Adrien appela immédiatement son directeur juridique en quittant la chambre de Claire.
« Pierre, ne donne accès à rien. »
À l’autre bout de la ligne, Pierre Lemaire hésita.
« La demande vient de ta mère. Elle a encore un statut de membre honoraire du conseil familial. Certaines archives historiques lui sont théoriquement accessibles. »
« Théoriquement. Pas aujourd’hui. »
« D’accord. »
« Qui a reçu sa demande ? »
« Le service documentation. Elle a demandé les dossiers RH et comptables concernant Mireille Dumas, ainsi que les registres de correspondance de la direction entre 1988 et 1991. »
Adrien marcha jusqu’au bout du couloir.
« Elle a précisé pourquoi ? »
« Projet d’archives familiales. »
Adrien ferma les yeux.
« Mets tout sous gel documentaire. Aucune destruction, aucun déplacement, aucune copie externe sans mon autorisation. »
Pierre marqua un silence.
« On parle d’un problème juridique ? »
« Potentiellement. »
« Ça concerne le groupe ? »
Adrien regarda à travers la vitre d’une porte coupe-feu.
« Ça concerne mon père. Donc probablement le groupe aussi. »
Il raccrocha.
À onze heures trente, il rejoignit Claire au laboratoire privé situé près de République. Elle avait obtenu une autorisation de sortie de quelques heures, accompagnée d’une infirmière jusqu’au taxi. Son teint était presque gris sous la lumière d’hiver.
Le prélèvement fut banal.
Deux écouvillons.
Quelques mouvements à l’intérieur de la joue.
Des formulaires.
Des signatures.
Adrien trouva presque insultant qu’une question capable de bouleverser une famille entière puisse commencer par un coton-tige dans une petite pièce blanche.
Claire observa l’employée placer les échantillons dans des sachets numérotés.
« Combien de temps ? » demanda Adrien.
« Trois à cinq jours ouvrés pour cette procédure », répondit la technicienne. « Éventuellement plus rapide si le laboratoire confirme la qualité des prélèvements. »
Claire acquiesça.
Dans le taxi du retour, elle resta silencieuse.
Adrien finit par demander :
« Vous allez bien ? »
« Non. Mais ça ne date pas d’aujourd’hui. »
Il eut un léger sourire.
« Je voulais dire après le prélèvement. »
« Je sais. »
Elle tourna la tête vers lui.
« Vous êtes toujours comme ça ? »
« Comme quoi ? »
« Vous posez une petite question quand vous voulez en poser une grande. »
Adrien regarda la circulation.
« D’accord. Est-ce que vous avez peur du résultat ? »
Claire prit le temps de répondre.
« Oui. »
« Même si vous êtes convaincue que Jacques était votre père ? »
« Justement. »
Elle posa les mains sur ses genoux.
« J’ai passé des années à détester une histoire. Si le test dit qu’elle est vraie, je devrai accepter qu’elle est vraiment la mienne. S’il dit qu’elle est fausse, je perdrai même la version que j’avais. »
Adrien comprit.
La vérité n’était pas toujours une sortie.
Parfois, elle retirait simplement la dernière porte derrière laquelle on s’abritait.
Ils revinrent à l’hôpital peu avant treize heures. Léa les attendait avec une feuille de papier et plusieurs crayons.
« J’ai fait une maison », annonça-t-elle.
Sur le dessin, trois personnages apparaissaient devant un bâtiment jaune. Adrien reconnut celui qu’il avait aperçu sur la table de nuit.
« C’est toi ? »
« Là, oui. »
Elle montra le plus petit personnage.
« Et ça, c’est maman. »
« Et le troisième ? »
Léa haussa les épaules.
« Je ne sais pas encore. »
Claire regarda Adrien.
Il sentit quelque chose se déplacer silencieusement dans la pièce.
Léa reprit son crayon violet.
« On peut décider plus tard. »
Adrien aurait aimé pouvoir croire que tout fonctionnait ainsi.
À quatorze heures, il repartit pour le siège du groupe.
L’entrée habituelle, les badges, les ascenseurs, les salutations des employés : tout lui sembla étrangement artificiel après l’hôpital.
Dans son bureau, Pierre Lemaire l’attendait avec une tablette et deux chemises cartonnées.
« J’ai trouvé quelque chose avant de bloquer les archives. »
Adrien ferma la porte.
« Quoi ? »
Pierre posa les documents.
« Le dossier de Mireille Dumas existe encore, mais il est incomplet. »
« Incomplet comment ? »
« Plusieurs pièces mentionnées dans l’inventaire ne sont plus là. »
Adrien resta immobile.
« Depuis quand ? »
« Impossible de savoir précisément. Les archives ont été numérisées par étapes. Mais une consultation physique a été enregistrée il y a huit ans. »
« Par qui ? »
Pierre tourna la tablette.
MONIQUE VASSEUR.
Adrien sentit son ventre se nouer.
« Motif ? »
« Demande de la présidence familiale. »
« Donc de ma mère. »
« Probablement. »
Adrien parcourut le dossier.
Mireille avait bien été employée par le groupe. Entrée en 1984. Excellentes évaluations pendant plusieurs années. Puis, brusquement, en 1989, un rapport interne mentionnait des « incohérences administratives » liées à des dépenses de direction.
Aucune procédure judiciaire.
Aucune plainte.
Seulement une rupture de contrat discrète.
