Les jours qui suivirent furent d’une correction presque absurde. Adrien ne s’arrêtait plus au comptoir sauf nécessité professionnelle. Élodie utilisait systématiquement « Monsieur Delcourt », même lorsqu’ils se retrouvaient seuls dans un ascenseur. Lui répondait « Madame Martin » avec la même précision. De l’extérieur, leur relation semblait n’avoir jamais dépassé celle d’un dirigeant et d’une employée parmi des centaines d’autres. Pour Élodie, chaque formule polie soulignait pourtant exactement l’inverse.
La rumeur, elle, s’épuisait déjà. Une autre histoire occupa rapidement les conversations : un directeur régional avait envoyé par erreur à cinquante personnes un message destiné à son frère, dans lequel il se plaignait longuement d’une réunion à laquelle plusieurs destinataires assistaient. Sarah avait eu raison. Les entreprises trouvaient toujours un nouveau spectacle.
Élodie aurait dû être soulagée.
Elle l’était, en partie.
Mais la disparition des murmures lui retirait aussi l’excuse la plus pratique pour maintenir Adrien à distance. Tant que tout le monde les observait, la prudence allait de soi. Maintenant que personne ne semblait plus s’intéresser à eux, elle devait reconnaître que la vraie raison de cette distance était plus personnelle : elle avait peur de ce qu’elle pourrait vouloir si elle s’autorisait à y penser.
Elle s’appliqua donc à penser à autre chose.
Son travail lui en donnait largement l’occasion. Sarah lui confia désormais la préparation de certaines réunions de direction sans vérifier chaque détail. Élodie gérait les calendriers croisés de plusieurs responsables, anticipait les arrivées sensibles et connaissait assez bien les habitudes de chacun pour savoir qu’une demande de Philippe Arnaud marquée « quand vous avez une minute » signifiait généralement « avant midi ».
À la maison, la situation s’était également stabilisée. Les factures étaient payées. Une petite somme restait chaque mois sur le compte. Pas assez pour appeler cela une épargne confortable, mais suffisamment pour que la panne d’un grille-pain ne ressemble plus à une crise nationale.
Lina, surtout, avait changé.
Elle demandait de nouveau des choses sans commencer par demander combien elles coûtaient.
Un mercredi soir, elle posa sur la table de la cuisine un formulaire de l’école.
« On va au musée avec la classe. »
Élodie lut le montant de la sortie.
Douze euros.
Quelques mois plus tôt, son esprit aurait immédiatement commencé à déplacer d’autres dépenses.
Cette fois, elle prit un stylo.
« Tu veux y aller ? »
« Oui. Il y aura des dinosaures. »
« Alors tu vas y aller. »
Lina la regarda signer comme si le geste avait quelque chose d’extraordinaire.
Peut-être en avait-il.
Le vendredi suivant, Élodie devait terminer une série de confirmations pour un séminaire lorsque son téléphone personnel vibra à 14 h 06.
L’école.
Elle décrocha immédiatement.
« Madame Martin ? Ici l’infirmerie de l’école Saint-Exupéry. Ne vous inquiétez pas, Lina est consciente, mais elle est tombée pendant la récréation. Elle s’est blessée au poignet. »
Élodie se leva si brusquement que sa chaise roula jusqu’au mur.
« Elle a quoi ? »
« Probablement une entorse, peut-être une petite fracture. Nous préférerions que vous veniez la chercher pour l’emmener consulter. »
Élodie attrapa son sac.
« J’arrive. »
Sarah sortait d’une salle de réunion.
Elle comprit immédiatement.
« Lina ? »
« Elle est tombée. Son poignet. Je dois partir. »
« Partez. Je prends le reste. »
Élodie n’attendit pas davantage.
Dans l’ascenseur, elle appela un centre médical proche de l’école.
Complet.
Elle en essaya un second.
Aucune place avant dix-neuf heures.
