PARTIE 20 – Un café choisi librement change enfin la nature de leur relation, mais Élodie pose une condition qu’Adrien ne peut contourner

Élodie arriva au café avec huit minutes d’avance.

Elle s’en voulut immédiatement.

Venir en avance donnait l’impression qu’elle attendait ce moment.

Ce qui était vrai.

Elle choisit une petite table près de la fenêtre, commanda un café et posa son téléphone face contre bois pour s’empêcher de vérifier l’heure toutes les trente secondes.

Adrien entra à 10 h 57.

Trois minutes en avance.

Il portait un jean sombre, un manteau gris et aucune trace du dirigeant qu’Élodie croisait du lundi au vendredi.

Lorsqu’il la vit, il sourit.

Ce sourire suffit à rendre l’idée du « simple café » presque ridicule.

« Vous êtes en avance », dit-il.

« Vous aussi. »

« Donc personne ne peut juger l’autre. »

Il s’assit.

Une serveuse vint prendre sa commande.

Adrien demanda un café noir.

Élodie leva un sourcil.

« Rien de compliqué ? »

« Je peux demander du lait d’avoine et trois épices si ça rend la scène plus intéressante. »

« Gardez votre dignité. »

La serveuse repartit.

Pendant quelques secondes, aucun des deux ne trouva quoi dire.

Au bureau, le silence était rare. Il y avait toujours un agenda, un dossier, une salle, une urgence. Ici, aucune tâche ne les protégeait.

Adrien finit par demander :

« Lina est partie avec son père ? »

« Oui. »

« Ça vous inquiète ? »

« Beaucoup. »

« Vous pensez qu’elle n’est pas en sécurité ? »

« Non. Si je pensais ça, elle ne serait pas partie. »

Élodie joua avec la cuillère.

« J’ai peur qu’il promette quelque chose qu’il ne tiendra pas. »

Adrien hocha lentement la tête.

« À cause de votre histoire avec votre père ? »

La question le surprit.

Il regarda son café.

« Probablement. »

« Madeleine m’a parlé d’un match. »

Il leva les yeux au ciel.

« Évidemment. »

« Elle donne énormément d’informations. »

« Depuis toujours. »

Adrien sourit, puis son expression redevint sérieuse.

« J’avais treize ans. J’ai attendu après le match parce que je pensais qu’il arriverait quand même. »

« Elle m’a dit. »

« Pendant longtemps, j’ai cru que si j’étais assez bon à quelque chose, il aurait une raison de revenir. »

Élodie sentit la simplicité de cette phrase.

Aucune dramatisation.

C’était justement ce qui la rendait triste.

« Et il est revenu ? »

« Parfois. Jamais longtemps. »

Adrien haussa les épaules.

« À dix-sept ans, j’ai arrêté d’attendre. »

« Et votre mère ? »

« Elle détestait chaque retour. Mais elle me laissait décider. »

Élodie regarda par la fenêtre.

« C’est ce qu’elle m’a conseillé. »

« C’est un conseil qu’elle a payé cher. »

Le serveur déposa le café.

Adrien attendit son départ.

« Et vous ? »

« Moi quoi ? »

« Vous et Thomas. »

Élodie hésita.

« Nous nous sommes rencontrés jeunes. Pas très jeunes, mais assez pour croire qu’aimer quelqu’un suffisait à construire tout le reste. »

Elle sourit sans joie.

« Au début, nous fonctionnions bien. Puis Lina est née. Les factures ont augmenté. Il travaillait beaucoup. Moi aussi. Chaque décision est devenue un calcul. »

Adrien ne l’interrompit pas.

« Il n’y a pas eu une grande trahison spectaculaire », poursuivit-elle. « Pas de scène de film. On s’est surtout usés. Les disputes se répétaient. Il partait dormir chez un ami. Il revenait. Puis un jour, il est parti et personne ne lui a demandé de revenir. »

« Vous l’aimez encore ? »

Élodie leva immédiatement les yeux.

Adrien sembla presque regretter la question.

Elle réfléchit pourtant sérieusement.

« Non. »

Puis elle ajouta :

« Mais je regrette parfois la famille qu’on pensait devenir. Ce n’est pas la même chose. »

Adrien hocha la tête.

« Non. »

Leurs cafés refroidirent doucement.

Ils parlèrent ensuite de choses moins lourdes.

Du marché où Madeleine travaillait encore. Des études d’Adrien, qu’il avait financées en partie avec des emplois de nuit. De l’ancien cabinet dentaire d’Élodie. De Lina, qui croyait qu’un président d’entreprise passait ses journées à « dire oui ou non aux gens ».

