Janvier arriva presque sans qu’Élodie s’en rende compte. Les décorations de Noël disparurent du hall de la tour Delcourt, les cafés furent de nouveau bus sans biscuits laissés par les fournisseurs et les agendas reprirent leur densité habituelle. Six mois plus tôt, Élodie comptait chaque journée de travail comme une journée gagnée. À présent, elle comptait plutôt ce qu’elle avait appris à faire sans y penser.
Elle connaissait les priorités de chaque directeur avant même qu’ils les lui rappellent. Elle repérait les invitations douteuses, préparait les réunions complexes et savait quand une demande urgente pouvait réellement attendre le lendemain. Sarah avait cessé depuis longtemps de vérifier derrière elle. Certaines semaines, c’était même Élodie qui vérifiait les dossiers de collaborateurs plus récents.
À la maison aussi, les choses avaient trouvé un rythme.
Lina n’avait plus son plâtre violet, mais l’avait refusé à la poubelle lorsque le médecin l’avait retiré. Il trônait désormais sur une étagère de sa chambre, couvert de signatures, de cœurs et du conseil d’Adrien : Regarde où tu cours.
Thomas, de son côté, avait tenu ses trois derniers rendez-vous.
Pas parfaitement.
Il avait eu onze minutes de retard une fois et oublié la gourde de Lina une autre fois, ce qui avait déclenché chez Élodie une irritation disproportionnée avant qu’elle se force à reconnaître l’essentiel : il était venu.
Il avait également commencé à verser sa part des dépenses avec davantage de régularité.
Élodie n’avait pas oublié les mois précédents. Elle ne lui faisait pas soudainement confiance les yeux fermés. Mais elle ne guettait plus son nom sur l’écran du téléphone avec cette certitude que chaque appel annoncerait un nouveau problème.
Avec Adrien, en revanche, l’équilibre était plus étrange.
Ils avaient continué à prendre occasionnellement un café.
Toujours dans des lieux publics.
Jamais tard.
Jamais avec un geste qui aurait permis à quelqu’un de dire avec certitude qu’ils formaient un couple.
Et pourtant, Élodie savait que leur relation n’était plus professionnelle depuis longtemps.
Elle connaissait maintenant son café préféré, le prénom de son ancien professeur d’économie et la raison pour laquelle il détestait les anniversaires surprises. Adrien savait que Lina refusait la peau des clémentines si un seul filament blanc restait dessus, qu’Élodie lisait parfois des romans policiers jusqu’à deux heures du matin et qu’elle avait autrefois voulu ouvrir une petite librairie.
Ils n’avaient jamais reparlé de leur condition.
Ils n’en avaient pas besoin.
Le contrat d’Élodie devait atteindre son terme initial dans six semaines.
Un mardi matin, Sarah posa une chemise bleue sur son bureau.
« Lisez ça quand vous aurez cinq minutes. »
Élodie regarda la couverture.
« Je dois m’inquiéter ? »
« Vous demandez encore ça ? »
« J’aime la tradition. »
Sarah retourna dans son bureau.
Élodie attendit la fin d’un appel avant d’ouvrir.
La première page portait un titre :
COORDINATEUR ADMINISTRATIF — DIRECTION DES OPÉRATIONS.
Poste permanent.
Elle relut.
Le rôle appartenait à une autre direction du groupe, située au dix-septième étage. Les responsabilités étaient proches de ce qu’elle faisait déjà, mais plus larges : coordination de projets internes, suivi des prestataires, organisation de réunions interservices, support à la direction des opérations.
Le salaire était également supérieur.
Élodie sentit immédiatement son cœur accélérer.
Elle se leva et alla chercher Sarah.
« C’est quoi ? »
Sarah releva les yeux.
« Une offre interne qui ouvre lundi. »
« Pourquoi vous me la donnez avant ? »
« Parce que vous correspondez au profil. »
Élodie referma la porte derrière elle.
« Qui sait que vous me l’avez donnée ? »
Sarah la regarda, puis comprit.
« Adrien ne sait rien. »
Élodie s’assit.
« Rien du tout ? »
« Rien du tout. »
« Il n’a pas demandé qu’on me trouve un autre poste ? »
« Non. Et si vous voulez le croire uniquement parce que Claire vous le confirme, je peux l’appeler. »
Élodie secoua la tête.
« Je vous crois. »
Sarah posa son stylo.
« Le directeur des opérations, Marc Gauthier, m’a demandé si j’avais quelqu’un à recommander. Je lui ai donné trois noms. Le vôtre en faisait partie. Il a regardé votre parcours et souhaite vous rencontrer. »
Élodie sentit quelque chose s’ouvrir devant elle.
Une possibilité qu’elle n’avait pas envisagée.
« Le poste dépend de qui ? »
« De Marc. Lui-même dépend d’un directeur général adjoint. Adrien est évidemment toujours président du groupe, mais il ne sera pas dans votre ligne managériale quotidienne. »
Élodie relut mentalement la condition posée au café.
Une décision professionnelle indépendante.
Une hiérarchie différente.
Pas un transfert inventé pour faciliter une relation.
