PARTIE 2 – Le responsable de l’accueil transforme une remarque en avertissement, puis choisit devant Lina de punir celle qui a parlé

Le silence qui suivit fut si net qu’Élodie entendit le petit signal électronique des portiques à plusieurs mètres. Bastien Morel la regardait sans ciller. Elle aurait voulu reprendre sa phrase, l’adoucir, retirer le mot « menteuse ». Il était trop tard. Quelque chose s’était déplacé entre eux, et tous les deux le savaient.

« Vous connaissez cette personne ? » demanda-t-il.

« Non. »

« Vous travaillez ici ? »

« Pas encore. »

« Vous connaissez nos procédures de sécurité ? »

Élodie serra les doigts contre sa paume.

« Non. Mais vérifier une identité n’empêche pas d’être correct avec quelqu’un. »

Bastien eut un petit rire bref, sans amusement.

« Vous arrivez pour demander un emploi et vous pensez pouvoir m’expliquer comment faire le mien ? »

La question était un piège évident. Élodie aperçut Lina derrière lui, reflétée dans la paroi brillante du comptoir. La petite n’avait pas bougé de son fauteuil. Elle suivait leur échange avec cette concentration sérieuse qu’elle prenait lorsqu’elle sentait qu’un adulte était en colère.

« Je ne vous explique pas votre travail », répondit Élodie. « Je dis seulement que cette dame vous a demandé de passer un coup de téléphone. »

Le jeune homme assis à droite du comptoir fixa soudain son écran avec une passion remarquable. Sa collègue tapota quelques touches sans rien saisir. Aucun des deux ne regardait Bastien. Aucun ne regardait Élodie non plus.

Bastien repoussa légèrement son fauteuil.

« Madame Martin, je vais vous rendre service. Retournez vous asseoir, attendez votre entretien et oubliez cette conversation. »

Le choix était posé devant elle avec une clarté presque généreuse.

Élodie sentit son cœur accélérer. Son cerveau se mit immédiatement à énumérer tout ce qu’elle risquait. Un salaire mensuel fixe. Une mutuelle. Des horaires compatibles avec l’école puisqu’elle avait trouvé un système de garde nocturne auprès d’une voisine retraitée. La possibilité de payer les dettes avant qu’elles se transforment en catastrophe. Tout cela pouvait disparaître simplement parce qu’elle refusait de faire trois pas en arrière.

Elle regarda les portes.

Madeleine était toujours visible à travers le verre. Assise sur le banc, elle réarrangeait machinalement les légumes de son cabas. Elle ne pouvait plus entendre ce qui se disait.

« Elle vous a même proposé d’appeler son fils elle-même », dit Élodie.

Bastien pinça les lèvres.

« Nous avons régulièrement des gens qui se présentent ici avec des histoires inventées. Des anciens prestataires, des commerciaux, parfois des personnes désorientées. Vous n’avez aucune idée de ce que nous devons gérer. »

« Alors pourquoi ne pas vérifier ? »

Cette fois, la collègue à droite releva brièvement les yeux.

Bastien suivit ce mouvement et son irritation sembla s’accroître.

« Parce que je n’ai pas à justifier chacune de mes décisions devant une candidate au ménage. »

Élodie encaissa la formulation. Ce n’était pas le métier qui lui faisait mal. Elle n’avait aucune honte à nettoyer des bureaux. C’était la manière dont il avait prononcé les mots : comme s’ils définissaient la hauteur à laquelle elle avait le droit de lever les yeux.

Derrière elle, Lina descendit de son fauteuil.

Élodie l’entendit approcher avant de sentir sa petite main contre son manteau.

« Maman ? »

Elle se retourna aussitôt.

« Je t’avais dit de rester assise. »

« Je veux pas que le monsieur soit fâché contre toi. »

Lina ne parlait pas fort. Sa peur suffit pourtant à faire tomber quelque chose dans la colère d’Élodie. Elle s’accroupit, remit correctement le col du manteau de sa fille et murmura : « Tout va bien. »

« On peut partir si tu veux. »

Ces mots, venant d’une enfant de six ans qui savait pourquoi sa mère cherchait du travail, eurent davantage d’effet que toutes les menaces de Bastien.

Élodie se releva.

