PARTIE 20 – Le dernier testament de Jacques force Adrien, Claire et Nicolas à affronter ce que leur père avait prévu pour eux avant de mourir

Adrien arriva chez Élisabeth moins d’une heure après leur conversation.

Nicolas avait voulu l’accompagner.

Adrien avait accepté.

Cette fois, il ne voulait plus rencontrer seul une version supplémentaire de l’histoire familiale.

Élisabeth les attendait dans le même salon où Adrien avait posé la photographie de Claire quelques jours auparavant.

Lorsqu’elle vit Nicolas entrer, elle resta immobile.

Ils ne s’étaient encore jamais rencontrés en personne depuis la confirmation ADN.

Nicolas s’arrêta près de la porte.

« Madame Morel. »

Élisabeth le regarda avec une attention qui dura légèrement trop longtemps.

Adrien comprit ce qu’elle cherchait.

Les traits de Jacques.

Ceux d’Anne.

Peut-être simplement le bébé qu’on lui avait appris à craindre avant même sa naissance.

« Nicolas », répondit-elle.

Il n’y eut ni poignée de main ni embrassade.

Adrien posa son manteau.

« Le testament de papa. »

Élisabeth indiqua la table.

« Je ne l’ai pas. »

« Mais tu sais ce qu’il contient. »

« Une partie. »

Nicolas eut un rire sec.

« Apparemment, c’est la devise familiale. »

Élisabeth accepta la remarque sans réagir.

« Jacques avait modifié son testament peu avant sa mort. Antoine Renaud était présent. Moi aussi. »

Adrien s’assit.

« Pourquoi n’ai-je jamais vu cette version ? »

« Parce qu’après la mort de Jacques, Antoine a présenté un document plus ancien. »

« Et tu as accepté ? »

« Je ne savais pas ce que Jacques avait signé exactement. »

Adrien fronça les sourcils.

« Tu viens de dire que tu étais présente. »

« J’étais présente au début. Jacques m’a demandé de sortir avant la rédaction finale. »

Nicolas croisa les bras.

« Très sain comme dynamique conjugale. »

Élisabeth le regarda.

« Vous avez le droit d’être en colère. »

« Je n’attendais pas votre autorisation. »

Adrien intervint avant que la conversation ne dérape.

« Qu’est-ce que papa t’avait dit avant de faire sortir tout le monde ? »

Élisabeth hésita.

« Qu’il avait passé sa vie à laisser les autres décider qui appartenait à la famille. »

Adrien sentit la phrase résonner.

Elle ressemblait aux lettres trouvées en Suisse.

« Et ? »

« Il voulait corriger ce qu’il pouvait encore. »

« Comment ? »

« Je ne sais pas exactement. »

« Mathieu le sait. »

« Oui. »

Adrien prit son téléphone.

« Alors on va le voir. »

Élisabeth secoua la tête.

« Il ne vous recevra pas gratuitement. »

« Je n’ai pas l’intention de le payer. »

« Il détient peut-être un testament original. »

« Alors il détient potentiellement un document successoral qu’il a l’obligation de révéler. »

Nicolas ajouta :

« Et s’il essaie de le vendre, ce n’est probablement pas excellent pour sa carrière. »

Adrien regarda sa mère.

« Donne-moi son numéro. »

Mathieu Renaud décrocha après deux appels.

Sa voix était calme.

« Monsieur Morel. Je pensais que vous finiriez par me contacter. »

Adrien détesta immédiatement la phrase.

« Vous avez envoyé le testament d’Henri au conseil. »

« Vous avez une preuve ? »

« Les métadonnées suffisent pour commencer. »

Mathieu eut un petit rire.

« Alors votre équipe informatique mérite son salaire. »

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

« Discuter. »

« Non. Vous vouliez de l’argent de ma mère. Maintenant vous allez remettre tous les documents de mon père. »

« Je crains que ce soit plus compliqué. »

Adrien regarda Nicolas.

« Vous aimez tous beaucoup cette phrase. »

Mathieu poursuivit :

« Certains documents m’ont été confiés personnellement par mon père. Je devais les protéger jusqu’à ce que certaines conditions soient remplies. »

« Lesquelles ? »

« Que les trois enfants biologiques de Jacques Morel soient identifiés. »

Adrien se figea.

« Trois ? »

Mathieu répondit :

« Vous. Claire Dumas. Nicolas Lemaire. »

Nicolas se rapprocha du téléphone.

« Vous saviez qui j’étais ? »

« Depuis plusieurs années, oui. »

« Et vous avez gardé le silence. »

« Je suivais les instructions de mon père. »

Nicolas eut un sourire froid.

« Comme tout le monde. »

Adrien reprit :

« Les conditions sont remplies. »

« Presque. »

« Qu’est-ce qui manque ? »

« Une rencontre. Tous les bénéficiaires doivent être présents. »

Adrien fronça les sourcils.

