Lorsque Adrien entra dans la tour Morel peu après minuit, le hall principal ne ressemblait plus au lieu où il travaillait chaque jour. Les écrans d’accueil étaient éteints. Les couloirs baignaient dans une lumière réduite. Deux agents de sécurité attendaient près des ascenseurs avec Pierre, qui tenait son téléphone contre sa poitrine comme s’il craignait qu’un nouvel appel ne vienne encore modifier la situation.
« Il est toujours au vingt-septième », dit Pierre.
Adrien ôta son manteau sans ralentir.
« Seul ? »
« D’après les caméras, oui. Il est entré avec un ancien badge du cabinet Renaud. Les droits d’accès auraient dû être supprimés depuis des années. Apparemment, personne n’a jamais nettoyé cette partie de la base. »
« Et la police ? »
« En route. »
Adrien regarda l’ascenseur.
« Je monte. »
Pierre lui barra le passage.
« Non. »
Adrien leva les yeux.
« Pierre. »
« Pour une fois dans ta vie, écoute les gens dont le métier est précisément de t’empêcher de faire quelque chose de stupide. »
« Il est dans le bureau de mon père. »
« Et nous ignorons s’il est armé, paniqué ou capable de faire pire que manipuler des fichiers. »
Adrien sentit la colère lui monter à la gorge.
Mais il pensa à Léa.
À Claire.
À la promesse faite, sans la formuler exactement, de ne plus transformer chaque danger en défi personnel.
Il recula d’un pas.
« D’accord. »
Pierre sembla presque surpris.
« D’accord ? »
« Ne t’habitue pas. »
Deux policiers arrivèrent moins de quatre minutes plus tard. Adrien leur expliqua le coffre mural derrière la bibliothèque et le fait que Mathieu pouvait être à la recherche de documents. Ils lui ordonnèrent de rester plusieurs étages plus bas pendant qu’ils montaient avec la sécurité.
Il attendit dans une salle de réunion vide du vingt-quatrième étage.
Les minutes furent plus difficiles que lors de certaines négociations dont dépendaient des milliers d’emplois.
À 00 h 19, son téléphone vibra.
Pierre.
« Ils l’ont trouvé. »
Adrien se leva.
« Il va bien ? »
« Oui. »
« Le coffre ? »
« Ouvert. »
Adrien sentit son cœur accélérer.
« Il a pris quelque chose ? »
« On ne sait pas encore. »
« J’arrive. »
Cette fois, personne ne l’en empêcha.
L’ancien bureau de Jacques occupait l’angle nord-est de l’étage. Adrien n’y entrait presque jamais. Après la mort de son père, il avait fait déplacer les dossiers actifs mais avait conservé le mobilier, incapable de décider s’il fallait transformer la pièce ou la laisser intacte.
La porte était ouverte.
Deux policiers se tenaient à l’intérieur.
Mathieu Renaud était assis sur une chaise, les poignets libres mais les épaules effondrées. Il n’avait plus rien de l’avocat contrôlé qui leur avait remis les documents à l’hôpital.
La bibliothèque avait été déplacée.
Le petit coffre mural était ouvert.
Sur le bureau reposaient plusieurs enveloppes et une cassette audio.
Adrien s’arrêta.
« Vous cherchiez quoi ? »
Mathieu leva les yeux.
« Une copie. »
« De quoi ? »
« D’une lettre. »
« Encore une ? »
Mathieu eut un rire épuisé.
« J’imagine que ça devient ridicule. »
« Ça l’était déjà il y a trois jours. »
Un policier indiqua qu’ils pouvaient parler à condition que Mathieu ne soit pas interrogé formellement sans avocat. Mathieu répondit lui-même qu’il voulait s’expliquer avant toute autre chose.
Adrien resta debout.
« Alors expliquez. »
Mathieu regarda la cassette.
« Mon père m’a dit que Jacques enregistrait parfois ses rendez-vous privés lorsqu’il ne faisait plus confiance à sa mémoire. »
Pierre s’approcha.
« Antoine savait pour ce coffre ? »
« Oui. Il l’avait aidé à installer un système discret ici. »
Adrien sentit une irritation immédiate.
« Et vous avez gardé cette information pendant toutes nos discussions. »
Mathieu ferma les yeux.
« Je pensais que le coffre avait été vidé après sa mort. »
« Vous êtes venu vérifier en pleine nuit. »
« Parce que j’ai compris à Genève qu’Antoine n’avait peut-être jamais récupéré toutes les copies. »
Adrien montra la cassette.
« Qu’y a-t-il dessus ? »
« Je ne sais pas. »
« Pourquoi la chercher ? »
Mathieu hésita.
