Léa finit par s’endormir sur la chaise près du lit, le menton posé contre son cartable. Une infirmière apporta une couverture qu’Adrien installa maladroitement sur ses épaules. La fillette bougea à peine. Seules ses nouvelles baskets dépassaient du tissu, parfaitement blanches dans la lumière tamisée. Claire suivit le geste d’Adrien sans rien dire.
Lorsqu’il revint s’asseoir, elle demanda :
« Vous voulez savoir pourquoi je vous ai vraiment contacté. »
Adrien posa la lettre de son père sur la boîte métallique.
« Je pensais que c’était pour me raconter tout ça. »
« Ce n’est qu’une partie. »
« Vous venez de me dire que ma mère aurait détruit la vie de la vôtre, empêché mon père de reconnaître son enfant et fabriqué une accusation de détournement. Je ne vois pas très bien ce qui pourrait être considéré comme la petite partie de la conversation. »
Claire eut un léger sourire.
« Pour moi, le passé n’est plus la chose la plus urgente. »
Sa main se dirigea instinctivement vers Léa.
Adrien comprit avant qu’elle ne parle.
Il n’aimait pas cette compréhension.
« Depuis combien de temps êtes-vous malade ? »
« Sérieusement ? Un peu plus d’un an. Mais mon cœur avait probablement commencé à se dégrader avant. »
« Quel diagnostic ? »
« Insuffisance cardiaque avancée. »
Elle prononça les mots sans détour.
« Les traitements ont fonctionné un temps. Maintenant, beaucoup moins. Mes médecins envisagent une greffe, mais mon état se dégrade plus vite que prévu. »
Adrien regarda les appareils près du lit.
« Vous m’avez écrit qu’il vous restait quelques semaines. »
« On ne m’a pas donné un calendrier précis. Les médecins évitent ce genre de phrase. Ils disent que les choses peuvent changer. Mais j’ai appris à entendre ce qu’ils ne disent pas. »
« Vous pourriez aussi vivre plusieurs mois. »
« Oui. »
« Ou plus. »
« Peut-être. »
« Donc vous ne savez pas. »
« Non. »
« Alors ne parlez pas comme si tout était terminé. »
La vigueur de sa propre voix le surprit.
Claire aussi sembla la remarquer.
« Vous faites toujours ça ? »
« Quoi ? »
« Transformer la peur en problème à résoudre. »
Adrien se renfrogna.
« Quand un problème peut être résolu, oui. »
« Et quand il ne peut pas l’être ? »
Il ne répondit pas.
Claire contempla sa fille.
« Moi, je dois quand même prévoir. »
Le mot prévoir le frappa davantage que mourir.
« Où est son père ? »
Claire inspira doucement.
« Thomas est mort il y a deux ans. Accident de moto. Il rentrait du travail. Une voiture a brûlé un feu. »
Adrien baissa les yeux.
« Je suis désolé. »
« Léa avait quatre ans. Pendant longtemps, elle a demandé pourquoi les gens disaient qu’il était parti alors qu’il n’avait pas choisi de partir. »
Claire replia un coin de la couverture sur ses genoux.
« Ma mère nous aidait beaucoup après sa mort. Puis elle est décédée à son tour. »
« Et votre famille ? »
« Il n’y en a pratiquement plus. »
« Le frère de votre mère ? »
« Mort depuis plusieurs années. Mes cousins vivent à l’étranger et je ne les connais presque pas. Du côté de Thomas, personne n’est en situation d’accueillir une enfant. »
Adrien regarda Léa endormie.
« Il existe forcément quelqu’un. »
« J’ai fait la liste. J’ai téléphoné. J’ai demandé. Il n’y a personne à qui je confierais Léa pour les douze prochaines années simplement parce qu’un arbre généalogique dit que nous partageons quelques ancêtres. »
Sa voix resta calme, mais ses doigts serrèrent le bord du drap.
« Si je meurs, les services sociaux feront ce qu’ils pourront. Je ne critique pas les gens qui y travaillent. Je sais qu’ils essaieront de lui trouver une solution. Mais je ne peux pas partir en laissant le hasard décider de chaque maison dans laquelle elle dormira. »
Adrien sentit son estomac se contracter.
« C’est donc pour ça. »
Claire hocha la tête.
« Oui. »
« Vous pensez que je suis votre frère. »
« Je pense que Jacques Morel est mon père. Si c’est vrai, vous êtes mon demi-frère. »
Le mot frère resta suspendu entre eux.
