PARTIE 22 – Hélène Vasseur dévoile les dernières semaines de Jacques et affirme qu’un choix médical secret fut pris à sa demande, mais pas sans manipulation

Adrien mit immédiatement le téléphone en haut-parleur.

« Répétez ce que vous venez de dire. »

Hélène Vasseur resta silencieuse quelques secondes.

Puis sa voix revint.

« Jacques Morel savait que certains traitements altéraient fortement sa lucidité. Il voulait conserver des périodes pendant lesquelles il pouvait travailler, écrire et prendre des décisions. Il m’a demandé d’ajuster certaines doses. »

Pierre fit un geste pour rappeler qu’un enregistrement légal devait être organisé.

Adrien répondit :

« Vous êtes médecin. Vous savez qu’on ne modifie pas un protocole oncologique parce qu’un patient veut rester éveillé pour écrire des lettres. »

« Je sais. »

« Alors pourquoi vous l’avez fait ? »

« Parce que son oncologue principal était au courant d’une partie des ajustements. »

« Une partie ? »

« Oui. »

Claire se redressa dans son fauteuil.

« Pourquoi appeler maintenant ? »

Hélène hésita.

« Parce que la police vient de contacter ma mère. »

Adrien regarda Élisabeth.

« Monique ? »

« Oui. »

« Où est-elle ? »

« Chez elle. Elle est bouleversée. Et avant que les enquêteurs transforment tout en récit criminel, je veux expliquer ce qui s’est vraiment passé. »

Pierre s’approcha.

« Docteure Vasseur, je suis Pierre Lemaire, directeur juridique du groupe Morel. Vous devriez probablement parler directement aux enquêteurs, accompagnée d’un avocat. »

« Je le ferai. »

« Alors ne dites rien de plus ici. »

Adrien se retourna vers Pierre avec colère.

« Non. »

« Adrien. »

« Elle vient d’admettre avoir modifié le traitement de mon père. »

« Justement. »

Hélène les interrompit.

« Monsieur Lemaire a raison. Mais il y a une chose que vous devez savoir avant de me considérer comme la personne que Jacques craignait. »

Adrien resta silencieux.

« Les changements les plus dangereux n’ont pas été faits par moi. »

La pièce se figea.

« Lesquels ? » demanda Claire.

Hélène répondit :

« Deux ordonnances électroniques ont été modifiées sous mes identifiants alors que je n’étais pas à Paris. »

Pierre prit immédiatement des notes.

« Dates ? »

« 7 et 19 septembre 2014. »

Élisabeth leva brusquement la tête.

« Le dix-neuf… »

Adrien la regarda.

« Quoi ? »

« C’est le jour où Jacques a fait cette crise de confusion. »

Hélène confirma.

« Exactement. Une augmentation importante d’un sédatif avait été validée sous mon nom. Je n’avais rien prescrit. »

Adrien sentit sa colère changer de direction.

« Vous avez signalé l’usurpation ? »

« Oui, en interne. »

« Et ? »

« On m’a répondu qu’il s’agissait probablement d’une erreur de session ouverte sur un poste partagé. »

Pierre demanda :

« Qui avait accès au logiciel ? »

« Plusieurs médecins, infirmiers et administrateurs. »

« Laurent Delcourt ? »

Hélène resta silencieuse une fraction de seconde.

« Théoriquement non. Mais il venait parfois voir le directeur médical de la clinique. »

Adrien sentit Nicolas se raidir.

« Pourquoi ? »

« Il faisait du conseil financier pour plusieurs médecins de l’établissement. »

Nicolas murmura :

« Il m’avait dit qu’il gérait des patrimoines médicaux. »

Adrien fixa le téléphone.

« Est-ce qu’il a vu mon père ? »

« Oui. »

Élisabeth se redressa.

« Quand ? »

« Au moins deux fois. »

Adrien sentit un frisson.

« Pourquoi ? »

« Jacques l’avait demandé. »

Nicolas regarda Adrien.

« Il connaissait donc Laurent. »

Hélène répondit :

« Oui. »

« Depuis quand ? »

« Je ne sais pas. Mais Jacques savait qu’il était le fils de Marc Delcourt. »

La pièce sembla se rétrécir.

Jacques enquêtait déjà sur Marc.

Il avait donc approché Laurent.

Adrien demanda :

« Mon père lui a parlé des dossiers de 1984 ? »

« Probablement. »

« Vous le savez ou vous supposez ? »

« Je suppose. »

Elle reprit :

« Mais il y a autre chose. Jacques m’avait demandé de lui fournir une copie de son dossier médical complet. Il disait que certaines personnes utilisaient sa maladie pour prétendre qu’il n’était plus capable de prendre des décisions juridiques. »

Pierre leva les yeux.

