PARTIE 5 – Au matin, Élodie doit choisir entre protéger sa fierté blessée et retourner dans l’immeuble où on vient de l’humilier

À 7 h 12, Élodie était déjà réveillée depuis presque une heure. Elle avait dormi par fragments, chaque réveil la ramenant au même message affiché sur son téléphone. Claire Vasseur. Directrice des ressources humaines. Groupe Delcourt. « Votre entretien d’aujourd’hui n’aurait jamais dû être annulé de cette manière. » Les mots avaient perdu leur caractère irréel à force d’être relus, mais ils n’avaient pas apporté la réponse qu’elle espérait trouver pendant la nuit.

Dans la petite cuisine, la cafetière gargouillait tandis que Lina mangeait ses céréales en pyjama. La radio parlait de circulation sur le périphérique. Quelqu’un, dans l’appartement du dessus, traînait une chaise sur le sol. Tout avait l’air ordinaire, alors qu’Élodie avait la sensation d’être devant une décision capable de déplacer les prochaines années de sa vie.

« Tu vas rappeler la dame ? » demanda Lina.

Élodie leva les yeux.

« Quelle dame ? »

Lina prit une cuillerée.

« Celle de ton travail qui t’a écrit hier. »

Élodie sourit malgré elle. Elle avait commis l’erreur de lire le message à voix haute la veille parce qu’elle ne parvenait pas à croire ce qu’elle voyait.

« Ce n’est pas mon travail. Pas encore. »

« Mais elle veut te parler. »

« Oui. »

« Alors appelle-la. »

La simplicité de Lina aurait été admirable si Élodie n’avait pas passé la nuit à envisager toutes les raisons de ne pas le faire. Elle redoutait la compassion plus que le refus. Un refus était propre : on n’était pas retenu, on rentrait chez soi, on continuait. La pitié était plus trouble. Elle pouvait ressembler à une chance pendant des mois avant de révéler qu’on avait été choisie pour la mauvaise raison.

Elle regarda l’heure : 7 h 19.

« Elle a dit après huit heures trente. »

Lina haussa les épaules comme si cela réglait le problème.

« Alors appelle-la après huit heures trente. »

À 8 h 03, Élodie accompagna sa fille jusqu’à l’école. Le ciel s’était dégagé, mais l’air gardait l’odeur humide de la pluie de la veille. Devant la grille, Lina s’arrêta brusquement.

« Maman ? »

« Oui ? »

« Si le monsieur méchant est là, tu peux partir. »

Élodie remit correctement la fermeture de son manteau.

« D’accord. »

« Mais si la dame gentille est là, tu peux rester. »

« Quelle dame gentille ? »

« Je sais pas. Celle qui t’a écrit. »

Élodie éclata de rire.

« Tu as décidé qu’elle était gentille avec un seul message ? »

Lina réfléchit.

« Elle écrit bien. »

La cloche sonna. Lina embrassa rapidement sa mère, puis courut rejoindre deux camarades. Élodie resta quelques secondes devant la grille, son téléphone dans la poche, en se demandant à quel moment sa fille avait commencé à percevoir autant de choses qu’elle s’efforçait de lui cacher.

À 8 h 27, elle était assise dans une boulangerie en face de l’arrêt de tram. Elle avait commandé le café le moins cher, ouvert son carnet et écrit trois phrases sur une page : Pas de faveur. Pas de poste inventé pour moi. Je veux savoir qui a décidé de me rappeler et pourquoi.

À 8 h 31, elle composa le numéro.

Claire répondit presque immédiatement.

« Madame Martin ? »

La voix était calme, professionnelle, sans excès d’enthousiasme.

« Oui. Bonjour. J’ai reçu votre message hier soir. »

« Merci de m’avoir rappelée. Avant toute chose, je tiens à vous présenter mes excuses pour ce qui s’est passé hier dans notre hall. Ce que vous avez subi n’était ni approprié ni conforme à la manière dont nous voulons traiter les candidats. »

Élodie regarda la mousse brune collée au bord de sa tasse.

« Monsieur Morel vous a raconté ce qui s’est passé ? »

Un bref silence.

« Nous avons vérifié nous-mêmes. »

« Comment ? »

« Les caméras de sécurité. »

Élodie sentit une gêne inattendue. Elle revit Lina agrippée à son manteau, les morceaux du CV sur le comptoir, sa propre expression qu’elle n’aurait pas voulu observer de l’extérieur.

Claire poursuivit :

« Le responsable concerné a été écarté de ses fonctions pendant que la procédure interne suit son cours. Les autres personnes présentes seront également entendues. »

Élodie ne répondit pas immédiatement.

Elle avait imaginé Bastien reprenant son poste après leur départ et racontant à ses collègues l’histoire de la candidate trop susceptible. Savoir que quelqu’un avait regardé les images, puis agi, lui apportait un soulagement qu’elle n’avait pas prévu.

« Je ne vous appelle pourtant pas pour parler de lui », ajouta Claire.

Élodie se redressa.

« Alors pourquoi ? »

« Votre candidature initiale concernait un poste d’entretien de nuit. Mais lorsque j’ai récupéré votre dossier numérique, j’ai vu vos deux années d’expérience à l’accueil d’un cabinet dentaire. Nous avons justement un besoin administratif temporaire qui correspond davantage à votre parcours. »

Élodie posa son stylo.

« Depuis quand ce poste existe ? »

Claire ne sembla pas surprise par la question.

