PARTIE 26 – La cassette disparue conduit Adrien vers Élisabeth, tandis que Claire reçoit enfin l’appel attendu et doit choisir entre la vérité et sa propre survie

Adrien appela sa mère à une heure quarante-sept du matin.

Elle décrocha dès la deuxième sonnerie.

« Adrien ? »

Il ne lui demanda pas si elle dormait.

« Est-ce que tu as pris quelque chose dans le coffre du bureau de papa ? »

Silence.

Pas de surprise.

Pas de question.

Seulement un silence trop long.

« Réponds. »

Élisabeth inspira.

« Oui. »

Adrien ferma les yeux.

Pierre, debout près de lui dans l’ancien bureau de Jacques, baissa légèrement la tête comme s’il avait déjà compris.

« Quoi ? »

« Une cassette. »

« Quand ? »

« Il y a huit ans. »

Adrien sentit sa colère revenir, mais plus froide.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’Antoine m’avait prévenue que Jacques avait enregistré notre conversation. »

« Quelle conversation ? »

« Celle qui a eu lieu deux jours avant sa mort. »

Adrien s’assit au bord du bureau de son père.

« Où est-elle ? »

Élisabeth ne répondit pas immédiatement.

« Chez moi. »

« Je viens. »

« Il est presque deux heures du matin. »

« Maman. »

Elle céda.

« D’accord. »

Adrien quitta la tour avec Pierre.

Dans la voiture, aucun des deux ne parla pendant plusieurs minutes.

Puis Pierre demanda :

« Tu penses qu’elle a détruit quelque chose ? »

Adrien regarda Paris défiler derrière la vitre.

« Il y a une semaine, j’aurais dit non sans hésiter. Maintenant, je n’en sais rien. »

« Et si la cassette l’accuse ? »

Adrien prit le temps de répondre.

« Alors elle répondra de ce qu’elle a fait. »

La maison de Neuilly était éclairée lorsqu’ils arrivèrent.

Élisabeth les attendait dans le salon en robe de chambre, un coffret en bois posé devant elle.

Adrien entra sans retirer son manteau.

« Donne-la-moi. »

Sa mère ouvrit le coffret.

Une cassette audio y reposait.

Étiquette : 2 octobre 2014.

Adrien la prit.

« Pourquoi l’avoir cachée ? »

Élisabeth resta debout.

« Parce que je ne voulais pas que tu l’entendes. »

« Tu n’as toujours pas compris. »

« Si. »

« Non. Si tu avais compris, elle aurait été remise aux enquêteurs il y a douze ans. »

Élisabeth ne protesta pas.

« Tu l’as écoutée ? »

« Une fois. »

« Et ? »

Son visage se contracta.

« Elle ne m’accuse pas d’avoir fait du mal à Jacques. »

« Alors pourquoi la cacher ? »

Élisabeth regarda Pierre.

« Parce qu’elle montre autre chose. »

Adrien sentit immédiatement que ce qu’elle redoutait n’était pas judiciaire.

« Quoi ? »

« Ce que Jacques me demandait de faire après sa mort. »

Pierre plaça le magnétophone apporté depuis la tour sur la table.

Cette fois, Adrien ne demanda pas l’autorisation à sa mère.

Il inséra la cassette.

La voix d’Antoine apparut d’abord.

« Deux octobre. Quinze heures dix. Jacques m’a demandé d’être présent. »

Puis la voix faible de Jacques.

« Élisabeth, assieds-toi. »

La voix d’Élisabeth, plus jeune mais immédiatement reconnaissable, répondit :

« Je suis assise. »

Sur l’enregistrement, Jacques eut un souffle amusé.

« Tu as toujours détesté qu’on te donne des ordres simples. »

Puis le ton changea.

« Je vais mourir bientôt. »

Un silence prolongé.

Élisabeth répondit :

« Ne dis pas ça. »

« On m’a donné des chiffres. Ils ne servent à rien, mais ils existent. Quelques semaines, peut-être moins. »

Adrien sentit sa gorge se serrer.

Il se souvenait de ces dernières semaines.

Il n’avait jamais entendu son père parler aussi directement.

Jacques poursuivit :

« Je ne veux plus que tu empêches Claire d’exister. »

Sur le canapé, Élisabeth ferma les yeux.