« Qui ? »

« Je ne sais pas. »

Élisabeth pâlit.

Adrien le vit.

« Tu sais quelque chose. »

« Il y a eu une discussion avec Antoine Renaud », dit-elle. « À propos de la capacité de Jacques à modifier son testament. »

Pierre fronça les sourcils.

« Qui a soulevé la question ? »

« Moi. »

Adrien ferma les yeux.

« Bien sûr. »

« Pas pour empêcher le testament. »

« Alors pourquoi ? »

« Parce qu’il avait des jours où il ne reconnaissait même pas l’heure. Je voulais m’assurer qu’un document signé dans cet état ne serait pas utilisé contre lui. »

Nicolas répondit froidement :

« Ou contre vous. »

Élisabeth encaissa.

« Les deux. »

Cette honnêteté inattendue interrompit Adrien.

Elle continua :

« Antoine a demandé un certificat indépendant établissant la capacité de Jacques lors de la signature. Il en existe un. »

Pierre se redressa.

« Dans les documents de Mathieu ? »

« Probablement. »

Adrien se passa une main sur le visage.

Toujours un autre document.

Toujours une autre personne décidant de ce qui était utile ou dangereux.

Hélène reprit au téléphone :

« Jacques était lucidement conscient de ses décisions lorsqu’il signait certains papiers. Je le sais parce qu’il me demandait de réduire ses sédatifs précisément les jours où il devait rencontrer son avocat. »

Pierre demanda :

« C’est médicalement documenté ? »

« En partie. »

Adrien regarda la clé USB.

« Alors pourquoi dans sa vidéo dit-il que quelqu’un modifiait les traitements pour l’empêcher de terminer ses démarches ? »

Hélène inspira longuement.

« Parce qu’après les deux modifications non autorisées, il est devenu très méfiant. Il ne savait pas qui avait utilisé mon compte. »

« Et vous ? »

« J’avais un soupçon. »

Tous les regards convergèrent vers le téléphone.

« Laurent ? »

« Non. »

Adrien se figea.

« Qui ? »

Hélène répondit :

« Ma mère. »

Élisabeth se leva brusquement.

« Monique n’est pas médecin. »

« Non », dit Hélène. « Mais elle connaissait mes mots de passe personnels à l’époque parce que j’avais fait l’erreur de les noter dans un carnet lorsque je traversais une période très difficile. »

Adrien sentit son estomac se nouer.

« Pourquoi Monique aurait-elle modifié le traitement de Jacques ? »

Hélène ne répondit pas immédiatement.

« Je ne sais pas si elle l’a fait. Je dis seulement qu’elle pouvait avoir accès. »

« Vous lui avez demandé ? »

« Oui. »

« Et ? »

« Elle a nié. »

Élisabeth murmura :

« Elle aurait nié même si c’était vrai. »

Adrien regarda sa mère.

« Tu sembles bien la connaître. »

« Trente ans. »

Le téléphone resta silencieux.

Puis Hélène dit :

« Il y a une raison pour laquelle je n’ai jamais insisté auprès de la police à l’époque. »

« Laquelle ? »

« Quelques jours après la deuxième modification, Jacques m’a demandé de ne plus chercher. »

Adrien fronça les sourcils.

« Pourquoi ? »

« Il m’a dit qu’il avait compris. »

« Compris quoi ? »

« Il n’a pas voulu préciser. »

« Et vous avez simplement abandonné ? »

« Il mourait, Monsieur Morel. Il avait le droit de décider ce qu’il voulait encore affronter. »

Adrien ferma les yeux.

Cette phrase ressemblait douloureusement à toutes les autres justifications entendues depuis une semaine.

Il finit par répondre :

« Donnez votre déposition à la police. Tout. Même ce qui vous semble embarrassant. »

« Je le ferai. »

« Et dites à votre mère d’en faire autant. »

Hélène expira.

« Elle a déjà accepté. »

La communication se termina.

Personne ne parla immédiatement.

Claire rompit le silence.

« Monique. »

Adrien regarda Pierre.

« Trouve-moi tout ce qu’on peut légalement obtenir sur ses déplacements pendant septembre 2014. »

Pierre hocha la tête.

« Et les journaux informatiques de Saint-Honoré. »

« Oui. »

Élisabeth resta près de la fenêtre.

« Vous pensez vraiment qu’elle aurait pu faire du mal à Jacques ? »

Adrien la regarda.

« Tu pensais vraiment qu’elle aurait pu falsifier des appels de Mireille ? »

Élisabeth baissa les yeux.

