Les trois semaines suivantes furent insupportablement normales.
Élodie continuait de gérer l’accueil administratif du vingt-troisième étage. Adrien continuait de passer devant elle plusieurs fois par jour. Sarah continuait de déposer des dossiers sur son bureau. Claire continuait d’oublier son parapluie.
Rien n’avait changé.
Et tout avait changé.
Avant, chaque distance avait une raison concrète : son contrat temporaire, la hiérarchie, les rumeurs, le risque de confusion.
Maintenant, une date existait.
Vendredi 29 janvier.
Dernier jour au vingt-troisième.
Lundi suivant : prise de poste aux opérations.
Élodie se surprit à compter.
Douze jours.
Puis neuf.
Puis six.
Adrien ne fit rien pour accélérer le temps.
Il ne la relança pas sur leur conversation.
Il ne lui envoya aucun message personnel pendant les heures de travail.
Il n’utilisa jamais le transfert comme prétexte pour plaisanter.
Cette maîtrise aurait dû la rassurer.
Elle la rendait presque nerveuse.
Un mercredi soir, Élodie retrouva Sophie pour dîner.
Après vingt minutes consacrées aux enfants, aux factures et à une collègue insupportable du centre médical, Sophie posa sa fourchette.
« Bon. Maintenant raconte. »
Élodie fronça les sourcils.
« Quoi ? »
« Le patron. »
« Quel patron ? »
Sophie resta immobile.
« Tu me prends pour une imbécile ? »
Élodie soupira.
Elle lui avait raconté une partie de l’histoire, suffisamment pour que Sophie sache qu’Adrien existait autrement que comme signature au bas d’un contrat.
« Il ne se passe rien. »
« Tu souris. »
« Parce que tu es ridicule. »
« Non. Tu souris comme quelqu’un qui dit “il ne se passe rien” alors qu’elle voudrait qu’il se passe quelque chose. »
Élodie prit une gorgée d’eau.
« Mon transfert est confirmé. »
Sophie posa lentement sa fourchette.
« Ah. »
« Ah quoi ? »
« La condition. »
Élodie la regarda.
« Je t’avais parlé de ça ? »
« Pendant quarante-cinq minutes. »
« J’avais bu du vin. »
« Moi aussi, malheureusement pas assez. »
Élodie rit.
Puis son visage redevint sérieux.
« Ça ne veut pas dire qu’on doit immédiatement faire quelque chose. »
« Bien sûr que non. »
« Je peux attendre. »
« Évidemment. »
« Pourquoi tu réponds comme Madeleine ? »
Sophie éclata de rire.
« Parce qu’apparemment toutes les femmes autour de toi ont compris quelque chose avant toi. »
Élodie secoua la tête.
« Ce n’est pas seulement une question de peur. »
« Je sais. Tu as raison d’avoir été prudente. Mais être prudente ne veut pas dire repousser éternellement une chose que tu veux. »
Encore cette idée.
Décider à cause de ce qu’elle voulait.
Pas à cause des autres.
Le samedi suivant, Thomas vint chercher Lina.
Il arriva à l’heure.
Avant de partir, il resta quelques secondes dans l’entrée.
« Elle m’a parlé de ton nouveau poste. »
Élodie sourit.
« Évidemment. »
« Félicitations. »
« Merci. »
Thomas hésita.
« C’est grâce à… »
Il ne termina pas.
Élodie comprit.
Sa réponse fut immédiate.
« Non. »
Thomas hocha la tête.
« D’accord. »
Elle le regarda.
« Tu peux poser la question. »
« Je ne voulais pas être indiscret. »
Élodie eut presque envie de rire devant cette soudaine évolution.
« C’est nouveau. »
Thomas accepta la remarque.
« Je voulais savoir si c’était lié à Adrien. »
« Non. Il ne savait même pas que j’avais postulé. »
Thomas sembla réfléchir.
« Vous êtes ensemble ? »
Élodie regarda Lina qui attendait sur le palier.
« Pas encore. »
Les mots sortirent naturellement.
Thomas la fixa.
Élodie réalisa ce qu’elle venait de dire.
Pas encore.
Pas « non ».
Pas « ce n’est pas ton problème ».
Thomas acquiesça lentement.
« Il est bien avec elle. »
Élodie cligna des yeux.
« Quoi ? »
Il désigna Lina.
« Je ne le connais pas. Mais elle parle de lui sans avoir peur de dire quelque chose de travers. C’est bon signe. »
Cette appréciation venant de Thomas la déstabilisa davantage qu’une critique.
« Tu n’es pas obligé de dire ça. »
« Je sais. »
Il regarda sa fille.
« J’ai raté assez de choses. Je ne vais pas en plus décider que toute personne qui entre dans ta vie est mon ennemi. »
Élodie resta silencieuse.
Thomas ajouta :
« Tant qu’il comprend que je suis son père. »
Voilà.
Un peu d’ancien Thomas survivait.
Élodie sourit.
« Je pense qu’il comprend très bien les organigrammes. »
Thomas rit malgré lui.
Puis il partit avec Lina.
Le vendredi 29 janvier arriva enfin.
À 8 h 15, Élodie entra dans le hall comme chaque matin.
Nathalie l’attendait.
« Dernier jour là-haut. »
Élodie sourit.
« Apparemment. »
« Vous allez nous snober depuis le dix-septième ? »
« Évidemment. Je ne fréquente plus les gens du rez-de-chaussée. »
Nathalie lui donna une petite tape sur le bras.
Au vingt-troisième étage, son bureau avait été décoré.
Pas avec goût.
