PARTIE 28 – La sœur inconnue de Sophie apporte la dernière lettre de Jacques et révèle pourquoi Thomas avait commencé à enquêter avant sa mort

Adrien ne parla de l’appel à Nicolas qu’une heure plus tard.

Il voulait d’abord vérifier l’identité de la femme.

Pierre retrouva rapidement des traces administratives.

Sophie Lemaire avait effectivement une sœur jumelle.

Élise.

Nées le même jour à Saint-Brieuc.

Élise avait quitté la France au début des années quatre-vingt-dix et vécu principalement au Canada.

Aucun des dossiers de Jacques ne la mentionnait.

Lorsque Nicolas entendit le nom, il pâlit.

« Élise. »

Adrien le regarda.

« Tu la connaissais ? »

« Comme une histoire. »

« Explique. »

Nicolas s’assit dans le bureau d’Adrien.

« Sophie disait avoir une sœur avec laquelle elle ne parlait plus. Quand j’étais petit, je croyais qu’elle était morte. Plus tard, elle m’a dit seulement qu’elles avaient “pris des routes différentes”. »

« Tu ne l’as jamais rencontrée ? »

« Une fois peut-être, quand j’avais trois ou quatre ans. Je me souviens d’une femme qui ressemblait énormément à ma mère et qui pleurait dans la cuisine. Mais je ne sais pas si c’est un vrai souvenir ou quelque chose que j’ai reconstruit. »

Adrien lui montra la photographie récupérée par Pierre.

Élise Lemaire, soixante-douze ans, vivant près de Montréal.

Nicolas la regarda longtemps.

« C’est comme voir Sophie avec une autre coiffure. »

La rencontre fut organisée deux jours plus tard dans un salon privé de l’hôpital, car Claire n’était pas encore autorisée à sortir.

Élise arriva seule.

Elle avait les cheveux gris coupés court, une démarche lente mais assurée et les mêmes yeux que Sophie sur les rares photographies que Nicolas conservait.

Lorsqu’elle vit Nicolas, elle s’arrêta net.

Sa main monta jusqu’à sa bouche.

« Mon Dieu. »

Nicolas resta immobile.

Élise s’approcha d’un pas.

« Tu es exactement comme elle disait. »

Sa voix avait conservé une légère intonation bretonne malgré les décennies passées au Canada.

Nicolas demanda :

« Vous m’avez connu ? »

« Un peu. Quand tu étais petit. »

« Pourquoi êtes-vous partie ? »

Élise baissa les yeux.

« Parce que ta mère et moi nous sommes disputées. »

Claire était assise dans un fauteuil, encore pâle mais plus forte.

Adrien resta près d’elle.

« À propos de Nicolas ? » demanda-t-elle.

Élise hocha la tête.

« En partie. »

Nicolas se raidit.

« Vous saviez qu’elle n’était pas ma mère biologique ? »

« Non. Pas à l’époque. »

Il expira.

Élise ouvrit son sac.

« Sophie avait toujours eu un doute sur la nuit de ta naissance. Pas suffisamment pour remettre ta vie en question, mais assez pour en parler parfois. Elle disait qu’après l’accouchement, une infirmière avait ramené un bébé qui semblait différent de celui qu’elle avait tenu quelques minutes. »

Adrien sentit les mêmes mots revenir.

Élisabeth avait dit presque la même chose.

Trois femmes.

Trois doutes.

Aucune écoutée correctement.

« Pourquoi ne pas faire un test plus tard ? » demanda Nicolas.

Élise eut un sourire triste.

« Dans les années quatre-vingt, ce n’était pas quelque chose qu’une mère seule faisait facilement parce qu’elle avait une intuition. Et après quelques années, tu étais simplement son fils. »

Nicolas baissa les yeux.

« Elle savait avant de mourir ? »

Élise resta silencieuse.

Puis elle hocha la tête.

« Oui. »

La douleur traversa le visage de Nicolas.

« Depuis combien de temps ? »

« Quelques mois. »

« Et elle ne m’a rien dit. »

« Elle essayait. »

« Ça devient vraiment le mot préféré de tous les morts de cette histoire. »

Élise encaissa.

« Tu as raison d’être en colère. »

Elle sortit une enveloppe.

« Jacques est venu la voir en 2009. »

Adrien et Nicolas échangèrent un regard.

Ils savaient déjà que Jacques avait retrouvé Sophie.

Mais Élise poursuivit :

« Il lui a expliqué qu’il soupçonnait un échange à la maternité. Il lui a proposé de faire les tests. Elle a accepté. »

« Donc elle savait que je n’étais pas son fils biologique. »

« Oui. »

« Et que Thomas était son fils. »

Élise ferma les yeux.

