L’appel arriva un mercredi à 7 h 18.
Élodie préparait le petit déjeuner pendant que Lina cherchait désespérément une chaussette disparue.
Son téléphone vibra sur le plan de travail.
Adrien.
Elle sourit avant de décrocher.
« Vous êtes matinal. »
Aucune réponse légère ne vint.
« Ma mère a disparu. »
Élodie posa immédiatement le couteau.
« Quoi ? »
La voix d’Adrien était tendue d’une manière qu’elle ne lui connaissait pas.
« Elle devait être au marché à six heures. Elle n’est pas venue. Son téléphone est chez elle. La porte était ouverte quand sa voisine est passée. »
Élodie sentit tout son corps se refroidir.
« Tu es où ? »
Le tutoiement sortit naturellement.
« Chez elle. »
« Tu as appelé les hôpitaux ? »
« Claire s’en occupe. J’ai appelé la police. Ils disent qu’ils peuvent enregistrer le signalement immédiatement vu son âge et les circonstances, mais ils veulent d’abord vérifier quelques éléments. »
Élodie regarda Lina.
La petite avait cessé de chercher sa chaussette.
Elle avait entendu.
« J’arrive. »
« Non. Tu dois emmener Lina à l’école. »
« Je l’emmène et j’arrive. »
« Élodie— »
« Adrien. »
Il se tut.
« J’arrive. »
Elle raccrocha.
Lina se tenait au milieu de la cuisine.
« Mamie Madeleine est perdue ? »
Élodie s’accroupit.
Depuis quelque temps, Lina l’appelait parfois Mamie Madeleine malgré les protestations amusées de l’intéressée, qui prétendait être « beaucoup trop jeune pour adopter gratuitement des petits-enfants ».
« On ne sait pas. Elle n’est pas là où elle devait être. »
Les yeux de Lina se remplirent de peur.
« Elle est malade ? »
« On ne sait pas encore. »
Élodie prit son visage entre ses mains.
« Adrien et plusieurs personnes la cherchent. Je vais aider après t’avoir déposée. »
« Je veux venir. »
« Non. »
« Mais— »
« Lina, l’école. Je t’appellerai dès qu’on sait quelque chose. »
La petite acquiesça sans discuter.
Ce fut cela qui inquiéta le plus Élodie.
À 8 h 02, elle arrivait chez Madeleine.
Adrien ouvrit avant qu’elle frappe.
Il avait les cheveux en désordre, une chemise mise trop rapidement et le visage fermé.
Élodie entra.
L’appartement était petit mais chaleureux, rempli de plantes, de cadres et d’objets accumulés au fil des années.
Sur la table se trouvait le téléphone de Madeleine.
À côté, une tasse de café à moitié vide.
Élodie la toucha.
Froide.
« Quand a-t-elle été vue pour la dernière fois ? »
« Hier soir, vers vingt heures. Sa voisine l’a croisée dans l’escalier. »
« Elle avait prévu quelque chose ? »
« Le marché ce matin. Déjeuner avec une amie ensuite. »
« Ses papiers ? »
Adrien indiqua une petite commode.
« Portefeuille absent. Manteau absent. Sac habituel absent. »
Donc Madeleine était probablement sortie volontairement.
Mais pourquoi sans téléphone ?
Adrien passa une main sur son visage.
« Elle n’oublie jamais son téléphone. »
Élodie pensa à la vieille coque rayée aperçue le premier jour.
« Elle l’avait chargé ? »
« Oui. »
Claire appela.
Aucun passage aux urgences sous son nom.
La police vérifiait de son côté.
Adrien raccrocha.
« Je devrais faire quelque chose. »
Élodie regarda autour d’elle.
« On fait quelque chose. On cherche des informations. »
« Non. Je veux dire sortir. Chercher. »
« Où ? »
Il ne répondit pas.
Élodie posa une main sur son bras.
« Ne pars pas au hasard. »
Adrien ferma les yeux.
« Quand j’avais quinze ans, elle a fait un malaise au marché. Personne n’a pu me joindre pendant trois heures. »
Élodie comprit.
Ce n’était pas seulement aujourd’hui.
C’était une ancienne peur qui revenait avec toute sa force.
« Qu’est-ce qu’elle fait quand quelque chose ne va pas ? »
Adrien réfléchit.
« Elle dit que rien ne va mal. »
« Très utile. »
Il eut presque un sourire.
Élodie parcourut les pièces.
Dans la cuisine, tout était ordonné.
Dans l’entrée, plusieurs paires de chaussures.
Une paire de bottes manquait probablement.
Sur un petit meuble, un calendrier papier comportait des notes manuscrites.
Élodie s’en approcha.
Mercredi : marché.
Puis, juste en dessous, écrit plus petit :
8 h — Jean ?
« Qui est Jean ? »
Adrien regarda.
