Deux semaines plus tard, le mois de novembre apporta des journées plus courtes et une pluie froide qui semblait commencer avant l’aube et ne jamais réellement s’arrêter.
Élodie avait pris l’habitude de garder un parapluie sous son bureau.
Claire, elle, continuait d’oublier le sien.
« Je refuse d’apprendre de mes erreurs », annonça-t-elle un soir en regardant la pluie battre les fenêtres.
« C’est courageux pour une directrice des ressources humaines. »
« Je délègue l’apprentissage. »
Le vingt-troisième étage se vidait progressivement.
Il était 16 h 21.
Élodie préparait déjà son sac lorsqu’un message de l’école apparut sur son téléphone.
En raison d’un incident sur le réseau de chauffage, l’étude fermerait exceptionnellement à dix-sept heures précises.
Elle calcula immédiatement.
En partant à 16 h 30, elle pouvait y être vers 17 h 08.
Trop tard.
Elle appela Madame Pelletier.
Pas de réponse.
Une seconde fois.
Toujours rien.
Elle appela le père de Lina.
Messagerie.
« Problème ? » demanda Sarah.
Élodie leva les yeux.
« L’étude ferme quinze minutes plus tôt aujourd’hui. Je n’arriverai pas à temps. »
Sarah consulta l’heure.
« Partez maintenant. »
« Je termine les documents de demain. »
« Je viens de vous dire de partir. »
Élodie éteignit déjà son écran.
« Merci. »
Elle enfila son manteau presque en courant.
À l’ascenseur, les portes s’ouvrirent sur Adrien.
Il tenait son téléphone à l’oreille.
« … non, déplacez la réunion de demain à neuf heures trente. »
Il aperçut Élodie.
Elle entra.
Adrien termina son appel.
« Vous avez l’air pressée. »
« L’école ferme plus tôt. »
L’ascenseur commença à descendre.
À l’étage dix-neuf, il s’arrêta brusquement.
Les lumières clignotèrent.
Élodie leva les yeux.
« Non. »
Adrien appuya sur le bouton d’ouverture.
Rien.
« Non, non, non. »
Il appuya sur l’interphone.
Une voix répondit quelques secondes plus tard.
« Incident technique. Nous relançons le système. Restez dans la cabine. »
Élodie regarda l’heure : 16 h 26.
« Combien de temps ? »
« Normalement quelques minutes. »
Normalement.
Le mot le plus inutile du monde.
Élodie sortit son téléphone.
Une barre de réseau.
Elle essaya d’appeler l’école.
L’appel échoua.
Adrien regarda son visage.
« Vous avez quelqu’un d’autre qui peut la récupérer ? »
« Ma voisine ne répond pas. Son père non plus. »
16 h 28.
Élodie sentit son souffle accélérer.
Lina détestait attendre quand tous les autres enfants partaient.
Elle revit la petite devant la grille, regardant les parents arriver un à un.
« Je dois sortir d’ici. »
Adrien appuya de nouveau sur l’interphone.
« Nous avons une urgence familiale dans la cabine. Vous pouvez nous donner un délai réel ? »
La voix répondit :
« Les techniciens interviennent. Cinq à dix minutes. »
Élodie ferma les yeux.
Dix minutes signifiaient 16 h 38.
Puis vingt minutes de trajet au minimum.
Adrien regarda son téléphone.
« J’ai du réseau. Donnez-moi le numéro de l’école. »
Elle hésita seulement une seconde avant de le lui dicter.
Il appela.
« Bonjour. Je téléphone pour Madame Élodie Martin, la mère de Lina Martin. Nous sommes bloqués dans un ascenseur au siège Delcourt. Elle essayait d’arriver avant la fermeture exceptionnelle. »
Il écouta.
« Oui. Oui, elle est avec moi. »
Il tendit le téléphone à Élodie.
« Ils vous la passent. »
Élodie prit l’appareil.