« Oui. »

Nicolas se leva.

Il fit quelques pas.

« Elle connaissait Thomas ? »

« Pas encore. »

« Puis ? »

« Jacques lui a donné son nom. »

Claire se redressa.

« Thomas Vial. »

Élise la regarda.

« Vous êtes Claire ? »

« Oui. »

Élise sembla bouleversée.

« Alors vous étiez sa femme. »

Claire acquiesça.

« Et vous avez une fille. »

« Léa. »

Élise inspira lentement.

« Sophie a vu Thomas une fois. »

Claire se figea.

« Quand ? »

« En 2011. »

Claire posa une main sur sa poitrine par réflexe.

« Nous étions déjà mariés. »

« Oui. »

« Il ne m’a rien dit. »

« Je ne crois pas qu’il savait qui elle était réellement. »

Élise sortit une lettre de Sophie.

« Elle l’a suivi jusqu’à un café. Elle voulait seulement le voir. »

Nicolas ferma les yeux.

Adrien sentit une profonde tristesse.

Sophie avait regardé son fils biologique sans pouvoir lui dire qu’elle était sa mère.

« Pourquoi ? » demanda Claire.

« Jacques lui avait demandé de ne pas intervenir avant qu’il trouve une manière correcte de révéler l’histoire. »

Claire eut un rire amer.

« Évidemment. »

Élise baissa la tête.

« Sophie a accepté. Au début. »

« Au début ? »

« Ensuite, elle a commencé à chercher seule. »

Adrien se redressa.

« Qu’est-ce qu’elle a trouvé ? »

« Anne de Villiers. Le docteur Delcourt. Des éléments sur Henri. Elle a essayé de contacter Thomas. »

Claire devint immobile.

« Il le savait ? »

« Je pense qu’il a reçu au moins un message. »

Claire secoua la tête.

« Il ne m’a jamais parlé d’elle. »

Élise ouvrit une deuxième enveloppe.

« Parce que lorsqu’il a commencé à lui répondre, Jacques est intervenu. »

Adrien sentit une irritation immédiate.

« Encore. »

« Il avait peur que Thomas apprenne toute l’histoire sans préparation. »

Nicolas répondit froidement :

« Toujours la même excuse. »

Élise hocha la tête.

« Sophie lui en a voulu. Beaucoup. »

Puis elle posa une photographie sur la table.

Thomas, plus jeune, devant un café.

À côté de lui, une femme que Nicolas reconnut immédiatement comme Sophie.

Ils se parlaient.

Claire prit la photographie.

Ses mains tremblèrent.

« Il l’a donc rencontrée. »

« Oui. »

« Vous venez de dire qu’il ne savait pas qui elle était. »

« Pas au premier rendez-vous. »

Claire leva les yeux.

« Il y en a eu plusieurs ? »

« Trois, d’après Sophie. »

Le silence se fit.

Claire regarda la photo.

« Thomas ne me cachait presque rien. »

Puis, après une seconde :

« Ou du moins je le croyais. »

Adrien s’approcha.

« Ça ne veut pas dire qu’il voulait te tromper. »

« Je sais. »

Elle serra la photo.

« Mais il savait peut-être quelque chose sur sa naissance avant de mourir. »

Élise acquiesça lentement.

« Je pense que oui. »

Nicolas se tourna vers elle.

« Pourquoi pensez-vous ça ? »

« Parce qu’après leur troisième rencontre, Thomas a commencé à enquêter lui-même. »

Claire releva immédiatement la tête.

« Sur quoi ? »

« Sur l’accident de maternité. Sur les Morel. Sur Delcourt. »

Adrien sentit son estomac se contracter.

« En quelle année ? »

« 2012. »

Thomas était mort deux ans plus tard.

Claire pâlit.

« Pourquoi je n’ai rien trouvé dans ses affaires ? »

Élise la regarda avec prudence.

« Peut-être parce qu’il ne gardait pas les documents chez vous. »

« Où alors ? »

« Sophie disait qu’il utilisait un casier dans son entreprise. »

Claire réfléchit.

« Il travaillait dans un bureau d’études à l’époque. »

Élise hocha la tête.

« Et avant sa mort, il lui avait dit qu’il avait découvert quelque chose concernant Marc Delcourt et Henri. »

Adrien sentit Nicolas se rapprocher.

« Quoi ? »

Élise secoua la tête.

« Sophie ne me l’a jamais expliqué complètement. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’elle avait peur au téléphone. »

Encore la peur.

Toujours.

