seulement voir Adrien sur un autre sujet. Son assistante m’attend. »
Il montra le message sur son téléphone.
Élodie vérifia.
Tout correspondait.
« Vous pouvez y aller. »
Marc fit deux pas, puis se retourna.
« Vous savez, hier j’aurais probablement laissé passer quelqu’un comme moi à votre place. »
Élodie inclina la tête.
« Ce n’est pas nécessairement un compliment. »
« Je sais. »
Il sourit.
« C’est pour cela que je le dis. »
Lorsqu’il disparut dans le couloir, Élodie nota l’incident dans le registre comme n’importe quelle autre arrivée.
Elle ne vit pas Adrien debout quelques mètres plus loin, qui avait entendu la dernière partie de l’échange.
Et elle ne sut pas encore que ce qu’il avait observé ce jour-là pèserait davantage dans la suite de son parcours que l’événement qui lui avait permis d’entrer dans l’entreprise.