PARTIE 8 – Une proposition pourrait enfin stabiliser leur vie, mais Élodie refuse de signer avant d’avoir mesuré ce que cette chance exigera d’elle

Élodie quitta la tour Delcourt à 11 h 47 avec le contrat dans sa pochette et une sensation étrange de légèreté mêlée de vertige. La veille à la même heure, elle n’aurait jamais imaginé repartir de cet immeuble avec une proposition d’emploi mieux payée que celle qu’elle était venue demander. Cette seule réalité suffisait à la rendre méfiante, comme si une bonne nouvelle trop rapide cachait forcément une condition imprimée en caractères minuscules.

Elle marcha jusqu’à un petit square avant de s’asseoir sur un banc. Autour d’elle, trois employés déjeunaient déjà sur l’herbe malgré l’humidité. Un vélo passa sur la piste voisine. Au loin, la façade de verre du siège Delcourt reflétait un morceau de ciel bleu.

Élodie ressortit le contrat.

Elle lut tout.

Pas seulement le salaire et les horaires. Tout.

Durée de six mois. Période d’essai initiale d’un mois. Possibilité de renouvellement selon les dispositions prévues. Tickets-restaurant. Mutuelle. Participation au transport. Vingt-cinq jours de congés calculés au prorata. Clause de confidentialité classique. Aucun avantage extraordinaire. Aucun bonus mystérieux signé Adrien Delcourt. Rien qui ressemble à une récompense déguisée.

Elle arriva à la dernière page et recommença depuis le début.

À 12 h 18, elle appela son ancienne collègue du cabinet dentaire, Sophie, qui travaillait désormais dans un centre médical.

« J’ai besoin que tu me dises si je deviens folle. »

Sophie rit.

« Bonjour à toi aussi. »

« J’ai une proposition pour un poste administratif. Deux mille cent brut. Huit heures trente, seize heures trente. Six mois. »

« Et le problème est ? »

« C’est compliqué. »

« Avec toi, quand tu dis ça, il faut prévoir du café. »

Élodie raconta l’essentiel. Pas chaque détail, mais suffisamment pour que Sophie cesse de plaisanter.

« Il a vraiment déchiré ton CV ? »

« En quatre morceaux. Très proprement. »

« Et maintenant le patron veut t’engager ? »

« Non. C’est exactement la nuance qui me rend folle. Les RH veulent m’engager pour un autre poste. Le patron dit qu’il n’intervient pas dans la décision. »

Sophie resta silencieuse.

« Tu l’as vu ? »

« Oui. »

« Il avait l’air faux ? »

Élodie réfléchit.

« Non. Ce qui est presque plus embêtant. »

« Pourquoi ? »

« Parce que si tout le monde était odieux, je pourrais simplement refuser. »

Sophie soupira.

« Élodie, tu cherchais un travail. On te propose un travail qui correspond mieux à ton expérience, avec des horaires compatibles avec Lina et un meilleur salaire. Tu as passé un entretien. Deux personnes t’ont évaluée. À quel moment accepter devient immoral ? »

« Au moment où je commence à me demander si quelqu’un d’autre aurait obtenu la place sans cette histoire. »

« Quelqu’un d’autre aurait peut-être obtenu l’entretien parce que son CV était arrivé dans la bonne pile. Toi, il est arrivé dans la mauvaise. La vie n’a jamais été un concours parfaitement propre. »

Élodie frotta le bord du papier avec son pouce.

Sophie continua :

« Pose-toi une question plus simple. Tu sais faire ce travail ? »

« Oui. »

« Tu vas travailler sérieusement ? »

« Évidemment. »

« Alors arrête de chercher une raison noble de rester pauvre. »

Élodie resta bouche ouverte.

« C’est brutal. »

« C’est gratuit. Profite. Mes consultations de sagesse coûtent normalement quarante euros. »

Élodie éclata de rire.

Après l’appel, elle remit le contrat dans sa pochette et alla chercher un sandwich. Elle choisit le moins cher par réflexe, puis resta devant la vitrine à regarder un dessert au chocolat que Lina adorait.

Elle faillit l’acheter.

Puis elle se retint.

Le contrat n’était pas encore signé.

Elle connaissait trop bien la différence entre l’argent espéré et l’argent réellement disponible.

À seize heures cinquante, elle attendait devant l’école avec plusieurs autres parents. Lorsque Lina sortit, son sac à dos ballottant contre ses épaules, elle courut jusqu’à elle.

« Alors ? »

Élodie fit mine de ne pas comprendre.

« Alors quoi ? »

« Ton travail ! »

« Tu pourrais au moins commencer par bonjour. »

Lina leva les yeux au ciel avec une imitation si exacte d’une adolescente qu’Élodie eut envie de rire.

« Bonjour, maman. Alors ton travail ? »

« Ils m’en ont proposé un. »

Lina s’arrêta net.