Adrien regarda l’enveloppe qui restait dans le sac d’Élise.

« Et la lettre de Jacques ? »

Élise la posa devant lui.

« Celle-ci est arrivée chez Sophie après la mort de Jacques. Antoine Renaud l’avait envoyée avec instruction de la remettre à Nicolas s’il réapparaissait dans sa vie. »

Nicolas fixa l’enveloppe.

« Elle ne me l’a pas donnée. »

« Elle est morte avant d’en avoir le courage. Après sa mort, j’ai récupéré plusieurs cartons. Je n’ai compris l’importance de cette lettre que récemment, quand j’ai vu ton nom dans les journaux. »

Nicolas prit l’enveloppe.

Il l’ouvrit lentement.

La lettre de Jacques était datée d’octobre 2014.

Nicolas lut les premières lignes en silence.

Puis il s’arrêta.

« Quoi ? » demanda Adrien.

Il lui tendit la feuille.

Jacques écrivait :

Nicolas, si tu lis ceci, Sophie sait désormais la vérité et j’espère qu’elle aura choisi de te la donner elle-même. Mais il existe une autre raison pour laquelle tu dois parler à Claire Dumas si tu la retrouves. Thomas Vial avait commencé une enquête dont je n’ai jamais obtenu le dossier complet.

Claire sentit sa respiration se raccourcir.

Adrien continua.

Thomas m’a contacté à plusieurs reprises. Il avait découvert que Marc Delcourt avait conservé un registre parallèle des naissances du 16 avril 1984. Il pensait que ce registre ne concernait pas seulement l’échange des enfants. Il contenait aussi des paiements et des noms liés à la clinique.

Nicolas murmura :

« Le registre parallèle. »

Élise acquiesça.

« Sophie en parlait. »

Adrien lut plus loin.

Thomas avait promis de remettre une copie à Jacques.

Il ne l’avait jamais fait.

Puis venait une phrase datée quelques semaines avant la mort de Jacques.

Je crains que Thomas ait caché ce dossier après avoir compris que certains noms encore vivants y figuraient.

Claire porta une main à ses lèvres.

« Il est mort dans un accident de moto deux ans avant papa. »

Adrien la regarda.

Une question terrible existait désormais dans la pièce.

Claire la formula elle-même.

« Est-ce qu’on sait vraiment que c’était un accident ? »

Personne ne répondit immédiatement.

Adrien sentit la frontière entre prudence et paranoïa devenir dangereusement mince.

« La police avait conclu à un accident routier », dit-il. « Une voiture avait brûlé un feu. »

Claire acquiesça.

« Oui. Le conducteur avait été condamné. »

« Donc on ne transforme pas ça en complot sans preuve. »

Elle ferma les yeux.

« D’accord. »

Nicolas continua la lettre.

Jacques précisait avoir demandé à Antoine de retrouver le registre.

Sans succès.

Puis, à la fin :

Si Thomas a conservé une copie, Claire saura peut-être où chercher lorsqu’elle connaîtra enfin toute l’histoire. Il m’a dit un jour qu’il ne faisait confiance qu’à un endroit : là où personne ne penserait à chercher quelque chose de sérieux parce que cela ressemblait à un souvenir d’enfant.

Claire releva la tête.

Adrien la vit réfléchir.

« Un souvenir d’enfant. »

« Ça te dit quelque chose ? » demanda Nicolas.

Elle secoua d’abord la tête.

Puis se figea.

« Attends. »

Tout le monde la regarda.

« Après la naissance de Léa, Thomas a construit une petite boîte en bois pour elle. »

Adrien fronça les sourcils.

« Une boîte ? »

« Un coffre à souvenirs. Ses premières chaussettes, son bracelet de maternité, une mèche de cheveux. Il disait qu’on devait garder les petites choses parce que les grandes finissaient toujours dans des dossiers. »

Adrien sentit immédiatement le lien.

« Où est cette boîte ? »

Claire pâlit.

« Chez moi. »

« Quelqu’un y a accès ? »

« La voisine qui prend le courrier. Personne d’autre. »

Nicolas était déjà debout.

« On y va. »

Claire secoua la tête.

« Pas sans moi. »

Adrien la regarda.

« Tu sors à peine d’une greffe. »

« Alors vous prenez la boîte et vous me la ramenez fermée. »

« D’accord. »

Elle réfléchit encore.

« Elle est dans le placard de la chambre de Léa. Tout en haut, derrière des couvertures. »

Adrien et Nicolas partirent avec Pierre et un agent de sécurité.

L’appartement de Claire était modeste, lumineux, avec des dessins d’enfant accrochés au réfrigérateur.