Sa propre voix répondit sur la cassette :

« Je ne la cherche pas. »

« Ce n’est pas la même chose. »

Silence.

« Et Nicolas ? » demanda-t-elle.

Adrien tourna immédiatement la tête.

Elle connaissait donc Nicolas avant la mort de Jacques.

Sur la cassette, Jacques répondit :

« Je n’ai pas encore réussi à lui dire tout. »

Élisabeth murmura :

« Tu veux les faire entrer dans la succession. »

« Oui. »

« Adrien perdra une part importante du contrôle. »

« Peut-être. »

« Tu sais ce que ça peut faire au groupe. »

Jacques répondit :

« Oui. Et je sais aussi ce que le groupe a déjà fait à cette famille. »

Adrien regarda sa mère.

Elle fixait le sol.

L’enregistrement continua.

Élisabeth disait qu’Adrien avait consacré sa vie à l’entreprise.

Jacques répondait que Claire et Nicolas n’avaient pas choisi d’en être exclus.

Puis vint la phrase que sa mère avait probablement voulu lui épargner.

« Je te demande de protéger les trois de la société, pas de protéger la société contre eux. »

Adrien ferma les yeux.

Sur la cassette, Élisabeth pleurait.

« Adrien va me détester. »

Jacques répondit :

« Peut-être. »

« Tu ne comprends pas. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour qu’il ait une vie stable. »

« Non. »

Le ton de Jacques était doux.

« Tu l’as fait pour qu’il ait la vie que tu pensais stable. Ce n’est pas pareil. »

Adrien sentit la phrase traverser toutes les années de son enfance.

Élisabeth sur l’enregistrement demanda :

« Et si Claire ne veut rien de nous ? »

« Tu respectes son choix. »

« Et Nicolas ? »

« Pareil. »

« Et Adrien ? »

Long silence.

Puis Jacques répondit :

« Lui aussi. »

Adrien baissa les yeux.

Jacques ajouta :

« Tu n’as jamais cru que notre fils avait le droit de choisir quelque chose qui t’effrayait. »

L’actuelle Élisabeth porta une main à son visage.

La cassette continua.

Jacques expliquait l’existence du nouveau testament.

Il demandait à Élisabeth de ne pas le contester.

De ne pas utiliser le groupe, les avocats ou les fiducies familiales pour bloquer Claire et Nicolas.

Il lui demandait également de remettre à Adrien, après sa mort, une lettre contenant les noms de Claire et de Nicolas.

Adrien releva brusquement la tête.

« Une lettre ? »

Élisabeth ne répondit pas.

Sur l’enregistrement, elle avait demandé :

« Quand ? »

Jacques avait répondu :

« Dès qu’il sera prêt. »

Élisabeth :

« Comment je saurai ? »

Jacques :

« Tu ne sauras jamais. Alors donne-la-lui quand même. »

Adrien sentit une colère si calme qu’elle lui fit presque peur.

La cassette se termina quelques minutes plus tard.

Élisabeth resta silencieuse.

Adrien retira la cassette.

« Où est la lettre ? »

Sa mère regarda le coffret.

« Je l’ai brûlée. »

Pierre ferma les yeux.

Adrien, lui, ne bougea pas.

« Quand ? »

« Une semaine après sa mort. »

« Pourquoi ? »

Élisabeth leva enfin les yeux vers lui.

« Parce que je n’arrivais pas à imaginer ta vie après. »

« Ma vie après quoi ? Après avoir appris que j’avais une sœur ? Un frère ? »

« Après avoir compris que ton père avait construit un testament qui changeait tout. Après avoir vu le groupe se diviser. Après avoir vu la presse, les procès, les contestations. »

Adrien eut un rire sans joie.

« Donc tu as encore choisi. »

« Oui. »

« Malgré sa demande. »

« Oui. »

« Malgré le fait qu’il t’ait dit exactement de ne pas le faire. »

Cette fois, Élisabeth pleura sans essayer de le cacher.

« Oui. »

Adrien se leva.

Il ne cria pas.

Il n’en avait plus la force.

« Ce qui me détruit le plus, ce n’est même plus ce que tu as fait à Claire ou à Nicolas. »

Sa mère pâlit.