Sarah l’observait.
« Vous pensez à autre chose qu’au poste. »
Élodie leva les yeux.
« C’est si évident ? »
« Seulement pour quelqu’un qui vous voit cinq jours par semaine. »
Élodie sourit malgré elle.
« Je ne veux pas que ça change la raison pour laquelle je postule. »
« Alors posez-vous une question très simple. Est-ce que vous voudriez ce travail si Adrien Delcourt n’existait pas ? »
Élodie regarda la fiche.
Salaire supérieur.
Contrat permanent.
Responsabilités qu’elle avait déjà commencé à exercer.
Un service moins exposé aux visiteurs de la direction générale.
« Oui. »
« Voilà. »
« Mais si je l’obtiens, les gens pourront quand même dire— »
Sarah leva une main.
« Les gens pourront toujours dire. Nous avons déjà établi cette partie. »
Élodie baissa les yeux.
« Je déteste quand vous avez raison. »
« C’est mon principal talent. »
Elle emporta la fiche.
Pendant deux jours, elle ne dit rien à Adrien.
Ce fut plus difficile qu’elle ne l’aurait cru.
Le mercredi, il s’arrêta au comptoir pour confirmer une réunion.
« Vous avez l’air préoccupée. »
« J’ai beaucoup de travail. »
« C’est faux. »
Élodie releva les yeux.
« Comment vous savez ? »
« Parce que quand vous avez beaucoup de travail, vous devenez plus rapide. Quand vous réfléchissez à quelque chose, vous alignez vos stylos. »
Elle regarda son bureau.
Trois stylos étaient parfaitement parallèles.
« C’est inquiétant que vous ayez remarqué ça. »
« Je peux faire semblant de ne rien voir. »
« Faites. »
Il sourit et partit.
Le jeudi, Claire vint la voir.
« Sarah m’a dit que vous aviez la fiche. »
Élodie soupira.
« Donc tout le monde sait sauf Adrien. »
« Marc sait seulement que vous êtes candidate potentielle. Sarah et moi savons que vous réfléchissez trop. »
« Très rassurant. »
Claire posa une main sur le comptoir.
« Le recrutement sera formel. Candidature écrite. Entretien avec Marc et une responsable RH qui ne travaille pas avec moi. Adrien ne participera à rien. »
Élodie la regarda.
« Vous avez organisé ça pour me rassurer ? »
« Non. C’est le processus habituel. »
Encore mieux.
Élodie prit sa décision ce soir-là.
Elle envoya sa candidature à 22 h 14 après avoir relu sa lettre quatre fois.
Le vendredi matin, elle reçut une convocation pour le mardi suivant.
Elle ne parla toujours pas à Adrien.
Ce fut Madeleine qui faillit tout révéler.
Elle arriva vendredi midi avec une tarte emballée dans du papier.
« Il paraît que vous allez peut-être quitter le vingt-troisième. »
Élodie manqua de lâcher son téléphone.
« Qui vous a dit ça ? »
Madeleine s’arrêta.
« Personne. »
Élodie plissa les yeux.
« Madeleine. »
« J’ai entendu Sarah parler d’un poste au dix-septième. »
« Où ? »
« Dans l’ascenseur. »
« Avec qui ? »
« Avec Claire. »
Élodie regarda vers le bureau d’Adrien.
La porte était fermée.
« Il ne sait pas. »
Madeleine ouvrit les yeux.
« Ah. »
« Et je voudrais que cela reste ainsi jusqu’à ce que le processus soit terminé. »
La vieille femme hocha aussitôt la tête.
« D’accord. »
Élodie resta méfiante.
« Vous êtes vraiment capable de garder ça pour vous ? »
Madeleine parut insultée.
« Bien sûr. »
« Vous avez raconté à Lina qu’Adrien avait porté des chaussures rouges quand il était enfant alors qu’elles étaient bleues. »
« Ce n’était pas un secret. C’était une erreur chromatique. »
Élodie éclata de rire.
Mais Madeleine redevint sérieuse.
« Pourquoi vous ne lui dites rien ? »
« Parce que je veux savoir ce qui se passe si personne ne peut intervenir. »
« Adrien n’interviendrait pas. »
« Je le sais. »
« Alors ? »
Élodie réfléchit.
« J’ai besoin de ne pas seulement le savoir. J’ai besoin de voir le résultat. »
Madeleine sembla comprendre.
« Et si vous n’obtenez pas le poste ? »
« Alors je n’obtiens pas le poste. »
« Et votre contrat ici ? »
« Sarah m’a dit qu’il pouvait être prolongé. Mais rien n’est certain. »
Madeleine prit la main d’Élodie une seconde.
« Vous savez ce que j’aime chez vous ? »
« J’ai peur de la réponse. »
« Vous pourriez accepter qu’on vous ouvre toutes les portes. Vous insistez pour apprendre à les ouvrir seule. »
Élodie retira doucement sa main.
« Parfois, c’est surtout de l’entêtement. »
« Les qualités et les défauts sont souvent les mêmes choses selon l’heure de la journée. »
Puis Madeleine prit sa tarte et disparut vers le bureau de son fils.
