PARTIE 21 – La vidéo de Jacques désigne un sabotage possible, et un détail médical ramène tous les soupçons vers une personne qu’Adrien croyait hors de portée

Personne ne bougea lorsque l’image de Jacques se figea un instant sur l’écran. La vidéo continuait pourtant. On entendait sa respiration lente, le léger froissement de ses draps, un bruit de verre posé quelque part hors champ. Adrien avait la sensation absurde qu’en restant parfaitement immobile, il empêcherait son père de prononcer la phrase suivante.

Jacques reprit d’une voix plus faible.

« Je ne sais pas si ce que j’ai découvert relève d’une intention criminelle ou d’une suite de décisions prises sous prétexte de simplifier mes soins. Je refuse d’accuser sans preuve. Mais certains rendez-vous ont été annulés sans mon accord, certaines ordonnances ont été modifiées alors que mon oncologue ne les avait pas changées, et deux courriers adressés à Antoine Renaud ne lui sont jamais parvenus. »

Élisabeth ferma les yeux.

Claire la regarda immédiatement.

Adrien, lui, resta concentré sur l’écran.

Jacques poursuivait :

« J’ai d’abord cru à des erreurs. Ensuite, j’ai remarqué que ces erreurs survenaient presque toujours les jours où je travaillais sur les dossiers d’Anne, de Claire et des enfants nés en avril 1984. »

Nicolas se pencha légèrement vers l’ordinateur.

« Il savait donc que quelqu’un surveillait ses recherches », murmura-t-il.

Pierre lui fit signe d’attendre la fin.

Sur l’écran, Jacques se mit à tousser. La vidéo trembla légèrement, probablement parce qu’il avait ajusté lui-même la caméra.

« Si je me trompe, ce message fera du mal inutilement. Si j’ai raison, il faut que vous examiniez les dossiers médicaux de mes trois derniers mois. Pas les copies conservées à la maison. Les originaux. Et surtout, cherchez le nom du médecin qui a validé les changements lorsque mon oncologue habituel était absent. »

Adrien sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Jacques regarda brièvement hors champ, puis revint à la caméra.

« Adrien, tu vas vouloir aller trop vite. Ne le fais pas. Claire, tu vas probablement vouloir croire que tout cela appartient au passé. Je le comprends. Nicolas… si tu es là, sache que je t’ai cherché trop tard, mais pas parce que je ne voulais pas te connaître. »

Nicolas baissa les yeux.

« Élisabeth », continua Jacques, « si tu regardes cette vidéo avec eux, alors tu sais déjà que je ne t’ai jamais tout pardonné. Mais je n’ai jamais cessé de comprendre pourquoi tu avais eu peur. Ce sont deux choses différentes. »

Élisabeth eut un mouvement presque imperceptible.

Pour la première fois depuis le début de la vidéo, Adrien détourna les yeux de l’écran et regarda sa mère.

Elle pleurait silencieusement.

Pas avec les gestes retenus qu’elle utilisait lorsqu’elle voulait maîtriser son émotion. Cette fois, les larmes coulaient sans qu’elle les essuie.

Jacques poursuivit :

« La peur nous a tous rendus dangereux à différents moments. Henri a voulu protéger l’entreprise. Élisabeth a voulu protéger sa place et son fils. J’ai voulu protéger chacun de vous de vérités que je n’avais pas le courage d’affronter. Si quelqu’un a continué après moi, ne répétez pas notre erreur. Ne protégez pas l’image de la famille. Protégez les personnes. »

La vidéo s’arrêta.

L’écran devint noir.

Pendant plusieurs secondes, on n’entendit que le souffle régulier de la ventilation.

Léa n’était pas dans la pièce. Une infirmière l’avait emmenée déjeuner avec Madame Sofia, à la demande de Claire. Adrien en fut reconnaissant. Rien de ce qu’ils venaient d’entendre ne devait encore devenir un poids supplémentaire pour une enfant de six ans.

Pierre fut le premier à parler.

« Je vais demander immédiatement les dossiers médicaux originaux de Jacques. »

Élisabeth essuya enfin son visage.

« Ils ne sont peut-être plus accessibles. »

Adrien se tourna vers elle.

« Pourquoi ? »

« Parce que la clinique où il suivait une partie de son traitement a fusionné avec un autre établissement. Une partie des archives a été transférée. »

Pierre demanda :

« Tu connais le nom de la clinique ? »

« Saint-Honoré. »

Adrien se souvenait.

