PARTIE 6 – Face aux ressources humaines, Élodie découvre une offre inattendue, mais pose la question que personne ne semblait avoir prévue

Claire ne s’assit pas immédiatement. Elle indiqua d’abord la chaise placée face à la fenêtre, puis alla chercher une carafe d’eau sur une console. Élodie posa sa pochette près de son pied et choisit de garder l’un de ses CV imprimés devant elle. Ce geste lui sembla légèrement ridicule puisque Claire disposait déjà du dossier numérique, mais avoir le papier sous la main lui donnait au moins l’impression de posséder quelque chose dans cette pièce.

« Avant de parler du poste », dit Claire en prenant place, « je voudrais reprendre un point très clairement. Ce qui s’est passé hier ne sera pas utilisé pour vous demander quoi que ce soit. Ni votre gratitude, ni votre indulgence, ni votre silence. »

Élodie observa son visage.

« Vous avez l’habitude de commencer les entretiens comme ça ? »

« Heureusement, non. »

La réponse était assez sèche pour la faire sourire.

Claire ouvrit le dossier.

« Maintenant, si vous êtes d’accord, j’aimerais faire comme nous aurions dû le faire depuis le début : parler de votre parcours. »

Pendant les vingt minutes suivantes, aucune mention ne fut faite de Madeleine, d’Adrien ou de Bastien. Claire demanda pourquoi Élodie avait quitté le cabinet dentaire, quelles responsabilités elle y avait réellement exercées, comment elle gérait plusieurs appels simultanés, ce qu’elle faisait lorsqu’un patient agressif se présentait sans rendez-vous et comment elle organisait un agenda partagé.

Au début, Élodie répondit avec une prudence presque mécanique. Puis les questions devinrent précises, et elle oublia peu à peu le bâtiment. Elle expliqua comment elle avait réorganisé les rappels de rendez-vous au cabinet pour réduire les absences. Comment elle distinguait une personne véritablement urgente d’une personne simplement impatiente. Comment elle notait immédiatement une promesse faite au téléphone pour ne pas obliger le collègue suivant à réparer son oubli.

« Vous êtes partie après deux ans », remarqua Claire.

« Oui. »

« Votre ancien employeur vous a pourtant donné une bonne référence. »

Élodie baissa un instant les yeux sur son CV.

« Mon ex-compagnon avait trouvé un travail avec des horaires plus réguliers. À l’époque, on pensait que ce serait plus simple si je restais davantage avec Lina. J’ai accepté. »

« Et ensuite ? »

« Ensuite notre situation a changé. »

Claire attendit sans chercher à remplir le silence.

Élodie apprécia cette retenue.

« Quand nous nous sommes séparés, je n’avais plus de poste auquel retourner. J’ai pris ce qui était disponible. Cantine scolaire, inventaires, ménage, un remplacement administratif pendant trois semaines. »

« Pourquoi avoir postulé à l’entretien de nuit plutôt qu’à un poste d’accueil ? »

Élodie croisa les mains.

« Parce que les offres d’accueil que je trouvais demandaient souvent des horaires qui finissaient à dix-huit ou dix-neuf heures. L’école ferme avant. Une garde tous les soirs me coûterait une partie importante de mon salaire. Avec le poste de nuit, j’avais trouvé une voisine qui pouvait dormir chez moi pendant que Lina dormait. »

Claire prit quelques notes.

« Et si les horaires étaient de huit heures trente à seize heures trente ? »

Élodie releva la tête.

« Tous les jours ? »

« Du lundi au vendredi. »

« Je pourrais la récupérer à l’étude à dix-sept heures quinze. »

Claire hocha la tête.

« C’est l’horaire prévu. »

Élodie se força à ne rien laisser paraître. Ce détail modifiait déjà l’équation. Elle n’aurait plus besoin de transformer ses nuits en journées de travail et ses journées en temps de garde. Elle pourrait dormir au même moment que sa fille, ce qui lui paraissait soudain un luxe extravagamment normal.

Claire fit glisser une feuille vers elle.