« Claire est hospitalisée. »

« Je sais. »

« Comment ? »

« Ce n’est pas difficile à découvrir lorsque la presse commence à s’intéresser à une famille. »

Adrien sentit son ton se durcir.

« Vous ne vous approchez ni d’elle ni de Léa. »

« Je n’en ai aucune intention. »

« Alors vous venez à l’hôpital avec les documents. »

Mathieu resta silencieux.

« Demain matin. Dix heures. »

« Pourquoi attendre ? »

« Parce que certaines pièces sont dans un coffre professionnel auquel je n’ai pas accès ce soir. »

Adrien accepta à contrecœur.

« Dix heures. »

Il raccrocha.

Élisabeth semblait inquiète.

« Ne lui fais pas confiance. »

Adrien la regarda.

« Cette phrase perd un peu de sa force venant de toi. »

Elle baissa les yeux.

Le lendemain, Claire avait meilleure mine.

Son cardiologue restait prudent, mais les traitements avaient stabilisé son rythme depuis quarante-huit heures.

Léa dessinait à côté du lit lorsqu’Adrien et Nicolas arrivèrent.

« Encore une réunion secrète ? » demanda-t-elle.

Adrien posa une main sur ses cheveux.

« Malheureusement. »

« Vous êtes nuls en secrets. Tout le monde finit par les découvrir. »

Claire leva les yeux vers Adrien.

« Elle n’a pas tort. »

À dix heures sept, Mathieu Renaud entra dans la chambre accompagné de Pierre.

Il avait environ trente-huit ans, costume bleu sombre, lunettes fines et une mallette noire.

Adrien l’observa.

« Vous êtes en retard. »

« Sept minutes. »

« Je sais compter. »

Mathieu posa la mallette sur une table.

Puis il regarda Claire.

« Madame Dumas. »

« Claire suffit. »

Il se tourna vers Nicolas.

« Monsieur Lemaire. »

Nicolas ne répondit pas.

Enfin, il regarda Adrien.

« Les trois enfants de Jacques Morel. »

Claire murmura :

« Formulé comme ça, on ressemble à la première phrase d’une mauvaise énigme. »

Mathieu eut un léger sourire.

« Votre père aurait probablement apprécié. »

Adrien se raidit.

« Vous le connaissiez ? »

« Très peu. Mais mon père énormément. »

Il ouvrit la mallette.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs dossiers et une enveloppe épaisse portant trois noms.

ADRIEN.

CLAIRE.

NICOLAS.

L’écriture était celle de Jacques.

Claire retint son souffle.

« C’est lui qui a écrit ça ? »

« Oui. »

Mathieu posa un document à côté.

« Voici la copie certifiée du testament signé trois semaines avant sa mort. L’original se trouve sous séquestre chez un notaire depuis hier soir. »

Pierre prit le document.

Ses yeux parcoururent rapidement la première page.

Puis son expression changea.

Adrien le vit.

« Quoi ? »

Pierre leva une main.

« Laisse-moi vérifier. »

Le silence dura une minute.

Puis deux.

Enfin, Pierre posa les feuilles.

« Le testament antérieur qui a servi à la succession de Jacques lègue l’essentiel de ses actions familiales à Adrien. »

Adrien hocha la tête.

C’était ce qu’il avait toujours connu.

Pierre poursuivit :

« Celui-ci partage les droits successoraux de manière totalement différente. »

Claire se redressa légèrement.

« Comment ? »

« Jacques reconnaît expressément trois enfants biologiques : Adrien Morel, Claire Dumas et un fils né d’Anne de Villiers, dont il ignorait encore à la date de rédaction s’il pourrait être juridiquement identifié. »

Nicolas ferma les yeux.

Adrien demanda :

« Quelle répartition ? »

Pierre reprit le document.

« Un tiers de sa participation familiale pour chacun. »

Le silence fut immense.

Claire secoua la tête.

« Je ne veux pas d’un tiers d’entreprise. »

Adrien la regarda.

« Ce n’est pas la question maintenant. »

Elle eut un rire nerveux.

« Si, un peu quand même. »

Mathieu sortit une deuxième pièce.

« Il y a davantage. »

Nicolas soupira.

« Évidemment. »

Mathieu poursuivit :

« Jacques avait prévu que si l’un des enfants ne pouvait ou ne voulait pas recevoir directement sa part, celle-ci serait placée dans un trust au bénéfice de ses descendants. »

Tous les regards se tournèrent vers Léa.

Elle était assise à quelques mètres, concentrée sur son dessin.

Claire pâlit.

« Non. »

Adrien comprit.

« Léa. »

« Je ne veux pas qu’elle soit impliquée. »

Pierre répondit doucement :

« Juridiquement, elle l’est déjà. »

Claire passa une main sur son visage.

« Elle a six ans. »

« Ça ne signifie pas qu’elle contrôlera quoi que ce soit maintenant. »

« C’est exactement comme ça que tout commence. Des adultes décident qu’un enfant doit porter quelque chose qu’il n’a pas demandé. »

Adrien s’approcha.