« Elle le faisait parce que je le lui demandais. »

« Voilà justement le problème. »

Nicolas intervint.

« Peut-être que Monique n’agissait pas contre Jacques. Peut-être qu’elle continuait de croire qu’elle aidait Élisabeth. »

Tous les regards se tournèrent vers lui.

Il poursuivit :

« Si elle avait passé trente ans à exécuter des ordres au nom de la protection de la famille, elle pouvait continuer même sans ordre explicite. »

Élisabeth pâlit.

« Je ne lui ai jamais demandé de toucher à ses traitements. »

« Je vous crois », répondit Nicolas. « Ça ne veut pas dire qu’elle n’a pas pensé que vous le vouliez. »

Cette possibilité sembla frapper Élisabeth plus durement que l’accusation directe.

Elle s’assit.

« Après la découverte de Claire, Jacques et moi nous disputions souvent. Monique le savait. Elle savait aussi qu’il envisageait de modifier son testament. »

Adrien sentit une pièce se placer.

« Est-ce qu’elle savait que tu risquais de perdre une partie importante de ton contrôle sur la holding familiale ? »

Élisabeth ne répondit pas immédiatement.

« Oui. »

Claire murmura :

« Donc elle avait un motif qu’elle pouvait considérer comme loyal. »

Élisabeth regarda ses mains.

« Je ne voulais pas de cette loyauté-là. »

Adrien répondit doucement :

« Peut-être qu’à force d’apprendre aux gens que le résultat compte plus que la manière, on ne choisit plus toujours jusqu’où ils vont. »

Sa mère ne protesta pas.

Le téléphone de Pierre sonna.

Il s’éloigna quelques mètres pour répondre.

Lorsqu’il revint, son visage était grave.

« La police vient d’entendre Monique. »

Adrien se redressa.

« Et ? »

« Elle reconnaît avoir utilisé les identifiants d’Hélène une fois. »

Élisabeth porta une main à sa bouche.

« Pour quoi ? »

« Modifier une prescription. »

Adrien sentit sa nuque se raidir.

« Quel médicament ? »

Pierre consulta le message.

« Un sédatif. »

Le silence tomba.

« Elle dit pourquoi ? » demanda Claire.

Pierre hocha lentement la tête.

« Selon elle, Jacques l’avait découvert en train de fouiller son bureau. Il menaçait de prévenir Élisabeth et de la renvoyer définitivement de la maison. »

Adrien fixa Pierre.

« Elle l’a sédaté pour éviter une confrontation ? »

« C’est ce qu’elle affirme. Elle prétend avoir voulu gagner quelques heures. »

« Et la deuxième modification ? »

Pierre secoua la tête.

« Elle nie. »

Nicolas se leva.

« Donc quelqu’un d’autre a utilisé le même accès ensuite. »

Pierre acquiesça.

« Et cette deuxième modification est celle qui correspond à l’épisode de confusion le plus grave. »

Adrien sentit la fatigue, la colère et l’horreur se mélanger.

« On revient à Laurent. »

Pierre répondit :

« Peut-être. Mais il existe encore une possibilité. »

« Laquelle ? »

« Quelqu’un qui connaissait Monique, savait qu’elle avait déjà utilisé les identifiants et pouvait compter sur elle pour devenir la suspecte évidente si les journaux étaient examinés. »

Claire regarda Élisabeth.

« Qui savait ? »

Élisabeth réfléchit.

Puis son visage changea.

« Antoine Renaud. »

Adrien se figea.

« L’avocat de papa ? »

« Jacques lui avait raconté l’incident après avoir surpris Monique. »

Pierre fronça les sourcils.

« Antoine est mort depuis cinq ans. »

« Oui », répondit Élisabeth. « Mais son fils Mathieu travaillait déjà avec lui en 2014. »

Adrien sentit l’air quitter lentement ses poumons.

Mathieu détenait le testament.

Mathieu avait fait fuiter le document d’Henri.

Mathieu avait tenté d’obtenir de l’argent d’Élisabeth.

Et Mathieu avait peut-être eu accès, dix ans plus tôt, aux informations permettant de faire porter le soupçon sur Monique.

Adrien prit son téléphone.

« Où est Mathieu maintenant ? »

Pierre consulta immédiatement la sécurité.

Quelques secondes plus tard, il releva les yeux.

« Il a quitté Paris ce matin. »

« Destination ? »

« Genève. »

Adrien regarda Nicolas.

Tous deux pensèrent à la même chose.

Le dépôt d’Anne de Villiers.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 23 : Mathieu part pour Genève avant eux, forçant Nicolas à réclamer enfin l’héritage documentaire d’Anne et à découvrir ce que Jacques n’avait jamais pu récupérer

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