Sarah avait accroché une feuille A4 portant :
ENFIN LIBÉRÉE DE NOUS.
Caroline avait ajouté dessous :
ELLE REVIENDRA QUAND SON IMPRIMANTE TOMBERA EN PANNE.
Élodie éclata de rire.
« Vous êtes ridicules. »
Sarah la serra dans ses bras.
« C’est notre manière d’être émouvantes. »
La journée fut remplie de transmissions.
Élodie expliqua au remplaçant temporaire où trouver les listes de visiteurs, quelles salles posaient régulièrement problème et pourquoi il ne fallait jamais promettre à Philippe Arnaud « dans cinq minutes » si on voulait dire « dès que possible ».
À midi, l’équipe l’emmena déjeuner.
Même Claire vint.
Adrien, lui, n’était pas là.
Élodie essaya de ne pas le chercher.
À quinze heures, elle apprit qu’il était retenu à l’extérieur par une réunion avec un partenaire.
Elle sentit une déception idiote.
Puis se gronda.
Ils n’avaient pas besoin d’une scène de départ.
À 16 h 20, elle commença à vider son tiroir.
Un chargeur.
Trois stylos.
Une tasse offerte par Sarah portant la phrase JE VÉRIFIE ET JE VOUS RAPPELLE.
Un dessin de Lina.
Le vieux carnet dans lequel elle avait écrit : Une erreur n’est pas une identité.
Elle le feuilleta.
Les premières pages étaient remplies d’horaires, de procédures et de notes écrites avec une tension qu’elle pouvait presque sentir encore.
Elle rangea le carnet dans son sac.
À 16 h 29, Sarah s’approcha.
« Vous partez vraiment à l’heure le dernier jour ? »
Élodie sourit.
« Je suis devenue une meilleure personne. »
« Faux. Vous êtes juste transférée. »
Elles s’embrassèrent une dernière fois.
Élodie prit son carton.
L’ascenseur s’ouvrit.
Adrien en sortit.
Il avait encore son manteau, comme s’il venait d’arriver.
Ils s’arrêtèrent face à face.
Adrien regarda le carton.
Puis l’heure.
« J’ai failli vous manquer. »
« Apparemment. »
Sarah comprit immédiatement quelque chose.
« Je vais… vérifier un dossier très loin. »
Elle disparut.
Élodie retint un sourire.
Adrien se rapprocha.
« Je voulais vous dire au revoir professionnellement. »
« Professionnellement ? »
« Oui. »
Il lui tendit la main.
« Madame Martin, merci pour votre travail au vingt-troisième étage. »
Élodie regarda sa main.
Puis la serra.
« Merci, Monsieur Delcourt. Ce fut… instructif. »
« C’est tout ? »
« Vous vouliez professionnel. »
Adrien sourit.
« Très bien. »
Ils relâchèrent leurs mains.
Personne ne bougea.
Élodie sentit son cœur battre.
« Mon contrat ici se termine dans une minute. »
Adrien regarda l’horloge murale.
16 h 30.
« Maintenant. »
Élodie inspira.
« Donc. »
Il resta parfaitement immobile.
« Donc ? »
Elle secoua légèrement la tête.
« Vous m’avez fait attendre des mois et maintenant vous allez me forcer à tout dire ? »
« C’était votre condition. Je ne vais pas risquer de l’interpréter à votre place dans les trente premières secondes. »
Élodie rit nerveusement.
« Très prudent. »
« J’essaie. »
Elle regarda autour d’elle.
Le couloir n’était pas complètement vide.
Caroline travaillait encore derrière une cloison.
Une porte s’ouvrit plus loin.
Élodie prit son carton.
« Pas ici. »
Adrien acquiesça.
« D’accord. »
« Demain. »
Son expression changea.
« Demain ? »
« Lina est chez son père jusqu’à dix-huit heures. »
Un sourire apparut.
« Café ? »
Élodie pensa à toutes leurs précautions.
Puis secoua la tête.
« Non. »
Adrien perdit presque son sourire.
Elle poursuivit :
« Dîner. »
Cette fois, il sourit franchement.
« Vous choisissez ? »
« Oui. Et pas un endroit qui coûte mon ancien salaire. »
« Exigence très restrictive. »
« Faites un effort. »
Adrien prit doucement le carton de ses mains.
« Je peux au moins porter ça ? »
Élodie le laissa faire.
Ils descendirent ensemble.
Dans le hall, Nathalie les vit passer côte à côte.
Elle ne dit rien.
Seulement un sourire discret qu’Élodie décida d’ignorer.
Devant les portes, Adrien lui rendit le carton.
« Demain, dix-neuf heures ? »
« Dix-neuf heures. »
« Je serai à l’heure. »
« Je surveillerai. »
Élodie sortit.
L’air froid lui piqua le visage.
Elle marcha vers le tram en souriant comme une adolescente, ce qu’elle trouva profondément humiliant.
Son téléphone vibra.
Message d’Adrien.
Est-ce qu’on a encore besoin de s’appeler Monsieur Delcourt et Madame Martin ?
Élodie répondit :
Demain, vous pourrez négocier.
Il écrivit :
J’apporte des arguments.
Élodie rangea son téléphone.
La limite qu’elle avait posée n’avait pas disparu sous la pression.
Elle avait fait exactement ce qu’elle devait faire.
Elle l’avait protégée jusqu’au moment où elle n’en avait plus besoin.
Et demain, pour la première fois, elle verrait Adrien sans hiérarchie, sans dette, sans contrat entre eux.
Seulement comme un homme qu’elle avait envie de retrouver.