Il avait conduit son père là-bas à plusieurs reprises.

« Son oncologue principal était le docteur Perrin », dit-il.

Élisabeth acquiesça.

« Oui. »

« Et lorsqu’il était absent ? »

Elle hésita.

Adrien remarqua immédiatement cette hésitation.

« Maman. »

« Je ne me souviens pas. »

« Jacques vient littéralement de dire de chercher ce nom. »

« Je sais. »

« Tu étais présente à presque tous ses rendez-vous. »

Élisabeth regarda la table.

« Pas à tous. »

Claire intervint d’une voix calme.

« Vous savez quelque chose. »

Élisabeth releva les yeux.

Claire continua :

« Je ne vous accuse pas. Mais vous avez cette expression depuis qu’il a parlé du médecin remplaçant. »

Adrien regarda sa mère.

Elle inspira profondément.

« Le docteur qui remplaçait parfois Perrin s’appelait Delcourt. »

Nicolas se redressa d’un coup.

« Marc ? »

Élisabeth secoua la tête.

« Non. Marc était obstétricien, et il était déjà mort depuis plusieurs années. »

Adrien sentit pourtant le piège se refermer.

« Alors qui ? »

« Laurent Delcourt. »

Le silence devint brutal.

Nicolas regarda Adrien.

« Laurent est médecin ? »

Élisabeth hocha la tête.

« Il a fait médecine avant de se réorienter vers la finance. Il avait commencé en oncologie clinique, il me semble. »

Nicolas se leva.

« Il ne m’a jamais dit ça. »

Pierre prit immédiatement son téléphone.

« Je vérifie. »

Moins de deux minutes plus tard, il releva les yeux.

« C’est vrai. Laurent Delcourt a un diplôme de médecine. Internat interrompu après quatre ans. Il a ensuite fait un master en gestion et rejoint la banque privée. »

Adrien sentit une colère froide s’installer.

« Et il a travaillé à Saint-Honoré ? »

Pierre continuait à lire.

« Stage puis remplacement temporaire. Plusieurs missions entre 2009 et 2011. »

Jacques était mort en 2014.

« Ça ne colle pas », dit Nicolas.

« Pas exactement », répondit Pierre. « Mais il peut avoir gardé des liens avec l’établissement. »

Élisabeth secoua la tête.

« Je suis presque certaine de l’avoir vu à la clinique en 2014. »

Adrien la fixa.

« Pourquoi tu ne l’as jamais mentionné ? »

« Parce qu’à l’époque le nom Delcourt ne signifiait rien pour moi. Marc était mort depuis douze ans. Je n’avais jamais rencontré Laurent auparavant. »

« Tu viens de dire que tu savais qu’il était son fils. »

« Je l’ai appris plus tard. »

Adrien se passa une main sur le front.

Chaque réponse ouvrait une nouvelle porte.

Claire, restée silencieuse quelques secondes, demanda :

« Laurent s’est présenté à la police volontairement, n’est-ce pas ? »

« Oui », répondit Pierre.

« Alors soit il est extrêmement sûr de lui, soit il n’a pas participé à ce que Jacques décrit. »

Nicolas acquiesça.

« Ou il veut contrôler ce qu’on découvre. »

Adrien regarda la clé USB.

« Il faut le confronter avec la vidéo. »

Pierre leva la main.

« Pas nous-mêmes. Pas tout de suite. Si les dossiers médicaux montrent des irrégularités, on aura peut-être une enquête pénale. Il faut arrêter d’avancer comme une famille qui règle ses affaires dans un salon. »

Cette remarque aurait paru évidente une semaine plus tôt.

Maintenant, elle ressemblait presque à une rupture de tradition.

Adrien acquiesça.

« Très bien. Tu transmets une copie aux enquêteurs. »

Élisabeth se leva.

« Je veux également donner une déclaration. »

Adrien la regarda.

« Sur quoi ? »

« Sur ce que j’ai vu pendant les derniers mois de Jacques. »

« Tu aurais dû le faire depuis longtemps. »

« Je sais. »

La simplicité de sa réponse coupa court à sa colère.

Le téléphone de Claire vibra.

Elle jeta un coup d’œil à l’écran.

Son visage changea.

Adrien se tourna vers elle.