« Le poste est un remplacement de six mois au départ. Il peut être prolongé selon le retour de la collaboratrice et les besoins de l’équipe. Nous ne promettons jamais une transformation en contrat durable avant d’avoir de la visibilité. »

Élodie lut la fiche.

Accueil téléphonique secondaire. Réception de visiteurs internes. Mise à jour d’agendas. Préparation simple de dossiers. Réservation de salles. Suivi de courriers. Appui à deux assistantes de direction en cas de surcharge.

Rien ne lui paraissait inaccessible.

« Ce n’est pas le comptoir du rez-de-chaussée ? »

« Non. Il s’agit d’un accueil administratif au vingt-troisième étage. Les visiteurs ont déjà passé la sécurité lorsqu’ils arrivent ici. Le poste exige davantage d’organisation et moins de contrôle d’accès. »

Claire posa un doigt au bas du document.

« Salaire brut mensuel : deux mille cent euros. Tickets-restaurant. Mutuelle. Cinquante pour cent de l’abonnement de transport pris en charge. »

Élodie crut d’abord avoir mal lu.

Elle relut le chiffre.

Deux mille cent.

Elle fit rapidement un calcul qu’elle s’était pourtant promis de ne pas faire devant Claire. Même après les prélèvements, il resterait suffisamment pour payer le loyer dans les temps. Peut-être solder les deux petites dettes accumulées depuis la séparation. Peut-être ne plus regarder son compte chaque fois que Lina demandait une compote supplémentaire.

« Il y a un problème ? » demanda Claire.

« Non. »

« Vous avez fait une drôle de tête. »

Élodie posa la feuille.

« J’étais venue hier pour un poste à mille six cent vingt euros brut. »

« Celui-ci implique d’autres responsabilités et votre expérience correspond. »

« C’est presque cinq cents euros de différence. »

« Oui. »

Élodie passa le pouce sur le bord du document.

« Voilà exactement le genre de chose qui me fait douter. »

Claire s’adossa à son siège.

« Expliquez-moi. »

« Hier, je défends la mère du patron. Aujourd’hui, je me retrouve au dernier étage avec un salaire supérieur à celui pour lequel j’étais venue. Vous comprenez ce que ça donne vu de ma chaise ? »

« Oui. »

« J’aurais préféré que vous me disiez que vous ne compreniez pas. Cela m’aurait permis de vous l’expliquer. »

Claire sourit.

« Désolée de vous priver de ce plaisir. »

Élodie ne sourit pas cette fois.

« Est-ce que Monsieur Delcourt vous a demandé de m’embaucher ? »

Claire referma son stylo.

« Non. »

« Est-ce qu’il vous a demandé de me proposer ce poste ? »

Cette fois, la réponse mit une seconde de plus à venir.

« Il m’a demandé de retrouver votre dossier. »

Élodie acquiesça lentement.

« Donc oui, en partie. »

« Écoutez toute la réponse. Il a demandé de retrouver votre dossier après avoir vu ce qui s’était passé. Je l’ai examiné. C’est moi qui ai remarqué votre expérience en accueil. C’est moi qui ai rapproché votre profil de ce remplacement. Et c’est moi qui déciderai, avec la responsable administrative, si vous correspondez au poste. »

« Et s’il vous avait dit : engagez-la ? »

Claire eut un sourire presque las.

« Je lui aurais dit non. »

Pour la première fois depuis son arrivée, Élodie la crut sans réserve.

Claire ajouta :

« Vous avez peut-être une image très romanesque du pouvoir d’un dirigeant. Dans une entreprise de cette taille, laisser le patron choisir arbitrairement chaque recrutement serait une catastrophe. »

« Je n’ai pas une image romanesque. J’ai surtout une expérience récente du pouvoir arbitraire d’un responsable d’accueil. »

Le sourire de Claire disparut.

« Point pour vous. »

On frappa à la porte.

Une femme d’environ trente-cinq ans entra avec un ordinateur sous le bras.

« Désolée, la réunion a débordé. »

Claire se leva.

« Élodie Martin, voici Sarah Benhamou, responsable de la coordination administrative. C’est avec elle que vous travailleriez au quotidien. »

Sarah tendit la main.

« Bonjour. Claire m’a seulement donné votre CV. Elle m’a interdit de regarder la vidéo avant l’entretien. »

Élodie tourna la tête vers Claire.