« Le même ? »

« Non. Un travail dans les bureaux. »

« Tu vas nettoyer ? »

« Pas cette fois. Je vais répondre au téléphone, organiser des rendez-vous, accueillir des gens et préparer des dossiers. »

Lina réfléchit.

« Comme quand tu travaillais chez le dentiste ? »

Élodie fut surprise qu’elle s’en souvienne. Lina n’avait que trois ans à l’époque.

« Un peu. Oui. »

« Et le monsieur méchant ? »

« Il n’est plus à l’accueil pour l’instant. »

Lina glissa sa main dans celle de sa mère.

« Alors tu peux dire oui. »

Encore une fois, tout paraissait très simple depuis une hauteur d’un mètre vingt.

Elles s’arrêtèrent à l’épicerie pour acheter du lait. Devant les céréales, Lina choisit spontanément la marque la moins chère, comme elle avait appris à le faire depuis quelques semaines.

Élodie la regarda remettre une boîte plus colorée sur l’étagère.

Ce petit geste lui fit davantage de mal que la facture d’électricité.

« Prends celles que tu préfères. »

Lina se retourna.

« Mais elles coûtent plus cher. »

« Je sais. »

« Alors pourquoi ? »

Élodie sourit.

« Parce qu’on peut se permettre une boîte de céréales. »

Elle n’était pas certaine que ce soit vrai. Pas encore.

Mais elle voulait cesser d’apprendre à sa fille que chaque plaisir devait commencer par une comparaison de prix.

Le soir, après le dîner, Élodie étala le contrat sur la table de la cuisine. Lina coloriait à côté d’elle. Les crayons roulaient parfois sur la feuille de la mutuelle, et Élodie les repoussait en soupirant.

« C’est beaucoup de mots », observa Lina.

« Beaucoup trop. »

« Tu dois tous les lire ? »

« Oui. »

« Même les petits ? »

« Surtout les petits. »

Lina sembla considérer cette information comme une règle importante de la vie adulte.

À 20 h 15, Élodie appela sa voisine, Madame Pelletier, qui devait initialement garder Lina pendant ses horaires de nuit.

« Vous n’aurez finalement peut-être pas besoin de dormir ici quatre fois par semaine », lui expliqua-t-elle.

« Tant mieux pour mon dos », répondit la vieille femme. « Votre canapé est une arme de guerre. »

Élodie rit.

Elles organisèrent malgré tout une solution de secours pour les jours où Élodie pourrait être retardée. Madame Pelletier accepta de récupérer Lina à l’étude en cas d’urgence, moyennant une somme bien inférieure à celle d’une garde quotidienne.

Une autre pièce du puzzle se mettait en place.

À 21 h 03, le père de Lina répondit enfin au message qu’Élodie lui avait envoyé deux jours plus tôt au sujet des chaussures.

Désolé, semaine compliquée. Je pourrai peut-être participer le mois prochain.

Elle resta devant le mot peut-être.

Autrefois, ce message aurait déclenché une dispute. Ce soir-là, elle posa simplement le téléphone.

Si elle acceptait le poste, elle aurait moins besoin de transformer chaque retard de sa part en bataille.

Cette idée lui donna presque autant envie de signer que le salaire.

À 21 h 40, Lina dormait.

Élodie retourna dans la cuisine et ouvrit son application bancaire.

Trente-deux euros et quarante-sept centimes après l’épicerie.

Elle ouvrit ensuite le message de sa propriétaire et répondit enfin :

Bonsoir. Je pourrai régler une partie du solde vendredi et le reste dès mon prochain revenu. Je vous confirme demain une date précise.

Elle ne parla pas encore du contrat.

Elle refusait de célébrer une porte avant de l’avoir franchie.

À 22 h 07, elle relut la fiche de poste une dernière fois.

Une phrase retint son attention : La fonction implique un contact régulier avec la direction générale et les partenaires externes.

Elle pensa à Adrien.

Il avait été correct. Plus que correct, probablement. Mais accepter le poste signifiait qu’elle le reverrait. Cela signifiait aussi revoir Madeleine, les employés du hall, peut-être les personnes qui avaient assisté à la scène.

Elle devrait entrer chaque matin par l’endroit où elle avait été humiliée.

Élodie se demanda si cela finirait par ne plus lui faire quelque chose.

Elle prit un stylo.

Puis s’arrêta avant de signer.

Claire avait dit : Appelez-moi demain.

Élodie posa le stylo et alla se coucher.

Le lendemain, elle se réveilla à 6 h 35 sans alarme.

Cette fois, elle connaissait sa réponse.

Après avoir déposé Lina à l’école, elle attendit 8 h 30 précises avant d’appeler.

Claire répondit :

« Bonjour, Madame Martin. »

« Bonjour. J’ai lu le contrat. »

« Et ? »

« J’ai trois questions. »

Un petit silence amusé.

« J’aurais été déçue si vous n’en aviez eu aucune. »

Élodie ouvrit son carnet.

