« Fermez toutes les sorties. »
Adrien n’avait pas conscience d’avoir presque crié jusqu’à ce que Nicolas se lève derrière son bureau et que l’agent de sécurité, au téléphone, lui demande de répéter.
« Monsieur Morel, la police est déjà prévenue. Nous vérifions les caméras. »
« Depuis combien de temps Léa a disparu ? »
Un bruit de clavier répondit avant la voix.
« Treize minutes, peut-être quinze. Une infirmière l’a vue quitter l’étage avec un homme. »
Adrien sentit une pression violente au milieu de la poitrine.
« Pourquoi personne ne l’a arrêtée ? »
« Il portait un badge visiteur. Il a dit que vous l’aviez envoyé. La petite semblait le suivre volontairement. »
Volontairement.
Le mot lui donna davantage peur.
Cela signifiait que l’homme avait su quoi dire.
« Description. »
« Quarante ans environ. Grand. Manteau bleu foncé. Casquette. L’infirmière n’a pas bien vu son visage. »
Adrien regarda Nicolas.
« Laurent porte souvent une casquette ? »
« Jamais au bureau. »
« Taille ? »
« Un mètre quatre-vingt-deux. Peut-être quatre-vingt-trois. »
Adrien reprit le téléphone.
« Faites envoyer immédiatement une capture de la vidéosurveillance. »
« La police est dessus. »
« Envoyez-la-moi aussi. »
Il raccrocha.
Nicolas avait déjà pris ses clés.
« Je viens avec vous. »
Adrien le fixa.
« Pourquoi ? »
« Parce que si Laurent est impliqué, je peux peut-être savoir où il irait. »
« Vous m’avez caché son lien avec Delcourt jusqu’à il y a cinq minutes. »
« Parce que je ne savais pas que quelqu’un utilisait nos lignes pour menacer votre famille. »
Adrien s’approcha.
« Si vous me mentez encore une seule fois… »
« Vous ferez quoi ? »
Le ton de Nicolas n’était pas provocateur. Il était fatigué.
« Vous avez une petite fille à retrouver. Gardez votre colère pour après. »
Adrien le détesta une seconde pour avoir raison.
Ils quittèrent le bureau.
Dans l’ascenseur, Adrien appela Claire.
Elle décrocha presque immédiatement.
« Où est-elle ? »
Sa voix était brisée.
Adrien ferma les yeux.
« La sécurité vérifie les caméras. La police arrive. »
« Adrien, où est ma fille ? »
Il n’existait aucune manière correcte de répondre.
« Je ne sais pas encore. »
Un souffle étranglé passa dans le téléphone.
« Ils m’ont dit qu’un homme l’avait emmenée. »
« Oui. »
« Elle ne partirait pas avec un inconnu. »
« Il a utilisé mon nom. »
Claire se tut.
Adrien entendit le bip régulier du moniteur cardiaque.
« Claire, vous devez rester calme. »
« Ne me dites surtout pas de rester calme. »
« D’accord. »
« Trouvez-la. »
Le ton n’était ni une demande ni une supplication.
C’était tout ce qu’une mère terrifiée pouvait encore exiger.
« Je vais la trouver. »
Il raccrocha avant d’ajouter une promesse qu’il n’était pas certain de pouvoir tenir.
Dans la voiture, Nicolas utilisa son ordinateur portable pendant qu’Adrien conduisait vers Saint-Louis.
« Laurent possède deux appartements », dit-il. « Le principal dans le dix-septième. Un studio à Vincennes qu’il utilise rarement. »
« Autre chose ? »
« Une maison de famille près de Fontainebleau, mais elle appartient à sa sœur. »
« Voiture ? »
« Volvo grise. »
Adrien dépassa un taxi.
« Pourquoi travailler avec lui ? »
Nicolas ne leva pas les yeux.
« Nous nous sommes rencontrés dans une banque privée. Il était bon. Très bon même. »
« Vous saviez que son père était l’obstétricien de votre naissance ? »
« Pas au début. »
Adrien tourna brusquement la tête.
« Et quand vous l’avez appris ? »
« Il y a quatre ans. »
« Vous avez continué à travailler avec lui. »
« Parce que je voulais comprendre ce qu’il savait. »
Adrien freina devant un feu rouge.
« Vous l’espionniez. »
« Disons que notre association n’était pas entièrement innocente. »
« Jacques vous avait demandé ça ? »
« Non. Jacques était déjà mort. »
Nicolas referma l’ordinateur.
« Après la mort de ma mère, j’ai trouvé une lettre mentionnant Marc Delcourt. J’ai cherché son fils. Laurent n’a jamais su au début qui j’étais vraiment. Puis il l’a compris. À partir de là, chacun de nous a fait semblant de ne pas savoir exactement ce que l’autre cherchait. »
« Formidable. »
Adrien serra le volant.
