PARTIE 18 – Le plâtre de Lina rapproche deux vies qui devaient rester séparées, tandis que Madeleine refuse de laisser Élodie se cacher derrière la prudence

Le lundi suivant, Lina insista pour aller à l’école malgré son poignet cassé.

« Le médecin a dit que je pouvais. »

Élodie termina d’attacher sa veste autour du plâtre.

« Le médecin a aussi dit d’éviter les jeux brusques. »

« Je joue pas brusque. »

Élodie la regarda.

« Tu es tombée en courant après un ballon. »

« C’était avant le plâtre. Maintenant je suis prudente. »

La démonstration de prudence dura exactement huit minutes. À la porte de l’école, Lina courut vers Emma avant de se souvenir du bras et de ralentir brutalement.

Élodie secoua la tête.

Au travail, son absence du vendredi avait déjà été absorbée. Sarah avait terminé les confirmations du séminaire. Caroline avait repris les appels urgents. Rien ne s’était effondré.

Cette découverte fut étrangement rassurante.

Pendant longtemps, Élodie avait cru que devenir indispensable constituait la meilleure protection contre la précarité. Elle commençait à comprendre qu’un bon environnement de travail était précisément celui où une urgence personnelle pouvait survenir sans provoquer une catastrophe.

Sarah leva les yeux lorsqu’elle entra.

« Comment va notre combattante ? »

« Très fière de son plâtre. »

« Couleur ? »

« Violet. »

Sarah hocha gravement la tête.

« Bon choix. »

À dix heures, Madeleine apparut au vingt-troisième étage avec une petite boîte sous le bras.

Élodie la vit arriver et soupira déjà.

« Qu’avez-vous apporté ? »

« Rien pour vous. »

« J’ai du mal à vous croire. »

« C’est pour Lina. »

Madeleine posa la boîte sur le comptoir.

À l’intérieur se trouvait un ensemble de feutres permanents.

« Pour décorer son plâtre. »

Élodie éclata de rire.

« Vous allez créer un monstre. »

« Elle a déjà six ans. Le travail est largement commencé. »

Madeleine s’appuya sur le comptoir.

« Comment va-t-elle vraiment ? »

« Bien. Petite fracture. Pas de chirurgie. Trois semaines. »

« Et vous ? »

Élodie sentit immédiatement le piège.

« Très bien. »

« Mauvaise réponse. »

« Vous vous êtes concertée avec votre fils ? »

Madeleine plissa les yeux.

« Pourquoi ? »

« Il pose parfois les mêmes questions. »

La vieille femme observa Élodie plus attentivement.

« Ah. »

Un seul son.

Mais un son chargé d’une quantité insupportable de compréhension.

« Ne commencez pas. »

« Je n’ai rien dit. »

« Votre visage parle. »

Madeleine prit une chaise.

« Mon visage a beaucoup travaillé dans sa vie. Il mérite de s’exprimer. »

Élodie consulta l’heure.

« J’ai du travail. »

« Alors je vais être rapide. Adrien est venu à l’hôpital vendredi ? »

Élodie se figea.

« Comment savez-vous ça ? »

« Parce qu’il avait prévu de dîner chez moi et qu’il m’a appelée pour annuler. »

« Il vous a expliqué pourquoi ? »

« Oui. Il a dit que Lina s’était blessée. »

Élodie sentit une irritation défensive.

« Il n’y avait rien de particulier. Il nous a seulement ramenées. »

Madeleine ne répondit pas immédiatement.

« Élodie, vous avez une étrange manière de décrire les choses qui vous importent. Vous ajoutez toujours “seulement”. »

« Parce que les gens ont déjà suffisamment inventé de choses. »

Madeleine comprit.

Son expression s’adoucit.

« La photo. »

« Oui. »

« Adrien m’en a parlé. »

Élodie leva un sourcil.

« Il vous raconte vraiment tout ? »

« Absolument pas. C’est pour cela que je dois obtenir des informations ailleurs. »

Élodie eut malgré elle un sourire.

Madeleine reprit :

« Je comprends votre prudence. Vous avez travaillé pour votre place. Vous ne voulez pas qu’on l’attribue à un homme. »

« Exactement. »

« Très bien. »

Élodie attendit.