« Parce qu’elle peut prouver que mon père savait ce qui était arrivé à Jacques. »
Pierre se figea.
« Arrivé comment ? »
Mathieu regarda enfin Adrien.
« La modification du traitement. »
Le silence changea instantanément.
Adrien sentit son pouls accélérer.
« Vous aviez les identifiants d’Hélène ? »
« Non. »
« Vous étiez dans le bureau de Jacques la veille. »
« Oui. »
« Vous avez dormi à cinquante mètres de la clinique. »
« Oui. »
« Vous avez fait fuiter le testament d’Henri cette semaine. »
« Oui. »
« Et maintenant vous venez chercher une cassette susceptible de vous innocenter. »
Mathieu acquiesça.
« Je comprends ce que ça donne vu de l’extérieur. »
« C’est déjà un progrès. »
Adrien prit la cassette avec précaution.
Une étiquette manuscrite portait une date : 20 septembre 2014.
Le lendemain de l’épisode de confusion le plus grave de Jacques.
« On peut la lire ? »
Un agent répondit qu’il fallait d’abord la saisir comme élément potentiel de preuve.
Adrien serra la mâchoire.
Mathieu intervint :
« Il existe peut-être un lecteur dans le meuble inférieur. »
Tout le monde le regarda.
« Jacques utilisait encore ce système parce qu’il disait que les fichiers numériques étaient trop faciles à modifier. »
Pierre trouva effectivement un vieux magnétophone dans un placard.
L’agent de police refusa qu’on lise la cassette avant qu’elle soit officiellement photographiée, enregistrée et placée sous une procédure de conservation.
Une demi-heure plus tard, l’autorisation fut donnée d’en faire une écoute sur place, en présence des enquêteurs.
Adrien sentit ses mains devenir froides lorsque le magnétophone se mit à tourner.
D’abord, du souffle.
Puis la voix de Jacques.
« Vingt septembre. Onze heures quarante. Antoine est avec moi. »
Une autre voix répondit.
Antoine Renaud.
« Tu devrais te reposer. »
Jacques eut un rire faible.
« Tout le monde me dit ça lorsqu’il veut que je cesse de poser des questions. »
Adrien regarda Mathieu.
Son visage était fermé.
Sur la cassette, Antoine reprit :
« Tu as eu un épisode sévère hier. Hélène dit que quelqu’un a modifié la dose sous son compte. »
Jacques répondit :
« Je sais. »
Un silence.
« Qui ? »
Jacques inspira longuement.
« Je crois savoir, mais je n’ai aucune preuve. »
Adrien se pencha.
Antoine demanda :
« Laurent ? »
« Non. Laurent était ici, mais ce n’est pas lui. »
Nicolas, joint par téléphone et placé sur haut-parleur depuis chez lui, ne dit rien.
Jacques continua :
« Quelqu’un a utilisé le fait que Monique avait déjà eu accès au carnet d’Hélène. C’était trop propre. Trop évident. »
Adrien sentit une tension lui traverser les épaules.
Antoine répondit :
« Mathieu était à la maison hier. »
La salle entière sembla se figer.
Mathieu ferma les yeux.
Sur l’enregistrement, Jacques reprit :
« Je sais. »
Puis Antoine :
« Tu crois que c’est lui ? »
Long silence.
Jacques répondit :
« Je ne sais pas. Mais il m’a surpris en train de préparer le transfert des mandats. »
Adrien regarda Mathieu.
Celui-ci avait les mains crispées sur ses genoux.
Antoine poursuivit :
« Mon fils est endetté, pas meurtrier. »
Jacques répondit d’une voix plus dure :
« Et moi, je suis malade, pas stupide. »
Le magnétophone continua.
Antoine semblait respirer plus fort.
Puis il dit :
« Il ne voulait pas te faire du mal. »
Adrien sentit son sang se glacer.
Mathieu ouvrit brutalement les yeux.
Sur la cassette, Jacques ne répondit pas immédiatement.
Enfin :
« Donc tu sais. »
Antoine murmura :
« Oui. »
Mathieu se leva presque de sa chaise.
« Non. »
Un policier lui ordonna de rester assis.
Adrien ne quittait pas le magnétophone des yeux.
Jacques demanda :
« Qu’est-ce qu’il a fait ? »
Antoine répondit d’une voix cassée :
« Il a pris le carnet. Il a utilisé les identifiants. Il voulait augmenter le sédatif pour que tu dormes pendant la réunion avec le notaire. Rien de plus. »
Adrien se tourna vers Mathieu.
Son visage était devenu gris.
La cassette continuait.