« Oui », dit-elle. « On peut partir. »

Bastien esquissa un mouvement qui ressemblait presque à de la satisfaction.

« C’est probablement préférable. »

Élodie se tourna vers sa chaise pour reprendre sa pochette. Elle fit deux pas.

« Madame Martin. »

Elle s’arrêta.

Lorsqu’elle regarda de nouveau le comptoir, Bastien avait ouvert un classeur placé à sa gauche. Il parcourut quelques feuilles, en retira une petite liasse agrafée et lut le nom inscrit en haut.

Élodie reconnut immédiatement sa photographie.

Son dossier de candidature.

« Vous aviez rendez-vous avec Madame Vasseur à quinze heures, c’est bien cela ? »

Quelque chose dans son ton la glaça.

« Oui. »

Bastien détacha l’agrafe.

« Je vais lui éviter de perdre son temps. »

Il prit la première feuille entre ses deux mains.

Élodie resta immobile.

Le bruit du papier déchiré fut étonnamment discret.

Une longue fente traversa son CV. Bastien replia ensuite les morceaux et les déchira encore une fois. Quatre rectangles irréguliers tombèrent sur le comptoir blanc.

Personne ne parla.

Lina se serra contre la jambe de sa mère.

Élodie regarda les fragments de cette feuille qu’elle avait imprimée le matin même dans une boutique parce que son imprimante n’avait plus d’encre. Elle pensa aux deux euros cinquante dépensés. Pensée ridicule, presque honteuse, mais c’était celle qui lui venait.

Bastien poussa les morceaux vers elle.

« Nous cherchons des employés capables de comprendre leur fonction et de respecter les limites. »

Élodie sentit ses joues devenir brûlantes.

« Vous annulez mon entretien parce que je vous ai demandé de vérifier le nom d’une dame ? »

« Je vous évite un entretien qui n’aboutirait pas. »

« Madame Vasseur est au courant ? »

Une hésitation presque invisible passa dans ses yeux.

Cela suffit à Élodie.

« Non », conclut-elle.

« Je suis responsable de cet accueil. Je sais reconnaître un comportement incompatible avec notre environnement de travail. »

« Votre environnement de travail ? »

« Des règles existent pour une raison. »

Élodie regarda les morceaux du CV, puis Bastien.

Elle aurait pu les prendre. Elle aurait pu insister pour voir les ressources humaines, appeler depuis le hall, provoquer une scène plus grande encore. Mais Lina commençait à respirer trop vite. La main de la petite s’agrippait à son manteau.

Élodie rassembla sa pochette sans toucher aux feuilles déchirées.

« Très bien. »

Bastien sembla surpris par son calme.

« Très bien ? »

« Vous avez pris votre décision. Moi aussi. »

Elle mit une main sur l’épaule de Lina.

« Viens. »

Elles traversèrent le hall sous les regards silencieux des employés. Élodie gardait le dos droit uniquement parce que sa fille marchait à côté d’elle. Elle sentit les larmes lui piquer les yeux lorsqu’elles passèrent les portes automatiques, mais le vent froid les dispersa avant qu’elles puissent tomber.

Madeleine releva aussitôt la tête depuis son banc.

Son regard passa d’Élodie à Lina, puis à la pochette serrée contre la poitrine de la jeune femme.

« Vous êtes déjà sortie ? Votre entretien n’était pas à quinze heures ? »

Élodie aurait préféré répondre par une plaisanterie.

Elle n’en trouva aucune.

« Il n’y aura pas d’entretien. »

Madeleine se leva lentement.

« À cause de moi ? »

« À cause d’une décision que j’ai prise. »

« Quelle décision ? »

Élodie regarda le hall derrière elles. Bastien était visible au-delà de la vitre, penché vers son ordinateur comme si rien ne s’était produit.

« Je lui ai demandé pourquoi il ne vérifiait pas votre identité. Il a estimé que cela montrait que je ne savais pas rester à ma place. »

Madeleine ferma les yeux une seconde.

Lorsqu’elle les rouvrit, sa colère était beaucoup plus froide que celle d’Élodie.

« Il a annulé votre entretien pour cela ? »

« Disons qu’il a rendu mon dossier difficile à réutiliser. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Lina répondit avant sa mère.