Son visage se ferma.
« Je ne sais pas. »
« Un voisin ? »
« Pas à ma connaissance. »
« Elle t’en a parlé ? »
« Non. »
Élodie montra le point d’interrogation.
« Ce n’est peut-être pas un rendez-vous confirmé. »
Adrien prit une photo de la note.
« Je vais demander à sa voisine. »
Madame Colin, qui habitait au même étage, ouvrit presque immédiatement.
Elle était au courant de la disparition.
« Jean ? » répéta-t-elle.
Puis son expression changea.
« Attendez. Elle m’a parlé d’un Jean la semaine dernière. »
Adrien se raidit.
« Qui ? »
« Un homme qu’elle connaissait autrefois. Je crois. Elle a reçu une lettre. »
« Une lettre ? »
« Oui. Elle semblait bouleversée. Elle m’a dit que quelqu’un du passé voulait la voir. »
Adrien regarda Élodie.
« Pourquoi elle ne m’a rien dit ? »
Madame Colin haussa les épaules.
« Votre mère ne vous raconte pas tout, Monsieur Adrien. »
Élodie aurait presque ri dans d’autres circonstances.
« Vous savez son nom de famille ? » demanda-t-elle.
« Non. Mais elle a parlé d’un café près de l’ancienne gare des Brotteaux. »
Adrien prit immédiatement son manteau.
« J’y vais. »
Élodie le suivit.
Dans la voiture, aucun des deux ne parla pendant plusieurs minutes.
Adrien serrait tellement son téléphone que ses jointures blanchissaient.
« Tu crois que c’est son père ? » demanda finalement Élodie.
Il tourna la tête.
« Quoi ? »
« Jean. »
Adrien resta immobile.
« Mon père s’appelle Jean. »
Élodie sentit la réponse avant qu’il la donne.
« Tu pensais que je savais ? »
« Je ne sais pas. Ma mère a peut-être— »
« Non. Elle ne m’a jamais donné son prénom. »
Adrien regarda par la fenêtre.
« Il vit à Grenoble, normalement. »
« Tu lui parles ? »
« Pas depuis cinq ans. »
La voiture s’arrêta près de l’ancienne gare.
Ils sortirent.
Plusieurs cafés occupaient le quartier.
Adrien appela sa mère par réflexe.
Son téléphone sonna dans l’appartement vide, évidemment.
Ils entrèrent dans le premier établissement.
La serveuse ne reconnut pas Madeleine sur la photographie.
Deuxième café.
Rien.
Au troisième, un homme derrière le comptoir regarda la photo plus longtemps.
« Oui. Elle était là tôt ce matin. »
Adrien s’agrippa presque au bord du comptoir.
« Avec quelqu’un ? »
« Un monsieur de son âge. Grand, cheveux blancs. Ils sont restés vingt minutes. »
« Ils sont partis où ? »
« Je ne sais pas. »
« Elle allait bien ? »
Le serveur réfléchit.
« Elle avait l’air très émue. Mais elle marchait normalement. »
Élodie sentit Adrien respirer enfin un peu mieux.
Pas un malaise.
Pas un enlèvement.
Une rencontre.
« Vous avez entendu un nom ? » demanda-t-elle.
L’homme secoua la tête.
Ils ressortirent.
Adrien était furieux maintenant que la peur immédiate diminuait.
« Si c’est lui… »
« Attends. »
« Il disparaît pendant des années et il réapparaît comme ça ? »
« On ne sait pas encore. »
« Je le connais. »
« Tu connaissais celui qu’il était il y a longtemps. »
Adrien s’arrêta brusquement.
« Tu le défends ? »
Élodie sentit la tension.
« Non. Je refuse juste qu’on invente le reste avant de savoir où est Madeleine. »
Il détourna les yeux.
« Désolé. »
« Je sais. »
Le téléphone d’Adrien sonna.
Numéro inconnu.
Il décrocha.
« Oui ? »
Son visage changea.
Élodie retint son souffle.
« Maman ? »
Il ferma les yeux.
« Où es-tu ? »
Silence.
« Tu aurais pu appeler. »
Il écouta.
« Non, ne bouge pas. J’arrive. »
Il raccrocha.
« Elle est où ? »
Adrien expira.
« Fourvière. »
« Fourvière ? »
« Assise sur un banc. Elle dit qu’elle va bien. »
Élodie sentit ses jambes presque faiblir de soulagement.
« Et Jean ? »
Adrien regarda son téléphone.
« C’était bien mon père. »
Ils remontèrent en voiture.
Madeleine se trouvait sur un banc près de l’esplanade lorsqu’ils arrivèrent.
Seule.
Son cabas posé à ses pieds.
Adrien marcha vers elle si vite qu’Élodie resta volontairement quelques mètres derrière.