Adrien aurait préféré une accusation. Une demande d’argent. Une menace juridique. Il savait répondre à toutes ces choses.
Il ne savait pas répondre à une sœur.
« Vous voulez un test ADN. »
« Oui. »
« Et ensuite ? »
Claire jeta un regard vers Léa avant de revenir à lui.
« Si le test confirme notre lien, je veux vous demander d’accepter d’être son tuteur si je ne suis plus là. »
Adrien resta parfaitement immobile.
Au-dehors, un chariot roula dans le couloir. Quelqu’un parla à voix basse. Un appareil émit deux signaux réguliers.
Il répéta :
« Son tuteur. »
« Oui. »
« Vous me connaissez depuis vingt minutes. »
« Depuis un peu plus. »
« Claire. »
« Je sais. »
« Vous me demandez de prendre la responsabilité d’une enfant pendant douze ans. Peut-être davantage. »
« Je sais aussi. »
« Vous ne savez rien de ma vie. »
« Je sais que vous avez acheté des chaussures à une fillette inconnue sans lui demander ce que cela vous rapporterait. »
Adrien eut un mouvement agacé.
« On ne confie pas un enfant à quelqu’un parce qu’il a payé quatre-vingt-cinq euros. »
« Non. »
« Alors pourquoi moi ? »
Claire regarda longtemps sa fille.
« Parce qu’après la mort de Thomas, j’ai compris quelque chose. On ne cherche pas la personne parfaite. Elle n’existe pas. On cherche quelqu’un qui reste quand les choses deviennent difficiles. »
« Et vous avez conclu ça sur la base d’une paire de baskets ? »
« Non. Sur la base de ce que Léa m’a raconté. »
Adrien fronça les sourcils.
Claire poursuivit.
« Elle m’a dit que vous n’aviez pas ri de ses chaussures. Que vous ne lui aviez pas donné d’argent pour qu’elle parte. Que vous l’aviez laissée choisir. Que vous lui aviez dit de marcher devant vous parce qu’elle ne voulait pas suivre un inconnu. »
Adrien regarda Léa.
« Elle raconte beaucoup de choses. »
« Seulement celles qui comptent. »
Il passa les mains sur ses genoux.
« Vous avez également dû chercher mon nom sur Internet. »
« Évidemment. »
« Donc vous savez que je travaille énormément, que je voyage, que je n’ai jamais élevé d’enfant et que ma vie n’a rien de particulièrement adaptée à une petite fille de six ans. »
« Oui. »
« Cela ne semble pas vous inquiéter ? »
« Beaucoup de choses m’inquiètent. »
Claire eut un bref souffle ressemblant à un rire.
« Votre appartement probablement trop propre. Votre obsession du travail. Le fait que vous ayez l’air de croire qu’une émotion peut être réglée par une réunion de trente minutes. »
Adrien la fixa.
« Nous nous connaissons vraiment depuis trop peu de temps. »
« Peut-être. »
Son expression redevint grave.
« Mais je n’ai plus le luxe d’attendre deux ans avant de me faire une opinion. »
Ces mots mirent fin à sa protestation.
Claire ouvrit la boîte et prit un petit carnet.
« J’ai préparé des instructions. Son école. Ses allergies. Le nom de son pédiatre. Ce qu’elle mange quand elle est malade. Le fait qu’elle prétend détester les épinards mais qu’elle les mange s’ils sont mélangés à des pâtes. Elle a peur des orages, mais elle ne l’avoue pas. Elle dort avec une veilleuse depuis la mort de son père. »
Adrien détourna légèrement la tête.
La précision de la liste rendait la situation insupportablement réelle.
Claire continua.
« Elle veut devenir vétérinaire. Pour l’instant. L’année dernière, c’était astronaute. Avant ça, boulangère parce qu’elle croyait qu’on pouvait manger gratuitement tout ce qu’on fabriquait. »
« Claire… »
« Je dois vous le dire. »
« Vous êtes encore là. »
« Justement. Tant que je peux encore choisir mes mots. »
Sa voix se brisa pour la première fois.
Elle s’interrompit, reprit son souffle et regarda le plafond quelques secondes.
« Je ne vous demande pas de l’aimer immédiatement. Ce serait absurde. Je ne vous demande même pas de me pardonner de vous mettre dans cette position. Je vous demande seulement, si nous sommes réellement frère et sœur, de ne pas laisser Léa devenir un dossier qui passe de bureau en bureau. »
Adrien sentit une pression monter derrière ses yeux et la repoussa presque avec colère.