Puis les urgences pédiatriques lui indiquèrent qu’elle pouvait venir sans rendez-vous mais qu’il fallait prévoir plusieurs heures d’attente.
Elle accepta.
À l’école, Lina était assise dans l’infirmerie, le bras maintenu contre elle avec une écharpe improvisée. Ses yeux étaient gonflés d’avoir pleuré, mais elle tenta de sourire en voyant sa mère.
« C’est pas cassé. »
Élodie s’accroupit devant elle.
« Tu es devenue médecin ? »
« Madame Sophie dit peut-être. Moi je dis non. »
« D’accord. On va vérifier laquelle de vous deux a raison. »
Dans le taxi vers les urgences, Lina se mordait la lèvre chaque fois que la voiture tournait.
Élodie tenait sa main valide.
« Ça fait très mal ? »
« Seulement quand ça bouge. »
« On va arranger ça. »
Elle prononça la phrase avec conviction, tout en sachant qu’elle ne pouvait rien arranger elle-même.
Aux urgences, une infirmière leur annonça au moins deux heures d’attente avant la radiographie.
Élodie prévint Sarah qu’elle ne reviendrait pas.
« Ne revenez surtout pas », répondit celle-ci. « Et cessez de vous excuser. »
À 16 h 20, Lina s’était assoupie contre elle.
Élodie regardait les autres familles dans la salle d’attente lorsqu’un message apparut.
Adrien Delcourt.
Sarah m’a dit que Lina s’était blessée. Comment va-t-elle ?
Élodie hésita.
Elle aurait préféré que Sarah ne lui dise rien.
Puis elle se reprit. Il était le dirigeant, et son départ soudain avait probablement nécessité une explication.
Elle répondit :
Nous attendons une radio. Probablement le poignet. Elle va bien.
La réponse arriva moins d’une minute plus tard.
D’accord. Dites-lui que les chaussures rapides ne dispensent pas de regarder où on met les pieds.
Élodie regarda Lina endormie.
Un sourire lui échappa.
Elle écrivit :
Elle prétend que c’est le sol qui a bougé.
Adrien :
Argument très solide. Je retire ma remarque.
Élodie posa le téléphone.
Ce simple échange lui fit davantage de bien qu’elle ne voulait l’admettre.
La radio confirma finalement une petite fracture sans déplacement. Rien de grave, mais Lina devrait porter une résine pendant trois semaines.
Lorsque le médecin lui proposa plusieurs couleurs, elle choisit immédiatement le violet.
« Comme le feutre », murmura Élodie.
Lina éclata de rire.
Elles sortirent de l’hôpital après dix-neuf heures. La pluie tombait de nouveau. Élodie chercha un taxi sur son téléphone, mais tous les véhicules proches étaient occupés.
Lina avait sommeil, son bras lui faisait mal malgré l’antalgique et le bus nécessitait une correspondance.
Élodie soupira.
Son téléphone vibra.
Adrien.
Comment va-t-elle ?
Élodie répondit :
Petite fracture. Trois semaines avec un plâtre violet. On sort maintenant.
Quelques secondes plus tard :
Vous êtes où ?
Elle fixa la question.
Puis répondit malgré elle.
Urgences pédiatriques Édouard-Herriot.
Le téléphone sonna immédiatement.
« Oui ? »
« J’envoie une voiture. »
Élodie ferma les yeux.
« Adrien… »
Le prénom lui échappa naturellement.
Un silence minuscule passa au bout de la ligne.
« Élodie, il pleut, il est tard et Lina vient de passer quatre heures aux urgences. Ce n’est pas une tentative de vous courtiser. C’est une voiture. »
« Je peux prendre le bus. »
« Évidemment. Et moi je peux envoyer une voiture qui est à douze minutes. »
Elle regarda sa fille assise sur une chaise, tête posée contre le mur.