« C’est tout ? »

« Non. »

Évidemment.

Madeleine joignit les mains.

« Mais faites attention à ne pas transformer cette prudence en punition. »

Élodie fronça les sourcils.

« Punition pour qui ? »

« Pour vous. Pour lui. Peut-être pour personne encore. Je ne sais pas. »

Elle haussa les épaules.

« Vous avez le droit de décider qu’il n’y aura jamais rien entre vous. Mais décidez-le parce que vous ne le voulez pas. Pas uniquement parce que des idiots pourraient parler. »

Élodie sentit son visage chauffer.

« Madeleine— »

« Je ne vous demande aucun détail. »

« Vous venez littéralement au bureau de votre fils expliquer à une employée comment gérer une relation qui n’existe pas. »

Madeleine réfléchit.

« Dit comme ça, c’est un peu intrusif. »

« Un peu ? »

« Beaucoup. »

Elle se leva.

« Très bien. J’arrête. »

Élodie la regarda ramasser son sac.

« Vous êtes vraiment en train d’arrêter ? »

« Oui. »

Madeleine fit deux pas, puis se retourna.

« Sauf une chose. »

Élodie leva les yeux au ciel.

« Bien sûr. »

« Mon fils fait rarement quelque chose à moitié quand cela compte pour lui. Ça peut être une qualité ou un défaut. Vous seule saurez lequel. »

Puis elle partit avant qu’Élodie puisse répondre.

Le reste de la journée fut occupé par des tâches assez concrètes pour empêcher les réflexions sentimentales : une réservation d’hôtel erronée, deux badges désactivés et une livraison de documents arrivée au mauvais étage.

À 16 h 28, Élodie éteignit son écran.

Adrien sortit de son bureau au même moment.

Ils se retrouvèrent à deux mètres l’un de l’autre.

« Comment va Lina ? »

« Très bien. Votre mère lui a acheté des feutres pour décorer le plâtre. »

Adrien ferma les yeux.

« Évidemment. »

« Elle a aussi décidé de me donner des conseils. »

Ses yeux se rouvrirent.

« Sur quoi ? »

Élodie le regarda.

Il comprit.

« Oh non. »

« Voilà. »

Adrien passa une main sur son visage.

« Je suis désolé. »

« Vous n’êtes pas responsable de tout ce que fait votre mère. »

« C’est probablement la phrase la plus libératrice que vous m’ayez dite. »

Élodie sourit.

Ils marchèrent vers l’ascenseur.

Lorsqu’ils furent seuls, Adrien parla plus doucement.

« Pour ce que ça vaut, je ne lui ai rien raconté de notre conversation après la photo. »

« Je vous crois. »

« Elle devine beaucoup de choses. »

« Elle invente aussi beaucoup. »

« Oui. C’est une combinaison dangereuse. »

L’ascenseur descendit.

Au dixième étage, Élodie regarda le panneau lumineux.

« Lina vous a invité à dîner. »

Adrien tourna lentement la tête.

« J’avais remarqué. »

« Elle va probablement recommencer. »

« C’est possible. »

« Et ma réponse “on verra” lui a donné l’impression que j’avais dit oui. »

Adrien sourit.

« Elle a un bon sens de la négociation. »

Élodie inspira.

Voilà le moment où elle pouvait maintenir la distance.

Ou choisir autre chose.

« Venez samedi. »

Adrien cessa de sourire.

« Quoi ? »

« Dîner. Chez nous. Samedi. À dix-neuf heures. »

Il resta silencieux suffisamment longtemps pour qu’elle regrette déjà.

« Si vous ne pouvez pas— »

« Je peux. »

« Très bien. »

« Très bien. »

Les portes s’ouvrirent au rez-de-chaussée.

Aucun des deux ne bougea immédiatement.

Puis Élodie sortit.

« Ce n’est pas un rendez-vous », précisa-t-elle.

Adrien la suivit.

« Évidemment. »

« Lina vous a invité. »

« Bien sûr. »

« Et votre mère a rendu les choses insupportables. »

« Cela arrive souvent. »

Élodie s’arrêta près du portique.

« Pourquoi vous souriez ? »

« Je ne souris pas. »

Il souriait clairement.