« Vraiment ? »

« Vraiment. Je voulais qu’elle vous évalue sur votre expérience. »

Sarah s’assit.

« Maintenant que vous savez que je ne suis pas influencée par votre célébrité de vingt-quatre heures, on peut travailler ? »

Élodie rit, surprise.

« Je préférerais éviter de devenir célèbre pour avoir perdu un entretien. »

« Excellente ambition. »

La seconde partie fut plus pratique. Sarah lui donna un faux agenda contenant plusieurs rendez-vous qui se chevauchaient et lui demanda comment elle réagirait. Élodie identifia la réunion impossible à déplacer, le rendez-vous client qui pouvait être décalé et les quinze minutes manquantes entre deux étages.

Puis Sarah simula un appel.

« Bonjour, je dois parler immédiatement à Monsieur Delcourt. Il me connaît très bien. »

Élodie eut un mouvement de recul.

Sarah s’arrêta.

« Mauvais souvenir ? »

« Disons que cette phrase a une histoire récente. »

Sarah eut un rire bref.

« D’accord. On choisira quelqu’un d’autre pour l’exercice. »

Élodie secoua la tête.

« Non. Continuez. »

Sarah reprit :

« Il me connaît très bien. Passez-moi son bureau. »

Élodie entra dans le jeu.

« Puis-je avoir votre nom, s’il vous plaît ? »

« Il saura qui je suis. »

« Parfait. Alors il sera encore plus facile pour lui de vous reconnaître quand je lui donnerai votre nom. »

Sarah leva un sourcil.

Claire détourna la tête pour cacher un sourire.

L’exercice continua avec un visiteur impatient, une salle réservée deux fois, un document confidentiel oublié sur une imprimante et un appel concernant une facture urgente. Élodie se trompa sur une procédure interne qu’elle ne pouvait pas connaître, mais elle expliqua toujours ce qu’elle vérifierait avant d’agir.

Après quarante minutes, Sarah ferma son ordinateur.

« Je n’ai plus de questions. »

Élodie regarda Claire.

« C’est bon ou mauvais ? »

« Sarah fait la même tête dans les deux cas », répondit Claire.

« C’est pratique », dit Sarah. « Je suis excellente au poker. »

Elle serra la main d’Élodie.

« Merci d’être venue. »

Lorsque Sarah sortit, Claire consulta ses notes.

« J’ai encore une question. »

Élodie se prépara.

« Si nous vous proposons ce poste, qu’est-ce qui pourrait vous faire refuser ? »

La question la prit de court.

Elle regarda le dossier, la fiche de salaire, la lumière qui tombait sur la table.

« Si je comprends que vous m’avez fait venir pour réparer votre conscience plutôt que parce que vous pensez que je peux travailler ici. »

Claire hocha lentement la tête.

« Autre chose ? »

« Si la personne qui a déchiré mon dossier revient au comptoir demain comme si rien ne s’était passé. »

« La procédure suivra son cours. Je ne peux pas vous promettre une sanction dont la décision n’a pas encore été prise. Mais je peux vous promettre qu’on ne fera pas semblant que rien ne s’est passé. »

Élodie accepta cette réponse.

Claire rangea les feuilles.

« Très bien. Nous allons faire une courte pause. Ensuite, Monsieur Delcourt souhaite vous parler cinq minutes. Vous êtes libre de refuser. Cela n’aura aucun impact sur notre décision. »

Élodie sentit immédiatement la tension revenir dans ses épaules.

« Cinq minutes ? »

« C’est ce qu’il a demandé. »

« Et s’il parle six minutes ? »

Claire leva les yeux.

« Vous pourrez facturer la minute supplémentaire. »

Élodie éclata de rire.

La porte s’ouvrit presque au même moment.

Adrien Delcourt se tenait sur le seuil.

Et, contrairement à l’homme parfaitement assuré de la photographie institutionnelle, il semblait soudain ne pas savoir où mettre ses mains.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : Adrien vient présenter ses excuses, mais Élodie refuse les mots faciles et l’oblige à regarder ce que son entreprise avait toléré

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