Le mardi, Élodie descendit au dix-septième étage à 14 h précises.
Marc Gauthier était un homme d’une cinquantaine d’années, cheveux poivre et sel, voix basse et questions très directes.
Il ne mentionna pas Madeleine.
Ni Bastien.
Ni Adrien.
Il demanda à Élodie comment elle priorisait cinq urgences simultanées. Comment elle annonçait un retard à un dirigeant. Comment elle gérait un prestataire en désaccord avec une procédure. Comment elle réagissait lorsqu’un collègue plus haut placé lui demandait de contourner une règle.
À cette dernière question, Élodie sourit légèrement.
« J’ai une certaine expérience du sujet. »
Marc leva un sourcil.
« Développez. »
Elle répondit sans raconter son histoire personnelle.
Elle expliqua qu’une règle pouvait être vérifiée, contestée ou modifiée, mais qu’elle ne devait pas être ignorée uniquement parce que la personne qui le demandait occupait une position plus importante.
Marc prit une note.
L’entretien dura cinquante-deux minutes.
À la fin, il lui tendit la main.
« Nous voyons deux autres personnes cette semaine. Vous aurez une réponse lundi. »
« Merci. »
Élodie remonta au vingt-troisième.
Adrien se trouvait près du comptoir.
Il regarda son badge, puis l’ascenseur derrière elle.
« Vous étiez où ? »
Elle aurait pu mentir.
Elle ne le fit pas.
« En entretien. »
Son expression changea.
« Pour quoi ? »
« Un poste permanent aux opérations. »
Adrien resta silencieux.
Élodie posa sa pochette sur son bureau.
« Vous ne saviez pas. »
Ce n’était pas une question.
« Non. »
Elle observa son visage.
Aucune contrariété.
Plutôt une surprise profonde.
Puis un sourire apparut.
« Bien. »
Élodie fronça les sourcils.
« C’est tout ? »
« Vous voulez que je fasse quoi ? »
« Je ne sais pas. »
« Félicitations pour l’entretien ? »
Elle rit.
« Je n’ai pas encore le poste. »
« Alors bonne chance. »
Il prit un dossier sur le comptoir.
Puis il s’arrêta.
« Et merci de ne pas m’avoir dit avant. »
Élodie le regarda.
« Pourquoi ? »
« Parce que maintenant, quoi qu’il arrive, vous saurez que je n’y suis pour rien. »
Il avait compris.
Exactement.
Élodie sentit quelque chose se détendre en elle.
« Oui. »
Adrien sourit.
« Je croise les doigts, Madame Martin. »
Elle leva un sourcil.
« Vous redevenez formel ? »
« Tant que vous travaillez à cet étage, apparemment. »
Il partit.
Le lundi suivant, à 9 h 11, un courriel arriva dans la boîte d’Élodie.
Objet : Recrutement — Direction des opérations.
Elle resta immobile devant l’écran.
Sarah, à côté, ne posa aucune question.
Élodie ouvrit.
Puis relut les trois premières lignes.
Nous avons le plaisir de vous proposer…
Elle porta une main à sa bouche.
Sarah comprit.
« Vous l’avez ? »
Élodie hocha la tête.
« Contrat permanent. »
Sa voix trembla.
Sarah se leva et la serra dans ses bras.
Élodie rit, puis pleura presque immédiatement.
Deux minutes plus tard, Claire arriva.
« J’ai entendu. »
« Comment ? »
« Sarah vient de m’envoyer quinze points d’exclamation. »
Élodie essuya ses yeux.
« Professionnel. »
« Très. »
Il restait une personne à prévenir.
Adrien sortit de son bureau à 9 h 24.
Élodie se leva.
« J’ai la réponse. »
Il s’arrêta.
Elle lui tendit simplement le courriel imprimé.
Adrien lut.
Son sourire apparut lentement.
« Poste permanent. »
« Oui. »
« Félicitations. »
Il lui rendit la feuille.
Leurs doigts se frôlèrent.
Élodie ne retira pas immédiatement sa main.
« Vous n’avez vraiment rien fait ? »
Il la regarda avec une gravité presque blessée.
« Rien. »
« Je sais. »
Elle sourit.
« Je voulais simplement vous entendre le dire. »
Adrien acquiesça.
Puis quelque chose dans son regard changea.
Parce que tous les deux pensaient maintenant à la même conversation.
Au café.
À la condition.
Une décision professionnelle venait d’être prise.
Indépendamment d’eux.
Élodie sentit son cœur accélérer.
Adrien, pourtant, ne dit rien.
Il respecta encore la frontière.
Ce fut elle qui parla.
« Mon nouveau poste commence dans trois semaines. »
« Je sais lire. »
« Et vous vous souvenez de ce qu’on avait dit ? »
Adrien eut un sourire prudent.
« Très bien. »
Cette fois, il n’essaya même pas de cacher sa satisfaction.
Et Élodie comprit que les trois semaines qui les séparaient encore de son transfert risquaient d’être les plus longues de tout son contrat.