« Est-ce qu’elle sait que vous pensez à tout ça ? »
« Non. »
« Elle croit que vous allez guérir. »
« Je lui ai dit que les médecins faisaient tout pour ça. Ce qui est vrai. »
« Ce n’est pas exactement la même chose. »
« Vous avez des enfants, Adrien ? »
« Non. »
« Alors ne m’expliquez pas trop vite comment annoncer à une enfant de six ans que sa mère prépare sa vie sans elle. »
Il encaissa la phrase sans répondre.
Après quelques secondes, Claire ajouta plus doucement :
« Pardon. »
« Ne vous excusez pas. »
Léa bougea dans son sommeil. Une main sortit de la couverture et retomba contre le cartable réparé avec du fil rouge.
Adrien observa cette couture.
Il pensa à son appartement silencieux.
À son calendrier saturé.
À sa mère qui répétait depuis toujours que la famille Morel devait rester unie.
Et à cette enfant que cette même famille ignorait depuis trente-sept ans avant même sa naissance.
« Le test », dit-il. « Comment fait-on ? »
Claire le regarda avec prudence.
« J’ai déjà parlé à un laboratoire. Ils peuvent prélever demain. Les résultats prennent quelques jours. »
« Faites prendre rendez-vous. »
Elle ne répondit pas immédiatement.
« Vous acceptez ? »
« J’accepte le test. »
« Et pour Léa ? »
Adrien regarda la petite fille.
Le mot tuteur lui semblait immense. Il contenait des matins d’école, des maladies, des anniversaires, des décisions qu’il n’avait jamais imaginé prendre. Il contenait également une possibilité qu’il n’osait pas formuler : la mort de Claire.
« Si vous êtes ma sœur », commença-t-il.
Claire attendit.
Adrien s’arrêta.
La phrase sonnait faux.
Il recommença.
« Non. Même si le test disait autre chose, je ne pourrais pas faire comme si je n’avais jamais rencontré Léa. »
Les yeux de Claire se remplirent lentement de larmes.
Il poursuivit avant qu’elle puisse parler.
« Je ferai le test. Et si votre état se dégrade, elle ne restera pas seule. Je ne sais pas encore comment tout cela fonctionnera. Je ne vais pas prétendre être prêt. Mais elle ne sera pas abandonnée. »
Claire porta une main à sa bouche.
Pendant plusieurs secondes, aucun d’eux ne parla.
Puis elle murmura :
« Merci. »
Adrien secoua la tête.
« Ne me remerciez pas encore. Je suis probablement très mauvais avec les enfants. »
Une petite voix ensommeillée s’éleva depuis la chaise.
« C’est vrai pour Saturne ? »
Adrien se retourna.
Léa avait ouvert un œil.
« Quoi ? »
« Vous êtes mauvais avec les enfants ? »
Claire essuya rapidement ses joues.
Adrien se leva et alla remettre la couverture sur l’épaule de la fillette.
« Je n’ai pas encore assez de données pour répondre. »
Léa fronça le nez.
« Vous parlez bizarrement. »
« On me l’a déjà dit. »
« Pas moi. C’est la première fois. »
Elle referma les yeux.
Quelques minutes plus tard, son souffle redevint régulier.
Adrien remit son manteau. Il prit en photo plusieurs documents avec l’autorisation de Claire et glissa dans sa poche une copie de la lettre écrite par son père.
Arrivé près de la porte, il s’arrêta.
« Ma mère ne sait vraiment pas que vous m’avez contacté ? »
« Pas à ma connaissance. »
« Elle le saura bientôt. »
Claire pâlit légèrement.
« Vous allez lui parler ? »
Adrien regarda la lettre.
« Demain matin. »
« Soyez prudent. »
Il leva les yeux.
« Avec ma propre mère ? »
Claire soutint son regard.
« Surtout avec elle. »
Adrien quitta la chambre.
Dans l’ascenseur, il lut une nouvelle fois l’écriture de Jacques Morel.
Puis il ouvrit son agenda et annula ses deux premières réunions du lendemain.
À neuf heures, il irait à Neuilly-sur-Seine.
Il poserait les lettres devant Élisabeth.
Et pour la première fois de sa vie, il ne lui demanderait pas quelle version de l’histoire elle préférait raconter.
Il lui demanderait la vérité.