Adrien fut frappé par l’écart entre cet endroit et les salons où il avait grandi.

Et pourtant, il s’y sentit étrangement plus à l’aise.

Dans la chambre de Léa, ils trouvèrent le placard.

La boîte était là.

Bois clair.

Petite étoile gravée sur le couvercle.

Nicolas la descendit.

Adrien la posa sur le lit.

Elle n’était pas fermée à clé.

À l’intérieur : un bonnet de naissance, un bracelet d’hôpital, plusieurs photographies, une petite paire de chaussons, des cartes.

Rien d’autre.

Adrien sentit une déception immédiate.

Puis Nicolas souleva le fond.

Il bougea.

Un double panneau.

Sous le faux fond se trouvait une enveloppe plastique noire.

Pierre inspira.

« Ne touchez plus. »

La police fut appelée.

Le contenu fut ouvert en présence d’un enquêteur.

À l’intérieur se trouvait un petit carnet relié de cuir.

Sur la première page :

Registre privé – Marc Delcourt.

1984.

Adrien sentit son cœur s’arrêter presque une seconde.

Ils avaient trouvé ce que Thomas avait caché.

Le carnet contenait des dates, des initiales, des montants, des numéros de chambres et des annotations cryptiques.

Plusieurs noms étaient familiers.

Henri Morel.

Paul de Villiers.

Antoine Renaud.

Marc Delcourt.

Puis un nom fit se figer Pierre.

« Regarde. »

Adrien suivit son doigt.

Une entrée datée du 17 avril 1984.

E. Morel – informée à 09 h 20. Refuse déclaration officielle. Demande maintien du dossier tel quel jusqu’à décision familiale.

Adrien sentit son ventre se nouer.

« E. Morel. »

Nicolas le regarda.

« Élisabeth. »

Cela signifiait que sa mère avait peut-être su dès le lendemain que les dossiers étaient faux.

Mais ce n’était pas la seule surprise.

Plus bas, une autre entrée portait la date du 19 avril.

J. Morel – informé partiellement. Ignore identité 47B. Henri exige silence.

Adrien sentit sa respiration changer.

Jacques avait été informé dès 1984 d’une partie de l’incident.

Bien plus tôt qu’il ne l’avait jamais admis dans ses lettres.

Claire, appelée en visioconférence depuis l’hôpital, regardait la page à travers l’écran.

« Il savait. »

Adrien ne répondit pas.

Nicolas tourna la page suivante avec l’autorisation de l’enquêteur.

Une annotation finale, écrite d’une autre main, apparaissait dans la marge.

Thomas Vial – copie remise le 3 mars 2012. Demande explications.

Puis, en dessous :

Averti de ne pas poursuivre.

Adrien sentit la pièce devenir silencieuse.

Claire fixa l’écran.

« Averti par qui ? »

Pierre observa l’écriture.

« Ce n’est pas celle de Marc. »

L’enquêteur demanda que le carnet soit immédiatement placé sous scellés.

Mais avant qu’il ne le referme, Adrien vit une dernière ligne au bas de la page.

Une ligne qui changeait encore la question.

T.V. affirme qu’il parlera à C.D. et à A.M.

Claire Dumas.

Adrien Morel.

Thomas avait prévu de leur dire la vérité.

Il ne l’avait jamais fait.

Et deux mois après cette note, quelqu’un avait commencé à appeler régulièrement le bureau de Thomas depuis une ligne professionnelle.

Pierre fit rapidement vérifier le numéro grâce aux anciens relevés disponibles dans les pièces de l’enquête.

Il reçut la réponse moins d’une heure plus tard.

Adrien se trouvait déjà de retour à l’hôpital lorsqu’il lut le message.

« Alors ? » demanda Claire.

Pierre leva les yeux.

« La ligne appartenait au siège historique du groupe Morel. »

Adrien sentit un froid lui parcourir le dos.

« Quel service ? »

Pierre répondit :

« Le secrétariat personnel d’Élisabeth. »

Claire ferma les yeux.

Nicolas resta silencieux.

Adrien regarda sa mère à travers la vitre du couloir.

Elle venait précisément d’arriver pour voir Claire.

Et il comprit que la dernière confrontation avec Élisabeth n’allait pas porter sur 1989, ni sur les lettres brûlées, ni sur le testament de Jacques.

Elle allait porter sur Thomas.

Sur les appels de 2012.

Et sur ce qu’elle avait peut-être su avant sa mort.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 29 : Confrontée aux appels adressés à Thomas, Élisabeth livre enfin la dernière vérité qu’elle avait gardée et accepte d’en subir toutes les conséquences

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