« D’accord. »
« Merci. »
« Pourquoi vous me remerciez ? »
« Parce que vous venez d’accepter de l’aide en moins de dix minutes. C’est un progrès considérable. »
Elle raccrocha avant de lui répondre quelque chose de désagréable.
Douze minutes plus tard, pourtant, ce ne fut pas seulement le chauffeur qui arriva.
Adrien descendit de la voiture.
Élodie resta immobile sous l’auvent.
« Vous aviez dit une voiture. »
« Techniquement, elle est là. »
Lina se leva.
« Adrien ! Regarde ! »
Elle brandit fièrement son bras violet.
Il se pencha.
« Impressionnant. Tu as gagné une bataille ? »
« Contre le sol. »
« Qui a gagné ? »
Lina réfléchit.
« Le sol, un peu. »
Adrien ouvrit la portière arrière.
Élodie hésita.
« Vous n’aviez pas besoin de venir. »
« Je sais. »
Cette réponse lui rappela le soir de l’ascenseur.
Dans la voiture, Lina parla pendant dix minutes malgré son épuisement. Elle raconta sa chute, la radiographie, le médecin qui avait « une machine pour voir à travers les bras » et le choix du violet.
Puis elle s’endormit contre Élodie.
Adrien baissa instinctivement la voix.
« Ça va, vous ? »
Élodie regarda le visage de sa fille.
« Maintenant oui. »
« Vous avez eu peur. »
« Beaucoup. »
« C’est normal. »
Elle tourna la tête vers lui.
« Vous allez encore me dire que vous comprenez ? »
Il sourit.
« Non. J’ai appris. Je vais dire que je vous crois. »
Élodie sourit à son tour.
La voiture s’arrêta devant son immeuble.
Adrien sortit pour l’aider.
Élodie voulut réveiller Lina, mais la petite gémit sans ouvrir les yeux.
« Je peux la porter », proposa Adrien.
« Son bras— »
« Je ferai attention. »
Élodie hésita.
Puis lui montra comment soutenir le côté du plâtre.
Adrien souleva Lina doucement.
La petite posa immédiatement sa tête contre son épaule.
Élodie ouvrit la porte de l’immeuble.
Au troisième étage, elle déverrouilla son appartement.
« Vous pouvez la poser dans sa chambre. »
Adrien entra.
C’était la première fois qu’il voyait son appartement.
Élodie en prit conscience trop tard.
La table minuscule, les dessins accrochés au réfrigérateur, les chaussures de Lina alignées près du mur, le canapé usé dont Madame Pelletier se plaignait.
Adrien ne fit aucun commentaire.
Il déposa Lina sur son lit avec précaution.
La petite ouvrit les yeux.
« Tu restes manger ? »
Élodie ferma les paupières.
« Lina… »
Adrien eut un sourire.
« Pas ce soir. Il faut que tu dormes. »
« Une autre fois ? »
Il regarda Élodie avant de répondre.
« Seulement si ta mère m’invite. »
Cette fois, il ne facilita rien.
Lina tourna immédiatement la tête vers sa mère.
Élodie se sentit prise au piège par deux paires d’yeux.
« On verra. »
Lina sourit, satisfaite de cette demi-victoire.
Dans l’entrée, Adrien remit son manteau.
« Appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit. »
« Je n’ai probablement besoin de rien. »
« Je sais. »
Élodie posa la main sur la porte.
Il allait partir lorsqu’elle l’arrêta.
« Adrien. »
Il se retourna.
Elle pensa à toutes les raisons de garder la distance.
Puis au trajet, à l’hôpital, à Lina endormie contre son épaule.
« Merci. »
Il ne plaisanta pas.
« De rien. »
Il descendit les escaliers.
Élodie referma.
Dans le silence de l’appartement, elle comprit que la frontière qu’elle avait construite après la rumeur existait toujours.
Mais elle n’était plus droite.
Et ce qui l’inquiétait le plus n’était pas qu’Adrien ait essayé de la franchir.
C’était qu’elle venait elle-même de lui ouvrir la porte.