« Depuis trois semaines. Une collaboratrice part en congé longue durée. Nous avions commencé à examiner des candidatures internes et externes. »

« Et vous m’auriez appelée si je n’avais pas parlé à votre accueil hier ? »

Claire prit le temps de répondre.

« Je ne peux pas vous le promettre. Votre dossier avait été classé dans la campagne de recrutement des agents d’entretien, pas dans celle de l’accueil administratif. Il est possible que nous ne l’ayons jamais rapproché de cette offre. »

La franchise désarma Élodie davantage qu’une réponse parfaite.

« Donc ce qui s’est passé hier vous a fait regarder mon CV. »

« Oui. »

« Et maintenant vous voulez me donner le poste. »

« Non. Je veux vous proposer un entretien. Ce n’est pas la même chose. »

Élodie resta silencieuse.

Claire continua d’une voix posée :

« Je ne vous demande pas de nous faire confiance sur parole. Venez à dix heures. Nous parlerons du poste, des tâches, des horaires et du salaire. Vous pourrez poser toutes vos questions. Ensuite, vous déciderez si vous souhaitez poursuivre le processus. »

« Qui sera là ? »

« Moi. Et probablement une personne de l’équipe administrative pendant une partie de l’entretien. »

Élodie hésita avant de poser la question qui comptait vraiment.

« Monsieur Delcourt ? »

Il y eut une seconde de silence.

« Il souhaite vous présenter des excuses personnellement. Mais votre entretien sera conduit par moi. Et votre candidature sera évaluée par les personnes qui auraient normalement évalué n’importe quel candidat à ce poste. »

Élodie observa les passants de l’autre côté de la vitre. Certains couraient pour attraper le tram. D’autres marchaient avec des écouteurs, inconscients de l’importance que pouvait avoir une simple conversation téléphonique dans la matinée d’une inconnue.

« Il a vu la vidéo ? »

« Oui. »

« Avec sa mère ? »

« Oui. Et avec vous. »

Élodie serra sa tasse.

« Madame Vasseur, je préfère vous dire quelque chose maintenant. Je ne veux pas qu’on m’engage parce que j’ai défendu Madame Delcourt. »

« Je le comprends. »

« Je suis sérieuse. Je ne veux pas découvrir dans trois semaines qu’on ne sait pas quoi me faire faire mais qu’on me garde parce que le patron se sent coupable. »

Cette fois, Claire eut un léger rire.

« Vous venez de donner une raison supplémentaire pour laquelle j’aimerais vous rencontrer. »

Élodie fronça les sourcils.

« Ce n’était pas une réponse destinée à vous convaincre. »

« Je sais. C’est précisément pour cela qu’elle m’intéresse. »

Élodie regarda l’heure. 8 h 43.

Elle pouvait rentrer chez elle. Répondre au propriétaire. Envoyer davantage de candidatures. Éviter le hall, les regards et le souvenir du papier déchiré.

Mais elle se revit expliquer à Lina, la veille, que faire ce qu’on jugeait juste ne donnait pas toujours une récompense immédiate. Refuser maintenant uniquement pour protéger son orgueil aurait ressemblé à une autre forme de peur.

« Très bien », dit-elle. « Je serai là à dix heures. »

« Merci. Je laisserai votre nom à la sécurité. Demandez-moi directement à l’accueil. »

Élodie se mordit l’intérieur de la joue.

« À l’accueil. »

Claire comprit.

« Oui. Je sais. »

À 9 h 42, Élodie sortit du tram devant la tour Delcourt avec douze minutes d’avance sur ce qu’elle avait prévu. Elle avait changé de chemisier, attaché ses cheveux et imprimé un nouveau CV à la même boutique que la veille. Cette fois, elle en avait pris deux exemplaires.

Les portes automatiques s’ouvrirent.

Son pas ralentit.

Le comptoir blanc était toujours là. La corbeille aussi, à moitié dissimulée derrière. Mais Bastien avait disparu.

À sa place se tenait une femme qu’Élodie n’avait pas vue la veille, la cinquantaine, cheveux courts et lunettes rouges.

Elle leva les yeux et sourit.

« Madame Martin ? »

Élodie s’immobilisa.

« Oui. »

« Madame Vasseur m’a demandé de vous accompagner au vingt-troisième étage. »

Aucune question sur sa présence. Aucun regard vers ses chaussures. Aucun soupir.

La femme contourna même le comptoir.

« Je m’appelle Nathalie. Suivez-moi, s’il vous plaît. »

Élodie la suivit jusqu’aux ascenseurs. Lorsque les portes se fermèrent, elle vit son reflet dans l’acier poli. Ses mains tremblaient légèrement.

Nathalie le remarqua peut-être, mais n’en dit rien.

Au vingt-troisième étage, Claire Vasseur les attendait dans le couloir.

Elle était plus petite qu’Élodie ne l’avait imaginée, avec un tailleur sombre, des cheveux châtains coupés au carré et une expression attentive plutôt que souriante.

« Madame Martin. Merci d’être revenue. »

Elle lui tendit la main.

Élodie la serra.

« J’ai hésité. »

« Je m’en doute. »

Claire ouvrit la porte d’une salle de réunion baignée de lumière.

Sur la table se trouvaient un bloc-notes, deux verres d’eau et une chemise cartonnée neuve.

Élodie reconnut son nom imprimé sur l’étiquette.

Elle resta une seconde sur le seuil.

Claire suivit son regard.

« Votre dossier complet. Cette fois, personne n’y touchera sans raison. »

Élodie entra.

Puis la porte se referma derrière elle.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Face aux ressources humaines, Élodie découvre une offre inattendue, mais pose la question que personne ne semblait avoir prévue

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