Adrien rit.

« Elle n’a pas complètement tort. »

« Je lui ai dit que vous aviez aussi beaucoup de réunions. Elle a trouvé ça triste. »

« Elle a raison. »

Le temps passa sans qu’Élodie le remarque.

À midi vingt, elle consulta enfin son téléphone.

Aucun message de Thomas.

Elle sentit immédiatement la tension revenir.

« Il devait m’envoyer une photo quand ils seraient arrivés chez lui. »

Adrien regarda l’heure.

« À quelle heure ? »

« Il n’a pas donné d’heure précise. »

« Alors attendez avant d’imaginer le pire. »

« Très utile. »

« J’essaie. »

Le téléphone vibra.

Une photo.

Lina, souriante, assise sur un tapis dans une petite chambre. Derrière elle, un lit couvert d’une housse jaune et plusieurs dessins collés au mur.

Message de Thomas :

Elle a choisi elle-même où mettre les dessins. Tout va bien.

Élodie expira.

Elle répondit simplement :

Merci.

Adrien ne demanda pas à voir.

Ce détail lui plut.

Elle posa le téléphone.

« Ça va. »

« Bien. »

Un silence revint.

Pas inconfortable cette fois.

Adrien finit par poser sa tasse.

« Je peux vous poser une question qui risque de compliquer considérablement ce café ? »

Élodie eut un petit rire.

« Cette introduction ne donne pas envie de dire oui. »

« Je sais. »

Elle le regarda.

« Posez-la. »

Adrien inspira.

« Est-ce que vous êtes ici parce que vous vouliez boire un café avec moi, ou parce que vous avez décidé que ce serait plus simple d’en finir avec l’ambiguïté ? »

La précision de la question lui ôta toute possibilité de se cacher derrière une plaisanterie.

Élodie regarda ses mains.

« Les deux, peut-être. »

Adrien ne bougea pas.

« J’ai eu envie de vous écrire ce matin », admit-elle. « Pas parce que Lina était blessée. Pas parce que Madeleine avait organisé quelque chose. Pas parce que j’avais besoin d’une voiture. »

Elle releva les yeux.

« J’ai eu envie de vous voir. »

Adrien laissa échapper un souffle.

Mais Élodie leva immédiatement une main.

« Ce n’est pas toute la réponse. »

Il attendit.

« Je travaille dans votre entreprise. »

« Je sais. »

« Pas simplement dans votre entreprise. À votre étage. Avec votre direction. Mon contrat est encore temporaire. »

« Je sais aussi. »

« Alors si on fait quoi que ce soit sans réfléchir, le risque est surtout pour moi. »

Adrien acquiesça lentement.

« Oui. »

Élodie avait besoin de cette reconnaissance.

Pas d’un « personne n’osera rien dire ».

Pas d’un « je peux protéger votre poste ».

Seulement oui.

« Je ne veux jamais me demander si j’ai accepté quelque chose parce que vous pouviez prolonger mon contrat. Et je ne veux jamais me demander si vous avez retenu une décision professionnelle parce que vous aviez peur de me perdre autrement. »

Adrien croisa les mains devant lui.

« Qu’est-ce que vous proposez ? »

« Rien pour l’instant. »

Son visage se ferma légèrement.

Élodie continua :

« Pas rien pour toujours. Rien tant que vous avez un pouvoir direct ou indirect sur mon poste. »

Adrien resta silencieux.

« Claire et Sarah évaluent mon travail, mais vous restez leur dirigeant. Si mon contrat est prolongé, transformé ou interrompu pendant qu’il existe quelque chose entre nous, personne ne pourra séparer complètement les deux. Moi non plus. »

Adrien regarda par la fenêtre.

« Vous voulez attendre la fin de votre contrat ? »

« Je veux qu’une décision sur mon avenir professionnel soit prise indépendamment de nous. »

« Et ensuite ? »

Élodie sentit son cœur accélérer.

« Ensuite, si nous avons toujours envie de prendre un café… »

Adrien eut un sourire.

« Je déteste cette réponse. »

Elle rit doucement.

« Moi aussi. »

« Ce qui ne la rend pas mauvaise. »

« Non. »

Il passa une main sur sa tasse.

« Il y a peut-être une autre possibilité. »

Élodie se méfia immédiatement.

« Laquelle ? »

« Modifier votre ligne hiérarchique. Vous pourriez être rattachée à une autre entité du groupe, sans dépendance directe du siège. »

Elle le fixa.

« Voilà exactement ce que je ne veux pas. »

Adrien comprit avant qu’elle termine.