« Toute cette histoire est remplie de gens qui croient que cacher la moitié de la vérité est une stratégie acceptable. »
Nicolas regarda devant lui.
« Vous allez probablement découvrir que c’est souvent comme ça dans les familles riches. »
« Ne me parlez pas comme si vous étiez extérieur à tout ça. Vous pourriez être le fils biologique de ma mère. »
Nicolas eut un rire sans joie.
« Apparemment, non. »
Adrien ne répondit pas.
Ils arrivèrent à l’hôpital au moment où deux véhicules de police se garaient devant l’entrée.
Pierre les attendait dans le hall avec le responsable de la sécurité.
« On a la vidéo. »
Adrien le suivit jusqu’au poste.
Sur un écran, Léa apparaissait dans le couloir à 12 h 41.
Elle marchait à côté d’un homme portant une casquette sombre.
Adrien se pencha.
« Agrandissez. »
L’image devint plus floue.
L’homme tourna légèrement la tête.
Nicolas se rapprocha.
« Ce n’est pas Laurent. »
Adrien le regarda.
« Sûr ? »
« Oui. Laurent est plus mince. Et il a une façon particulière de marcher à cause d’une ancienne blessure au genou. Cet homme n’est pas lui. »
La vidéo continua.
L’homme ne tenait pas Léa.
Il marchait un demi-pas devant elle.
La petite semblait méfiante, mais pas paniquée.
Ils prirent l’ascenseur.
Une seconde caméra les retrouva au rez-de-chaussée.
L’homme se pencha vers Léa et lui montra quelque chose sur son téléphone.
La fillette acquiesça.
Puis ils tournèrent vers une sortie de service.
Adrien sentit sa gorge se nouer.
« Il lui a montré quoi ? »
« Impossible à voir », répondit le policier.
Une caméra extérieure montra les deux silhouettes rejoindre un utilitaire blanc.
Pas de plaque visible à cet angle.
Mais avant de monter, Léa s’arrêta.
Elle regarda l’homme.
Puis ses pieds.
Elle secoua la tête.
L’homme lui parla.
Léa finit par monter.
Adrien regarda la séquence une deuxième fois.
Puis une troisième.
Quelque chose le dérangeait.
« Revenez juste avant qu’elle monte. »
L’image recula.
« Là. Stop. »
Léa avait une main contre son manteau.
Pas dans une poche.
Contre la fermeture éclair, près du cou.
« Elle fait quoi ? » demanda Pierre.
Adrien se rapprocha.
Puis il comprit.
La veille, après le message déposé à l’hôpital, la sécurité avait remis à Claire deux petits boutons d’alerte provisoires, l’un pour elle, l’autre pour Léa. Des dispositifs simples capables d’envoyer une position à courte fréquence lorsqu’on appuyait trois secondes.
« Elle a une balise. »
Pierre sortit immédiatement son téléphone.
« J’appelle l’équipe. »
Moins de deux minutes plus tard, un technicien confirma qu’un signal avait bien été déclenché à 12 h 47.
La position s’était déplacée vers l’est.
Puis arrêtée.
« Où ? » demanda Adrien.
Pierre leva les yeux.
« Près du canal Saint-Martin. »
Nicolas blêmit.
« Quoi ? »
« Tu connais un endroit là-bas ? »
Nicolas sortit son téléphone.
« Laurent possède une place de parking dans un immeuble près du quai de Jemmapes. Il l’utilise quand il travaille à Paris avec certains clients. »
Adrien sentit son cœur accélérer.
« Tu viens de dire que l’homme n’est pas Laurent. »
« Ça ne veut pas dire que Laurent n’est pas impliqué. »
La police partit en premier.
Adrien voulut les suivre immédiatement, mais Pierre lui barra le passage.
« Ils nous demandent d’attendre. »
« Impossible. »
« Adrien, si la petite est avec quelqu’un de dangereux, arriver avec dix voitures supplémentaires peut compliquer les choses. »
Il détestait cette logique.
Encore une fois, elle était correcte.
Pendant les douze minutes suivantes, il resta dans le hall incapable de s’asseoir.
Claire appelait toutes les deux minutes.
À la troisième fois, Adrien monta jusqu’à sa chambre.
Elle était assise malgré l’interdiction de l’infirmière.
« Ils ont une position », dit-il dès qu’il entra.
Claire porta les mains à son visage.
« Elle est vivante ? »
« On ne sait pas encore. Mais Léa a déclenché elle-même la balise. »
Claire ferma les yeux.
Une larme glissa sur sa joue.