« Tu es complètement inconsciente ? »
Madeleine leva les yeux.
« Bonjour à toi aussi. »
« On te cherche depuis des heures ! »
« J’ai oublié mon téléphone. »
« Ta porte était ouverte. »
« J’ai dû mal la fermer. »
« Tu devais être au marché. »
« J’ai prévenu Lucie. »
« Lucie n’a pas prévenu tout le monde ! »
Madeleine se leva.
Adrien cessa de parler.
Sa colère tomba d’un coup.
Il la prit dans ses bras.
Longtemps.
Madeleine ferma les yeux.
« Je vais bien », murmura-t-elle.
Adrien recula.
« Qu’est-ce qu’il voulait ? »
Elle comprit immédiatement.
« Ton père ? »
« Oui. »
Madeleine regarda Élodie.
Puis son fils.
« Il est malade. »
Adrien ne réagit pas.
Madeleine poursuivit :
« Il voulait me voir avant de subir une opération. »
« Pourquoi toi ? »
« Parce qu’il avait des excuses à présenter. »
Adrien eut un rire sans joie.
« Trente ans plus tard. Pratique. »
Madeleine ne le défendit pas.
« Je ne lui ai pas pardonné. »
Adrien la regarda.
« Alors pourquoi tu es venue ici ? »
Madeleine tourna les yeux vers la ville.
« Parce qu’après l’avoir vu, je me suis rendu compte que je portais encore une colère que je pensais avoir rangée depuis longtemps. »
Elle prit une inspiration.
« J’avais besoin de marcher. »
Adrien se passa une main sur le visage.
« Tu pouvais m’appeler. »
Madeleine sourit tristement.
« Je ne voulais pas remettre cet homme dans ta vie sans savoir d’abord pourquoi il revenait. »
Adrien resta silencieux.
Élodie comprit soudain que Madeleine avait passé des décennies à protéger son fils exactement de la manière dont elle avait essayé, elle-même, de protéger Lina de Thomas.
Décider ce qu’il devait savoir.
Décider ce qu’il devait espérer.
Décider quand une ancienne blessure méritait de revenir.
Adrien regarda sa mère.
« Je veux le voir. »
Madeleine leva brusquement les yeux.
« Adrien— »
« Je n’ai pas dit que je voulais lui pardonner. »
Sa voix était calme maintenant.
« Je veux simplement pouvoir décider moi-même. »
Madeleine ferma les yeux.
Les mots étaient presque exactement ceux qu’elle avait donnés à Élodie quelques semaines plus tôt.
Elle le savait.
Élodie le savait.
Adrien, probablement, l’ignorait.
Madeleine finit par hocher la tête.
« D’accord. »
Adrien prit son sac.
« On rentre. »
Madeleine regarda enfin Élodie.
« Vous êtes venue aussi ? »
Élodie sourit faiblement.
« Apparemment, je fais partie de l’équipe de recherche. »
Madeleine prit sa main.
« Merci. »
Sur le chemin du retour, elle s’assit à côté d’Élodie.
Adrien devant.
Pendant plusieurs minutes, personne ne parla.
Puis Madeleine murmura :
« Je suis désolée de vous avoir fait peur. »
Élodie serra ses doigts.
« Je crois qu’il faut surtout vous excuser auprès de votre fils. »
« Je sais. »
Madeleine regarda le dos d’Adrien.
« Il a toujours pensé que c’était moi qui avais tenu notre famille debout. »
Élodie suivit son regard.
« Peut-être que c’était vrai. »
Madeleine secoua la tête.
« Non. On ne tient jamais une famille seule. On tient jusqu’à ce que quelqu’un d’autre prenne une partie du poids. »
Élodie ne répondit pas.
Mais plus tard, lorsqu’ils déposèrent Madeleine chez elle et qu’Adrien resta quelques secondes dehors avec Élodie, il lui prit la main sans demander.
Elle la serra.
« Merci d’être venue », dit-il.
« Je ne pouvais pas faire autrement. »
Il la regarda.
« C’est ça qui me fait peur. »
« Quoi ? »
Adrien hésita.
« Que vous comptiez déjà assez pour que je ne sache plus très bien où finit ma famille et où vous commencez. »
Élodie sentit sa gorge se serrer.
Elle aurait pu plaisanter.
Elle ne le fit pas.
« Peut-être que ce n’est pas une frontière qu’on doit mesurer tout de suite. »
Adrien hocha lentement la tête.
Pour la première fois depuis le début de leur histoire, ce n’était plus leur relation professionnelle qui compliquait les choses.
C’était quelque chose de beaucoup plus profond.
Ils commençaient à devenir importants les uns pour les autres.
Et dans cette famille où tant de personnes avaient autrefois attendu quelqu’un qui ne venait pas, personne ne pouvait encore savoir ce que cela exigerait d’eux.