« Parce que ce serait encore une décision professionnelle prise à cause de nous. »

« Oui. »

Il hocha lentement la tête.

« D’accord. »

Elle fut surprise par la facilité de l’acceptation.

« D’accord ? »

« Vous avez raison. »

« Vous dites ça assez souvent pour un patron. »

« C’est parce que vous choisissez malheureusement de bons arguments. »

Ils restèrent silencieux.

Puis Adrien demanda :

« Donc nous retournons au bureau lundi et nous faisons comme avant ? »

Élodie réfléchit.

« Non. »

Il leva les yeux.

« Non ? »

« Faire comme avant serait mentir. On sait ce qu’il y a. »

Elle chercha ses mots.

« On peut simplement ne pas agir dessus pour l’instant. »

Adrien eut un sourire.

« Cela ressemble énormément à ce que nous faisions déjà. »

« Pas exactement. Avant, j’essayais surtout de me convaincre qu’il n’y avait rien. »

« Et maintenant ? »

Élodie le regarda.

« Maintenant je n’ai plus besoin de me mentir. »

Cette phrase resta entre eux.

Adrien ne tendit pas la main.

Ne se rapprocha pas.

Il respecta exactement la limite qu’elle venait de poser.

Et c’est précisément ce qui donna à Élodie envie de la franchir.

Elle ne le fit pas.

À 13 h 05, ils quittèrent le café séparément.

Avant de partir, Adrien s’arrêta sur le trottoir.

« Une question purement administrative. »

« Je vous écoute. »

« Si je vous propose un autre café la semaine prochaine, est-ce contraire aux conditions ? »

Élodie réfléchit.

« Un café n’est pas le problème. »

« Qu’est-ce qui l’est ? »

« Tout ce qui pourrait me faire oublier pourquoi j’ai posé la condition. »

Adrien sourit.

« Très clair. Donc absolument rien de clair. »

« Exactement. »

Il partit dans une direction.

Élodie dans l’autre.

À dix-neuf heures, Thomas ramena Lina.

À l’heure.

La petite entra en parlant sans reprendre son souffle.

« Papa a une chambre pour moi et j’ai mis mes dessins et on a mangé des crêpes et il m’a acheté une brosse à dents verte et— »

Élodie regarda Thomas.

Il semblait fatigué mais présent.

« Ça s’est bien passé ? » demanda-t-elle.

« Oui. »

Lina répondit à sa place :

« Très bien. »

Thomas eut un sourire.

« Si tu es d’accord, on peut refaire une journée dans deux semaines. »

Élodie regarda sa fille.

Elle vit l’espoir.

Mais cette fois, l’espoir n’était pas accompagné de la même peur.

« D’accord », répondit-elle. « On fixera ça demain. »

Thomas acquiesça.

Avant de partir, il ajouta doucement :

« Merci de m’avoir laissé une chance. »

Élodie referma la porte après lui.

Lina courut chercher quelque chose dans son sac.

Élodie resta dans l’entrée.

Le même jour, elle venait de faire deux choix qui se ressemblaient étrangement.

Avec Thomas, elle refusait de laisser les erreurs passées décider seules de l’avenir.

Avec Adrien, elle refusait de laisser le désir décider avant que l’avenir professionnel soit clair.

Dans les deux cas, elle avait choisi de ne pas fermer une porte.

Simplement de décider quand elle pouvait être ouverte.

Lina revint avec un dessin.

« Regarde ! C’est ma chambre chez papa. »

Élodie s’accroupit.

« Elle est jolie. »

« Et ça, c’est toi. »

Élodie montra un petit personnage dessiné à côté du lit.

« Pourquoi je suis dans sa maison ? »

« Parce que t’es ma maman. »

Comme si cela suffisait à lui donner une place partout où Lina se sentait aimée.

Élodie embrassa son front.

Cette nuit-là, avant de dormir, elle reçut un dernier message.

Adrien :

Merci pour le café. Je respecterai votre condition.

Elle lut la phrase plusieurs fois.

Puis répondit :

Merci de ne pas essayer de la négocier.

La réponse arriva :

J’y ai pensé.

Élodie sourit.

Puis un second message :

Mais vous aviez raison.

Elle posa le téléphone.

Pour une fois, attendre ne lui sembla pas une forme de perte.

Cela ressemblait à une promesse qui n’avait pas encore besoin d’être prononcée.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 21 : À mesure que son contrat approche d’un tournant, Élodie découvre qu’une nouvelle opportunité pourrait résoudre le problème qu’elle refusait de laisser Adrien régler

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