« Il a déchiré les papiers de maman. »

Madeleine regarda la petite fille, puis Élodie.

« Il les a déchirés devant vous ? »

Élodie hocha la tête.

La vieille dame serra la poignée de son cabas.

« Vous n’auriez jamais dû perdre une chance de travail pour moi. »

« Je ne l’ai pas fait pour vous seulement. »

Madeleine attendit.

Élodie regarda Lina, qui caressait machinalement l’oreille de son lapin.

« Elle était là. Elle regardait. Je passe mon temps à lui dire qu’on ne décide pas de la valeur des gens à leurs vêtements, leur argent ou leur travail. Je ne pouvais pas lui apprendre l’inverse cinq minutes plus tard parce que j’avais peur de perdre quelque chose. »

Lina leva les yeux, surprise d’être au centre de la phrase.

Madeleine resta silencieuse assez longtemps pour qu’Élodie se sente gênée.

Puis elle s’assit de nouveau et tapota la place à côté d’elle.

« Asseyez-vous une minute. Toutes les deux. »

Élodie hésita avant d’obéir.

Le banc était froid. Madeleine ouvrit son cabas, déplaça deux poireaux et sortit une petite boîte métallique. À l’intérieur se trouvaient des biscuits aux amandes.

« Je les avais faits pour Adrien », dit-elle. « Manifestement, il devra partager. »

Elle en tendit un à Lina.

La petite chercha l’autorisation de sa mère avant de le prendre.

« Merci. »

Madeleine sourit.

« Je t’en prie. Comment s’appelle ton lapin ? »

Lina considéra cette question comme beaucoup plus importante que tout ce qui venait de se produire.

« Lapin. »

Madeleine acquiesça gravement.

« Très bon choix. Impossible de se tromper. »

Élodie laissa échapper un rire malgré elle.

Quelques secondes plus tard, Madeleine sortit son portefeuille. Élodie aperçut plusieurs billets lorsqu’elle en prit deux.

« Non », dit-elle immédiatement.

« Prenez-les au moins pour rentrer. »

« Vraiment, non. »

« Vous venez de perdre un entretien en me défendant. »

« Justement. Si je prends votre argent, j’aurai l’impression d’avoir vendu le geste après coup. »

Madeleine la fixa avec une intensité nouvelle.

Puis elle rangea lentement les billets.

« D’accord. »

Elle sortit plutôt un petit carnet et un stylo.

« Votre nom complet ? »

Élodie eut un sourire méfiant.

« Pourquoi ? »

« Parce que je refuse d’oublier le nom de la femme qui a accepté de se mettre dans une situation impossible pendant que tout le monde autour regardait ailleurs. »

« Élodie Martin. »

Madeleine l’écrivit soigneusement.

« Et maintenant, rentrez chez vous. Je vais parler à mon fils. »

Élodie secoua la tête.

« Ne lui demandez pas de me rendre mon entretien. Je ne veux pas d’un emploi obtenu parce que sa mère insiste. »

Madeleine rangea son carnet.

« Vous pensez vraiment pouvoir me dire ce que je dois raconter à mon propre fils ? »

Élodie cligna des yeux.

Madeleine sourit enfin.

« Vous voyez ? Moi aussi, je peux être difficile. »

Lina gloussa.

Élodie finit par sourire à son tour.

Elles se séparèrent quelques minutes plus tard. Élodie partit vers l’arrêt de tram avec Lina, ignorant que vingt-trois étages plus haut, une réunion venait de se terminer.

Adrien Delcourt consulta son téléphone dès que les portes de la salle de conférence se refermèrent derrière les derniers participants.

Trois appels manqués apparaissaient sur l’écran.

Tous venaient de sa mère.

Il fronça les sourcils et appuya immédiatement sur son nom.

Madeleine décrocha à la deuxième sonnerie.

« Maman ? Tu es où ? »

Un silence passa.

« Dans le bus. »

Adrien regarda l’heure.

« Pourquoi dans le bus ? Je t’attendais ici. »

Au bout de la ligne, Madeleine répondit d’une voix étrangement calme :

« Oui, Adrien. Moi aussi, je pensais que tu m’attendais. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Au vingt-troisième étage, Adrien découvre pourquoi sa mère est repartie et exige de voir ce que personne ne voulait lui raconter

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