« On ne décidera rien aujourd’hui. »

Mathieu attendit que le silence retombe.

Puis il posa l’enveloppe écrite par Jacques.

« Votre père avait également laissé une lettre commune. »

Claire regarda Adrien.

« Lis-la. »

Adrien prit l’enveloppe.

À l’intérieur, huit pages manuscrites.

Il commença.

Mes enfants,

Si cette lettre vous réunit un jour, ce sera probablement parce que j’ai échoué à faire ce que j’aurais dû accomplir de mon vivant.

Adrien s’interrompit une seconde.

Puis continua.

Jacques écrivait qu’il avait découvert trop tard l’étendue des décisions prises par Henri, Élisabeth et lui-même.

Il ne mettait pas tout sur le dos des autres.

Il reconnaissait avoir choisi le silence avec Claire.

Avoir retardé la vérité avec Nicolas.

Avoir protégé Adrien d’informations qu’il aurait dû lui confier.

Il écrivait :

J’ai longtemps cru que l’argent pouvait compenser l’absence. Puis j’ai compris qu’il ne faisait que lui donner une valeur chiffrée.

Claire détourna les yeux.

Nicolas regardait le sol.

Adrien continua.

Jacques expliquait que le partage de ses actions n’était pas une tentative d’acheter le pardon.

Il voulait seulement empêcher qu’un enfant soit encore effacé pour préserver le confort d’un autre.

Puis venait une phrase soulignée.

Ne laissez surtout pas l’entreprise devenir la raison pour laquelle vous vous perdez avant même de vous connaître.

Adrien dut s’arrêter.

Léa leva les yeux de son dessin.

« Pourquoi tu fais cette tête ? »

Adrien passa une main sur son visage.

« Parce que mon père a écrit quelque chose d’important. »

« Ton papa ? »

« Oui. »

« Il est mort ? »

« Oui. »

Léa réfléchit.

« Comme mon papa. »

Claire baissa la tête.

Léa reprit simplement son crayon.

« Alors lis bien. »

Personne ne parla.

Adrien continua.

À la fin de la lettre, Jacques mentionnait un quatrième document.

Une déclaration vidéo enregistrée quelques jours avant sa mort.

Mathieu sortit une clé USB.

« Celle-ci. »

Adrien la fixa.

« Qu’est-ce qu’il dit dedans ? »

« Je ne l’ai pas regardée. »

Pierre examina la clé.

« On fera une copie sécurisée avant lecture. »

Claire eut un sourire épuisé.

« Enfin quelqu’un dans cette histoire qui n’a pas regardé ce qui ne lui était pas destiné. »

Mathieu encaissa l’ironie.

Une heure plus tard, un ordinateur sécurisé fut installé dans une petite salle de réunion de l’hôpital.

Élisabeth fut appelée.

Adrien ne voulait pas qu’elle voie la vidéo sans Claire et Nicolas.

Claire, elle, insista pour qu’elle soit présente.

« Si Jacques parle d’elle, elle doit entendre. »

Élisabeth arriva peu après midi.

Lorsqu’elle entra et vit les trois enfants biologiques de son mari réunis, elle s’arrêta.

Personne ne commenta.

Pierre lança la vidéo.

L’écran resta noir quelques secondes.

Puis Jacques apparut.

Amaigri.

Très pâle.

Adrien reconnut immédiatement la chambre privée de la maison de Neuilly où son père avait passé ses dernières semaines.

Jacques regarda la caméra.

« Si vous voyez ceci, alors Antoine a finalement jugé que le moment était venu. »

Adrien sentit sa gorge se serrer.

La voix de son père, qu’il n’avait pas entendue depuis douze ans, remplissait la pièce.

Jacques poursuivit :

« Adrien, j’imagine que tu es furieux. Claire, je ne sais pas si tu me pardonnes. Et à mon fils que je n’ai peut-être jamais rencontré sous son vrai nom… je suis désolé d’avoir mis autant de temps à te chercher. »

Nicolas ferma les yeux.

Sur l’écran, Jacques inspira difficilement.

« Il reste une dernière chose que vous devez savoir. Elle concerne ma mort. »

Adrien se redressa.

Élisabeth devint parfaitement immobile.

Jacques regarda directement la caméra.

« Ma maladie était réelle. Mais trois semaines avant ma mort, j’ai découvert que quelqu’un modifiait encore mes traitements et mes rendez-vous pour m’empêcher de terminer certaines démarches. »

Le silence devint glacial.

Élisabeth porta une main à sa bouche.

Jacques continua :

« Je n’ai jamais pu prouver qui. Mais j’ai suffisamment appris pour savoir que les secrets de 1984 n’étaient pas seulement protégés par les morts. »

Adrien sentit son cœur accélérer.

« Quelqu’un vivant voulait encore que vous ne vous rencontriez jamais. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 21 : La vidéo de Jacques désigne un sabotage possible, et un détail médical ramène tous les soupçons vers une personne qu’Adrien croyait hors de portée

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