« Elle n’a jamais été accusée officiellement de détournement », constata Adrien.
Pierre secoua la tête.
« Non. Le dossier dit qu’elle a quitté l’entreprise d’un commun accord après un litige interne. »
« Claire croit que sa mère a été licenciée pour détournement. »
« Peut-être que c’est ce qu’on lui a dit verbalement. »
Adrien tourna une autre page.
Un document attira son attention.
Une note manuscrite signée par Jacques.
Suspendre toute procédure concernant M. Dumas jusqu’à mon retour. Aucun contact externe sans mon accord.
Datée du 3 février 1989.
Deux jours plus tard, une autre note, tapée à la machine, indiquait que Mireille avait quitté son poste.
Signée : E. Morel.
Adrien resta longtemps à regarder les deux feuilles.
« Fais-les authentifier. »
« Déjà lancé. »
« Et Monique ? »
Pierre hésita.
« Tu veux que je la contacte ? »
« Non. Je m’en charge. »
Adrien prit son téléphone.
Monique répondit après la troisième sonnerie.
Sa voix était celle dont il se souvenait : posée, légèrement rauque, polie sans chaleur excessive.
« Adrien. Quelle surprise. »
« Bonjour, Monique. J’ai besoin de vous voir. »
Un silence minuscule.
« À quel sujet ? »
« Mireille Dumas. »
Cette fois, le silence fut nettement plus long.
« Je vois. »
Adrien s’appuya contre son bureau.
« Donc vous vous souvenez d’elle. »
« Oui. »
« Vous pouvez venir au siège ? »
« Non. »
La réponse fut immédiate.
« Pourquoi ? »
« Parce que si votre mère apprend que je vous ai parlé, elle comprendra certaines choses avant que je sois prête à les expliquer. »
Adrien serra la mâchoire.
« Tout le monde me demande de me méfier de ma mère depuis vingt-quatre heures. J’aimerais que quelqu’un cesse de parler en énigmes. »
Monique soupira.
« Votre mère ne me fait pas peur, Adrien. Mais elle est très efficace lorsqu’elle croit défendre quelque chose. Vous avez probablement déjà découvert à quel point. »
« Où peut-on se voir ? »
« Pas au groupe. Pas chez vous. »
Elle donna l’adresse d’un café discret dans le quinzième arrondissement.
« Dix-sept heures trente. »
« J’y serai. »
Avant de raccrocher, Monique ajouta :
« Venez seul. Et n’apportez aucun document original. »
Adrien regarda Pierre.
« Elle veut me voir. »
« Bon signe ? »
« Dans ma famille, je ne sais plus ce que ça veut dire. »
À dix-sept heures vingt-cinq, Adrien entra dans le café. Monique occupait déjà une table au fond. Elle avait soixante-cinq ans, les cheveux blancs coupés court et le même regard attentif qu’à l’époque où elle contrôlait chaque minute de l’agenda d’Élisabeth.
Une enveloppe kraft était posée devant elle.
Adrien s’assit.
« C’est l’enveloppe de mon père ? »
Monique eut un mouvement de surprise.
« Claire vous a parlé d’une enveloppe ? »
« Oui. »
Monique posa les mains autour de sa tasse.
« Alors elle en sait plus que je ne pensais. »
« Vous êtes allée voir Mireille peu avant sa mort. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle m’avait contactée. »
Adrien se pencha.
« Après trente-sept ans ? »
« Elle mourait. Les gens deviennent parfois plus courageux quand ils n’ont plus beaucoup de temps pour avoir peur. »
Les mots rappelèrent brutalement Claire.
Monique poursuivit.
« Mireille voulait me rendre quelque chose. »
Elle toucha l’enveloppe kraft.
Adrien sentit son cœur accélérer.
« Quoi ? »
Monique ouvrit l’enveloppe.
Elle en sortit un petit paquet scellé dans un plastique transparent.
Sur le devant, l’écriture de Jacques.
Pour Claire.
À remettre seulement si elle souhaite connaître toute la vérité.
Adrien cessa de bouger.
« C’est celle-là. »
« Oui. »
« Pourquoi l’avez-vous prise ? »
« Parce que Mireille m’a demandé de la garder jusqu’au jour où Claire serait prête. »
« Elle est prête. »
Monique le fixa.
« Vous en êtes sûr ? »
Adrien pensa à la chambre d’hôpital.
Au test ADN.
À Léa.
« Elle n’a peut-être plus le temps d’attendre. »
Le visage de Monique changea.
« Elle est malade ? »
« Très. »
Monique ferma les yeux un instant.
Lorsqu’elle les rouvrit, une décision semblait prise.
« Alors vous devez lui donner ça. »
Adrien tendit la main.
Monique retint encore l’enveloppe.
« Mais avant, vous devez savoir une chose. »
« Laquelle ? »
« Ce que Jacques a découvert ne concernait pas seulement les lettres. »
Adrien sentit son pouls cogner dans sa gorge.
« Qu’est-ce qu’il a découvert ? »
Monique baissa la voix.
« Pourquoi votre mère avait réellement si peur que Claire soit reconnue officiellement comme sa fille. »
Adrien fronça les sourcils.
« Vous voulez dire comme la fille de mon père. »
Monique ne répondit pas.
Puis elle dit très lentement :
« Non, Adrien. Je veux dire ce que j’ai dit. »