« Premièrement : si Sonia revient à la fin des six mois, est-ce que mon contrat se termine automatiquement ou est-ce que vous envisagez réellement d’autres possibilités ? »

Claire expliqua qu’aucune promesse n’était possible, mais que l’équipe administrative grandissait et qu’un poste durable pouvait s’ouvrir si l’activité le justifiait.

« Deuxièmement : si Lina est malade, quelle est votre politique ? »

Claire détailla les jours prévus, les possibilités ponctuelles d’aménagement et les procédures.

Élodie nota tout.

« Troisièmement : est-ce que Monsieur Delcourt peut me licencier s’il découvre que je suis pénible ? »

Claire éclata de rire.

« Je vais considérer que c’est une question sur la période d’essai. »

« Vous pouvez. »

« Votre performance sera évaluée par Sarah et moi. Adrien reste évidemment dirigeant de l’entreprise, mais il ne va pas gérer vos erreurs d’agenda. »

« Dommage. J’espérais pouvoir lui faire porter la faute. »

« Je vous déconseille cette stratégie. »

Élodie regarda le contrat devant elle.

« Alors j’accepte. »

Le silence de Claire ne dura qu’une fraction de seconde.

« Très bien. Nous sommes heureuses de vous accueillir. Vous pouvez venir signer aujourd’hui ou lundi matin avant votre prise de poste. »

« Aujourd’hui. »

Elle voulait que cela soit réel.

À 10 h 16, elle se présenta de nouveau dans le hall.

Nathalie la reconnut immédiatement.

« Madame Martin. Cette fois, je suppose que vous savez où aller ? »

« Vingt-troisième. »

« Vous apprenez vite. »

Élodie sourit.

Avant d’atteindre les ascenseurs, elle aperçut pourtant une silhouette près des portes vitrées.

Madeleine.

Même gilet simple.

Même cabas de toile.

Cette fois rempli de pommes dont les joues rouges dépassaient du bord.

Madeleine aperçut Élodie et son visage s’illumina.

« Ah ! Vous voilà ! »

Élodie s’arrêta.

« Bonjour, Madeleine. »

La vieille dame s’approcha, puis jeta un coup d’œil à la pochette qu’elle portait.

« Est-ce que c’est ce que je crois ? »

« Si vous croyez que c’est un contrat que je n’ai pas encore signé, oui. »

Madeleine posa une main sur son bras.

« Alors je ne vais pas vous retenir. »

Élodie hésita.

« Votre fils m’a présenté ses excuses. »

Madeleine leva les yeux au ciel.

« J’espère qu’il n’a pas fait un discours. Quand il était petit, il transformait déjà ses excuses en réunion de conseil d’administration. »

Élodie rit.

« Non. Il s’est plutôt bien débrouillé. »

« Ne le lui dites surtout pas. »

Elles arrivèrent près des ascenseurs.

Cette fois, personne n’avait demandé à Madeleine qui elle était.

Personne ne lui avait demandé de prouver qu’elle connaissait Adrien.

Nathalie l’avait simplement saluée par son nom.

Élodie remarqua la différence.

Madeleine aussi.

Leurs regards se croisèrent, et aucune n’eut besoin de la commenter.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent.

Élodie entra seule.

Madeleine resta dans le hall.

« Élodie ? »

Elle retint la porte.

« Oui ? »

Madeleine sourit.

« Signez seulement si vous voulez vraiment travailler ici. Pas pour réparer ce qui s’est passé. »

Élodie regarda la chemise sous son bras.

« C’est exactement ce que je vais faire. »

Les portes se refermèrent.

Douze minutes plus tard, devant Claire Vasseur et Sarah Benhamou, Élodie Martin signa son nom au bas du contrat.

Claire lui tendit ensuite un badge provisoire et un dossier d’intégration.

« Bienvenue chez Delcourt. Lundi, huit heures trente. »

Élodie prit le badge.

Son nom y était imprimé proprement.

ÉLODIE MARTIN — ADMINISTRATION.

Elle pensa au CV déchiré deux jours plus tôt.

Puis Sarah posa devant elle un classeur épais de presque quatre centimètres.

« Votre formation de lundi. »

Élodie regarda le classeur.

« Tout ça ? »

Sarah sourit.

« Vous vouliez être engagée pour vos compétences plutôt que par pitié. »

Élodie leva les yeux vers elle.

« Je commence déjà à regretter mes principes. »

« Parfait. Vous êtes prête. »

Élodie sourit à son tour.

Mais lorsqu’elle quitta le bâtiment avec son badge dans la poche, elle savait une chose avec une certitude nouvelle : lundi matin, personne ne lui devrait plus rien.

À partir de là, chaque erreur serait la sienne.

Et chaque réussite aussi.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 9 : Dès son premier matin, Élodie découvre que gagner sa place sera plus difficile que signer le contrat qui lui a ouvert la porte

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