« Rien de plus ? » répéta Jacques. « J’ai cessé de reconnaître mon propre fils pendant deux heures. »
Antoine répondit :
« Il a paniqué. Il croyait que si tu signais ce testament, le cabinet perdrait tout. Il voulait gagner vingt-quatre heures. »
Jacques demanda :
« Et toi, qu’as-tu fait ? »
Un silence.
Antoine répondit :
« J’ai effacé sa présence du registre des visiteurs. »
Adrien sentit Pierre inspirer brutalement.
« Pourquoi ? » demanda Jacques.
« Parce que c’est mon fils. »
Jacques eut un rire sans joie.
« Voilà. Toujours la même phrase sous une autre forme. »
Personne dans le bureau ne bougea.
Sur la cassette, Jacques ajouta :
« Henri protégeait son fils. Élisabeth protégeait Adrien. Mireille protégeait Claire. Moi, j’ai protégé tout le monde jusqu’à ne plus savoir qui avait encore besoin de vérité. Et maintenant toi. »
Antoine semblait pleurer.
« Je suis désolé. »
Jacques répondit :
« Tu vas lui faire dire la vérité. »
« Il ira en prison. »
« Peut-être. »
« Le cabinet sera détruit. »
« Peut-être aussi. »
Antoine murmura :
« Donne-moi quarante-huit heures. »
Jacques resta silencieux.
Puis :
« Une nuit. Pas davantage. »
La cassette s’arrêta brutalement quelques secondes plus tard.
Adrien regarda Mathieu.
Il semblait incapable de lever les yeux.
« Vous avez modifié son traitement. »
Mathieu hocha imperceptiblement la tête.
« Oui. »
Pierre ferma les yeux.
« Et votre père vous a protégé. »
« Oui. »
Adrien sentit une rage immense lui monter dans la poitrine.
« Puis quoi ? Vous deviez avouer le lendemain. »
Mathieu passa les mains sur son visage.
« J’ai voulu. »
« Mais ? »
« Jacques a fait une nouvelle crise pendant la nuit. Pas à cause de moi. Sa maladie progressait. Quand j’ai appelé Antoine le lendemain matin, il m’a dit que Jacques ne voulait plus me voir. »
« Et vous avez interprété ça comme une permission de garder le silence pendant douze ans ? »
Mathieu releva enfin la tête.
Ses yeux étaient rouges.
« J’étais lâche. »
Adrien fit un pas vers lui.
« Vous auriez pu le tuer. »
« Je sais. »
« Vous avez modifié le traitement d’un homme mourant pour sauver des honoraires. »
« Je sais. »
« Et cette semaine vous avez essayé de faire chanter ma mère. »
Mathieu secoua la tête.
« Pas seulement pour l’argent. »
Adrien eut un rire dur.
« Ne me dites pas que vous vouliez réparer. »
« Non. »
Mathieu regarda la cassette.
« Je voulais récupérer les documents qui prouvaient ce que j’avais fait avant qu’ils sortent. »
Adrien s’arrêta.
Enfin, une vérité sans justification.
Mathieu poursuivit :
« J’ai fait fuiter le testament d’Henri pour créer une crise ailleurs. Je pensais que si le conseil se concentrait sur Nicolas et les titres, personne ne regarderait les dernières semaines de Jacques. »
Nicolas parla depuis le téléphone.
« Vous avez utilisé mon existence comme diversion. »
Mathieu ferma les yeux.
« Oui. »
« Comme Henri. »
Mathieu ne répondit pas.
La comparaison était trop exacte.
Les policiers mirent fin à la conversation.
Mathieu fut placé en garde à vue.
Avant qu’on l’emmène, Adrien demanda :
« Pourquoi revenir chercher la cassette si vous saviez qu’elle pouvait vous accuser ? »
Mathieu s’arrêta.
« Parce qu’Antoine avait enregistré une deuxième conversation. »
Adrien se figea.
« Avec qui ? »
« Élisabeth. »
Le nom traversa la pièce.
« À propos de quoi ? »
Mathieu regarda Adrien.
« De ce qu’elle devait faire si Jacques mourait avant d’avoir pu faire reconnaître Claire et Nicolas. »
Adrien sentit son cœur accélérer.
« Où est cette deuxième cassette ? »
Mathieu tourna les yeux vers le coffre mural.
« Je pensais qu’elle était ici. »
Adrien regarda l’intérieur.
Il était presque vide.
Une enveloppe manquait manifestement à l’endroit où la poussière dessinait un rectangle plus clair.
Quelqu’un avait ouvert le coffre avant Mathieu.
Et la seconde cassette avait disparu.