« Samedi, dix-neuf heures », répéta-t-elle.

« Je serai là. »

Le samedi, à 18 h 42, Élodie regrettait déjà d’avoir proposé.

Pas parce qu’elle ne voulait pas le voir.

Justement parce qu’elle le voulait trop.

Elle avait nettoyé l’appartement de manière excessive, changé trois fois de haut et préparé un gratin qu’elle maîtrisait suffisamment pour ne pas passer toute la soirée devant les plaques.

Lina, elle, avait décoré son plâtre de cœurs, d’étoiles et d’un dessin ressemblant vaguement à un dinosaure.

À 18 h 58, on sonna.

« C’est lui ! »

Lina courut vers la porte.

« Doucement ! »

Adrien se tenait sur le palier avec une bouteille de jus de pomme artisanal dans une main et un petit bouquet dans l’autre.

Il regarda immédiatement Élodie.

« Avant que vous protestiez : les fleurs coûtent moins cher qu’un dîner au restaurant et ne créent aucune dette morale. »

Elle prit le bouquet.

« Vous aviez préparé cette défense ? »

« Dans la voiture. »

Lina tira déjà sa manche.

« Viens voir ma chambre. »

« Lina, laisse-le respirer. »

« J’ai respiré dans l’escalier », répondit Adrien.

Il disparut derrière elle.

Élodie resta une seconde dans l’entrée avec les fleurs à la main.

Elle sourit malgré elle.

Le dîner fut étrangement facile.

Adrien ne ressemblait pas au patron qu’Élodie connaissait au bureau. Sans costume, assis devant une table trop petite, il écoutait Lina raconter une histoire interminable sur son école, débarrassait les assiettes sans demander et admit qu’il était incapable de préparer autre chose que des pâtes et une omelette.

« Mamie Madeleine dit que tu brûles même les œufs », annonça Lina.

Adrien soupira.

« Ma mère mène une campagne de diffamation. »

Élodie rit.

Après le dessert, Lina exigea qu’Adrien signe son plâtre.

Il écrivit très petit près du poignet :

Regarde où tu cours. — Adrien

Lina protesta.

« C’est nul. »

« Je suis chef d’entreprise, pas poète. »

« Maman écrit mieux. »

« Je n’en doute pas. »

À 21 h, Élodie envoya Lina se coucher.

Après trois verres d’eau, un rappel concernant les dents et une dernière apparition destinée à vérifier qu’Adrien était toujours là, la porte de la chambre se ferma enfin.

Le silence de l’appartement changea immédiatement.

Adrien se leva.

« Je devrais partir. »

Élodie savait que c’était la décision raisonnable.

« Probablement. »

Il prit sa veste.

Elle l’accompagna jusqu’à la porte.

« Merci pour le dîner. »

« Merci d’être venu. Lina était contente. »

Adrien posa la main sur la poignée.

« Et vous ? »

Élodie sentit son souffle se bloquer.

« Vous posez beaucoup de questions. »

« Déformation professionnelle récente. »

Elle baissa les yeux.

Puis répondit honnêtement :

« Oui. Moi aussi. »

Adrien ne bougea pas.

Aucun geste vers elle.

Aucune tentative de transformer la phrase en autre chose.

Cette retenue la toucha davantage qu’elle ne l’aurait voulu.

« Bonne nuit, Élodie. »

« Bonne nuit, Adrien. »

Il descendit.

Elle referma doucement la porte.

Quelques secondes plus tard, Lina parla depuis le couloir.

« Il est parti ? »

Élodie sursauta.

« Tu étais censée dormir ! »

« J’avais soif. »

« Tu as déjà bu trois verres. »

Lina sourit.

« Tu l’aimes bien. »

Élodie pointa vers la chambre.

« Au lit. »

« C’est oui. »

« Lina. »

La fillette repartit en riant.

Élodie resta dans le couloir.

Elle ne répondit pas.

Mais pour la première fois, elle ne chercha pas non plus à se convaincre que sa fille avait tort.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 19 : Lorsque le père de Lina réapparaît avec de nouvelles promesses, Élodie doit protéger sa fille sans transformer sa colère en décision irréversible

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