« Elle s’en est souvenue. »
« Oui. »
« Je lui avais dit que ce bouton était pour les gros problèmes. »
Adrien s’assit près du lit.
« Elle a compris que c’en était un. »
Claire essuya ses joues.
« Qui l’a prise ? »
« On ne sait pas. Ce n’est probablement pas Laurent Delcourt, mais l’endroit où le signal s’est arrêté est lié à lui. »
Le visage de Claire se durcit.
« Alors il sait quelque chose. »
« Oui. »
« Sur ma mère ? »
« Sur nous tous, apparemment. »
Le téléphone d’Adrien vibra.
Pierre.
« Ils ont trouvé l’utilitaire. »
Adrien se leva.
« Léa ? »
« Pas dedans. Mais la balise est toujours active. Le signal vient de l’immeuble voisin. »
Adrien sentit Claire attraper son poignet.
« Allez-y. »
Il la regarda.
« Je vous appelle dès que je sais. »
« Non. »
Elle serra davantage.
« Ramenez-la. »
Adrien quitta la chambre.
Nicolas l’attendait déjà au rez-de-chaussée.
Cette fois, personne ne réussit à les retenir.
Ils arrivèrent près du quai après la police.
L’immeuble était un ancien atelier reconverti en bureaux et appartements.
Un agent les arrêta à l’entrée.
« Vous restez ici. »
Adrien regarda l’escalier.
« Ma nièce est là-haut. »
C’était la première fois qu’il utilisait le mot devant un inconnu.
Il n’hésita même pas.
« Je comprends, monsieur. Mais laissez-nous travailler. »
Une minute passa.
Puis deux.
Au troisième étage, un bruit sourd retentit.
Adrien sentit tous ses muscles se contracter.
Des voix.
Puis quelqu’un cria :
« Police ! Ne bougez plus ! »
Nicolas fixa l’escalier.
Adrien ne respirait presque plus.
Enfin, un agent apparut.
« Monsieur Morel ? »
Adrien fit un pas.
« La petite va bien. »
Ses jambes faillirent céder.
« Où est-elle ? »
« Elle est avec ma collègue. Elle a peur, mais elle n’est pas blessée. »
Adrien ferma brièvement les yeux.
Puis il monta.
Léa se trouvait dans une petite pièce servant de bureau, enveloppée dans une couverture de survie.
Lorsqu’elle le vit, elle se leva.
« Tonton Adrien ! »
Elle courut.
Il s’accroupit juste à temps pour la recevoir contre lui.
Il la serra si fort qu’elle protesta :
« Tu m’écrases. »
Adrien relâcha immédiatement.
« Pardon. »
« C’est pas grave. »
Il regarda son visage.
« Tu as mal quelque part ? »
« Non. »
« Il t’a touchée ? »
Elle fronça les sourcils.
« Il m’a donné un jus de pomme. »
Adrien ferma les yeux une seconde.
« Qui ? »
Léa pointa vers le couloir.
« Le monsieur. Il a dit que maman m’attendait ailleurs. Après j’ai compris que c’était faux. »
« Comment ? »
« Il savait pas comment elle m’appelle quand elle est fâchée. »
Adrien sentit presque un rire lui échapper.
« Et comment elle t’appelle ? »
« Léa Camille Dumas. Les trois noms. Lui, il a dit seulement Léa. »
La peur se mêla à une admiration douloureuse.
« Alors tu as appuyé sur le bouton. »
« Oui. Mais j’ai fait semblant d’avoir froid pour mettre ma main là. »
Adrien la serra de nouveau, moins fort.
Dans le couloir, deux policiers escortaient l’homme de la vidéo.
Nicolas sortit de la pièce voisine.
Lorsqu’il vit le suspect, son expression changea brutalement.
« Je le connais. »
Adrien se redressa.
« Qui c’est ? »
Nicolas répondit :
« Gérard Delcourt. »
« Delcourt ? »
« Le frère de Marc. L’oncle de Laurent. »
Adrien sentit une nouvelle pièce se mettre en place.
Gérard tourna la tête vers eux.
Il avait une soixantaine d’années, les cheveux gris et un visage fermé.
Lorsqu’il vit Adrien, il ne sembla pas surpris.
« Vous auriez dû laisser ce dossier fermé », dit-il.
Un policier le poussa vers l’escalier.
Adrien s’approcha.
« Pourquoi Léa ? »
Gérard eut un étrange sourire triste.
« Parce que son existence oblige tout le monde à parler. »
« De quoi ? »
Gérard le regarda droit dans les yeux.
« Du troisième enfant. »
Adrien sentit Nicolas se figer derrière lui.
« Qui était-il ? »
Gérard hésita.
Puis il répondit :
« Celui que votre grand-père a payé mon frère pour faire disparaître des registres. »