« Bonjour, c’est Élodie Martin. Je suis vraiment désolée. »
La responsable de l’étude répondit calmement qu’une enseignante resterait jusqu’à son arrivée.
« Ne vous inquiétez pas. Lina est avec nous. »
Élodie sentit sa poitrine se desserrer.
« Merci. Merci vraiment. »
Elle raccrocha.
Adrien reprit son téléphone.
« Ça va ? »
« Oui. »
Elle s’appuya contre la paroi.
« Enfin, non. Mais mieux. »
L’ascenseur resta immobile.
Adrien lui laissa quelques secondes.
« Vous aviez vraiment peur qu’ils la laissent dehors ? »
« Non. Je sais qu’ils ne le feraient pas. »
« Alors ? »
Élodie regarda les chiffres figés au-dessus de la porte.
« Elle a déjà assez attendu les adultes ces derniers mois. »
Adrien ne répondit pas.
La phrase était sortie avant qu’elle puisse la retenir.
Élodie continua malgré elle.
« Son père était censé venir certains mercredis. Il a annulé plusieurs fois au dernier moment. Après, elle arrêtait de demander quand il arrivait. Elle s’asseyait simplement avec son sac. »
Elle sentit sa gorge se serrer.
« Je déteste l’idée qu’elle puisse penser que moi aussi, je ne viens pas. »
Adrien baissa légèrement les yeux.
« Elle ne le pense probablement pas. »
« Je sais. Mais les enfants ne construisent pas leurs peurs avec ce qu’on leur explique. Ils les construisent avec ce qui se répète. »
La cabine vibra légèrement.
Toujours rien.
Adrien s’adossa à la paroi opposée.
« Vous êtes dure avec vous-même. »
Élodie eut un rire sec.
« Vous pouvez prévenir Sarah qu’elle avait raison. Ça lui fera plaisir. »
« À propos de quoi ? »
« Elle dit que je transforme chaque erreur en procès contre moi-même. »
Adrien sourit.
« Elle dit la même chose de moi. »
Élodie leva les yeux.
« Vraiment ? »
« Avec des mots moins polis. »
« Difficile à croire. »
« Vous connaissez mal Claire quand elle est agacée. »
Élodie sourit.
La tension retomba un peu.
« Pourquoi êtes-vous encore là à cette heure-ci ? » demanda-t-elle.
Adrien regarda sa montre.
« Il est seize heures trente-trois. »
« Pour moi, c’est tard. »
« Pour moi, c’est presque le milieu de la journée. »
« Voilà pourquoi votre mère doit vous apporter à manger. »
Il rit.
« Elle vous a contaminée. »
« Elle n’a pas besoin d’aide. »
Un silence confortable s’installa.
Puis Adrien demanda :
« Le père de Lina la voit souvent ? »
Élodie hésita.
La question était personnelle.
Mais quelques minutes plus tôt, il avait appelé l’école pour elle sans transformer le geste en faveur.
« Moins qu’avant. »
« Désolé. »
« Ce n’est pas dramatique. Juste décevant. Ce qui peut parfois être pire parce qu’on ne sait pas quoi faire de la déception. »
Adrien hocha lentement la tête.
« Je connais un peu. »
Élodie le regarda.
Il semblait soudain regretter sa propre phrase.
« Votre père ? »
Adrien resta silencieux quelques secondes.
« Il est parti quand j’avais douze ans. »
Élodie ne s’y attendait pas.
« Parti comment ? »
« Une autre famille. Une autre ville. Puis des appels qui se sont espacés. Des anniversaires oubliés. »
Il haussa légèrement les épaules.
« Ma mère a fait le reste. »
Élodie pensa à Madeleine travaillant dans le froid sur les marchés.
« Je comprends mieux certaines choses. »
« Lesquelles ? »
« Pourquoi vous la regardez comme si vous pouviez encore rembourser quelque chose. »
Adrien resta immobile.