« Quoi ? »

« L’hôpital veut me parler d’une nouvelle évaluation pour la greffe. »

La pièce entière sembla revenir brutalement au présent.

Pendant des heures, ils avaient parlé de morts, de testaments et de documents vieux de plusieurs décennies. Claire, elle, restait une femme dont le cœur pouvait s’arrêter avant que leur histoire ne soit terminée.

« C’est bon signe ? » demanda Nicolas.

Claire haussa légèrement les épaules.

« Je ne sais pas encore. Ils veulent refaire plusieurs examens cet après-midi. »

Adrien se leva.

« Alors on arrête ici. »

Claire le regarda avec surprise.

« Tu veux dire que la société Morel peut survivre trois heures sans découvrir un nouveau secret ? »

« J’essaie une expérience. »

Elle sourit.

Nicolas aussi.

Ce fut la première seconde véritablement légère depuis la vidéo.

Mais elle ne dura pas.

Pierre reçut un message au moment où ils quittaient la salle.

Il le lut, fronça les sourcils, puis rouvrit la pièce jointe.

« Adrien. »

Le ton suffit à le faire s’arrêter.

« Quoi ? »

Pierre montra l’écran.

« Les archives de Saint-Honoré ont retrouvé le registre informatique des prescriptions de Jacques pour ses trois derniers mois. »

Adrien revint vers lui.

« Déjà ? »

« Une partie seulement. Mais il y a bien eu des modifications. »

Élisabeth blêmit.

« Quel genre ? »

« Réduction de certains antalgiques. Modification de doses de corticoïdes. Décalage de deux perfusions. Et annulation d’un rendez-vous de contrôle. »

Adrien serra la mâchoire.

« Qui les a validées ? »

Pierre fit défiler les lignes.

Puis s’arrêta.

« Pas Laurent Delcourt. »

Nicolas fronça les sourcils.

« Alors qui ? »

Pierre releva les yeux.

« Une médecin nommée docteure Hélène Vasseur. »

Adrien connaissait le nom.

Il tourna lentement la tête vers Élisabeth.

Elle semblait avoir cessé de respirer.

« Vasseur », répéta Claire.

Nicolas comprit à son tour.

« Comme Monique. »

Élisabeth s’assit lentement.

« Hélène est sa fille. »

Adrien sentit une nouvelle douleur froide lui traverser le ventre.

Monique avait filtré les appels de Mireille.

Monique avait gardé l’enveloppe de Jacques.

Monique avait consulté des archives pour Élisabeth.

Et sa fille avait touché au dossier médical de Jacques.

« Depuis quand tu le sais ? » demanda Adrien.

Élisabeth secoua la tête.

« Je savais qu’Hélène était médecin. Je ne savais pas qu’elle avait suivi Jacques. »

« Monique, elle, le savait forcément. »

Personne ne répondit.

Adrien regarda la porte.

« Appelez-la. »

Pierre secoua immédiatement la tête.

« Non. Pas avant la police. »

Adrien sentit sa main se refermer sur le dossier de la chaise.

Puis il acquiesça.

Cette fois, il suivrait la procédure.

Mais son téléphone sonna avant que Pierre ne puisse contacter les enquêteurs.

Numéro inconnu.

Adrien décrocha.

Une voix de femme parla immédiatement.

« Monsieur Morel ? »

« Oui. »

« Je suis Hélène Vasseur. »

Adrien se figea.

Autour de lui, tout le monde comprit à son visage.

« Où êtes-vous ? »

« Peu importe pour l’instant. »

« Vous avez modifié les traitements de mon père. »

Un silence.

Puis :

« Oui. »

Adrien sentit son sang se glacer.

« Pourquoi ? »

La voix d’Hélène trembla.

« Parce qu’il me l’avait demandé. »

Adrien ne répondit pas.

Hélène poursuivit :

« Et si vous voulez savoir ce qui s’est réellement passé pendant ses dernières semaines, vous devez arrêter d’écouter ceux qui prétendent qu’on l’a empêché de finir ses démarches. »

Adrien serra le téléphone.

« Vous dites que la vidéo de Jacques est fausse ? »

« Non. »

« Alors quoi ? »

Hélène inspira.

« Je dis que votre père ne savait plus, à la fin, à qui il pouvait faire confiance. Même pas à lui-même. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 22 : Hélène Vasseur dévoile les dernières semaines de Jacques et affirme qu’un choix médical secret fut pris à sa demande, mais pas sans manipulation

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