Élodie regretta immédiatement.
« Excusez-moi. C’était trop personnel. »
« Non. »
Il eut un sourire sans joie.
« C’était juste précis. »
L’ascenseur se remit brusquement en mouvement.
Élodie se redressa.
« Enfin. »
À 16 h 38, les portes s’ouvrirent.
Elle partit presque en courant.
Adrien la suivit jusqu’au hall.
« J’ai une voiture en bas. »
« Non, je vais prendre le tram. »
« Le tram mettra vingt minutes. La voiture douze. »
Élodie hésita.
L’ancien réflexe apparut : ne rien devoir.
Puis elle pensa à Lina.
« D’accord. »
Le chauffeur les conduisit.
Élodie aurait préféré qu’Adrien retourne travailler, mais il monta également.
« Vous n’êtes pas obligé. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi ? »
« Parce que la voiture revient de toute façon. Et parce que si vous arrivez en retard malgré ça, j’aimerais éviter que vous accusiez le trafic pendant six mois. »
Elle lui lança un regard.
« Très généreux. »
Ils atteignirent l’école à 16 h 51.
Élodie sortit avant que la voiture soit complètement arrêtée.
Lina se trouvait dans le hall avec son enseignante.
Lorsqu’elle vit sa mère, elle courut vers elle.
« Maman ! »
Élodie s’accroupit.
« Désolée, ma puce. L’ascenseur est tombé en panne. »
« T’étais coincée dedans ? »
« Oui. »
Lina ouvrit de grands yeux.
« Avec qui ? »
Adrien entra à ce moment-là.
Lina le reconnut.
« Adrien ! »
L’enseignante leva un sourcil.
Élodie ferma les yeux une seconde.
« Oui. Avec Adrien. »
La fillette sembla considérer cela comme une aventure extraordinaire.
« Vous aviez peur ? »
Adrien répondit très sérieusement :
« Énormément. Ta mère parlait très fort. »
Élodie le regarda.
« Pardon ? »
Lina éclata de rire.
Adrien sourit.
Quelques minutes plus tard, dans la rue, Élodie remercia le chauffeur.
Adrien se préparait à remonter dans la voiture.
Lina demanda :
« Tu viens manger avec nous ? »
Élodie sentit tout son corps se tendre.
« Lina ! »
La petite la regarda.
« Quoi ? »
Adrien semblait aussi surpris qu’elle.
« Monsieur Delcourt a probablement des choses à faire. »
Lina fronça les sourcils.
« Tu l’appelles Adrien maintenant. »
Élodie envisagea brièvement de disparaître dans une bouche d’égout.
Adrien toussa pour cacher son rire.
« J’ai effectivement du travail », dit-il.
Puis il regarda Élodie.
« Une autre fois, peut-être. »
La phrase resta suspendue une demi-seconde de trop.
« Peut-être », répondit-elle.
Dans la voiture, Adrien repartit.
Lina prit la main de sa mère.
« Pourquoi t’es rouge ? »
« Il fait froid. »
« Tes oreilles aussi ? »
« Marche. »
Lina rit.
Ce soir-là, Élodie essaya de remettre l’épisode à sa juste place.
Un ascenseur.
Un appel téléphonique.
Un trajet.
Rien de plus.
Mais lorsqu’elle se coucha, elle se surprit à repenser moins au retard qu’à la conversation entre le dix-neuvième étage et le rez-de-chaussée.
À la façon dont Adrien avait parlé de son père.
À la façon dont lui-même avait compris immédiatement la peur qu’un enfant puisse commencer à attendre quelqu’un qui ne vient pas.
Et pour la première fois, Élodie comprit qu’une nouvelle complication s’était installée dans sa vie.
Elle n’était plus simplement reconnaissante envers Adrien.
Elle commençait à l’apprécier.
Ce qui était infiniment moins pratique.