« C’est que papa t’avait dit de me laisser choisir. Et même après tout, tu as encore décidé que tu savais mieux que moi ce que je pouvais supporter. »

Élisabeth baissa la tête.

Adrien prit la cassette.

« Demain, tu remets tout à la police et au comité indépendant. »

« Je le ferai. »

« Aucun document caché. Aucun appel avant eux. Aucun avocat utilisé pour retarder. »

« D’accord. »

Adrien se dirigea vers la porte.

Élisabeth l’appela.

« Adrien. »

Il s’arrêta sans se retourner.

« Je sais que ça ne change rien, mais je t’aime. »

Adrien ferma les yeux.

« Le problème n’a jamais été que tu ne m’aimais pas. »

Il regarda enfin sa mère.

« Le problème, c’est ce que tu as fait au nom de cet amour. »

Il partit.

À sept heures dix-neuf, alors qu’il n’avait pas dormi, Claire l’appela.

Sa voix tremblait.

« Adrien. »

Il se redressa immédiatement.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

« Ils ont un cœur. »

Pendant une seconde, il ne comprit pas.

Puis les mots prirent leur sens.

« Pour toi ? »

« Oui. »

Adrien se leva si vite qu’il renversa son verre d’eau.

« Quand ? »

« Ils me préparent. L’équipe dit que tout semble compatible, mais ils doivent encore vérifier plusieurs choses. »

Il sentit son souffle se couper.

« J’arrive. »

« Attends. »

« Pourquoi ? »

« Léa est ici. »

Il comprit aussitôt.

« Elle sait ? »

« Que je vais être opérée. Pas que… »

Claire s’arrêta.

Adrien termina mentalement.

Pas qu’elle pourrait ne pas revenir.

« Je m’occupe d’elle. »

Un silence.

Puis Claire murmura :

« Je sais. »

Adrien ferma les yeux.

Cette confiance lui fit plus peur que n’importe quel conseil d’administration.

« Nicolas arrive aussi », dit Claire.

« Bien. »

« Et Adrien… »

« Oui ? »

« Si quelque chose se passe… »

« Non. »

« Écoute-moi. »

Il serra le téléphone.

« D’accord. »

Claire inspira.

« Les papiers de tutelle provisoire sont déjà préparés. Je les ai signés hier. Si je ne peux plus décider, Léa reste avec toi. »

Adrien ne répondit pas immédiatement.

« Et si je vais bien ? »

Claire eut un petit rire nerveux.

« Alors tu seras seulement obligé de continuer à acheter des baskets beaucoup trop blanches. »

Adrien sentit ses yeux brûler.

« Marché conclu. »

À l’hôpital, Léa était assise près du lit avec son sac sur les genoux.

Elle regardait sa mère d’une façon trop attentive.

« Ils vont réparer ton cœur ? »

Claire sourit.

« Ils vont essayer de lui donner un nouveau moteur. »

« Comme une voiture ? »

« Pas exactement. »

Léa tourna la tête vers Adrien.

« Tu restes ? »

« Oui. »

« Tout le temps ? »

« Tout le temps. »

Nicolas arriva quelques minutes plus tard.

Il s’approcha de Claire, maladroitement.

« Je ne sais pas quoi dire. »

Claire lui tendit la main.

« Alors ne dis rien. »

Il la prit.

Trois enfants de Jacques.

Réunis autour d’un lit.

Pas à cause de l’argent.

Pas à cause du groupe.

Pas à cause d’un testament.

Parce que l’une d’eux avait peur.

Lorsque les infirmiers vinrent chercher Claire, Léa se mit à pleurer.

Pas fort.

Elle serra seulement la main de sa mère et refusa de la lâcher.

Claire caressa ses doigts.

« Ma puce, regarde-moi. »

Léa obéit.

« Je vais me battre très fort. »

« Promis ? »

Claire hésita une fraction de seconde.

Puis répondit :

« Je te promets de faire tout ce que je peux. »

Elle ne promit pas de revenir.

Adrien comprit pourquoi.

Avant que le lit ne franchisse la porte, Claire le regarda.

« Adrien. »

Il s’approcha.

« Oui ? »

« Ne laisse pas les secrets décider pour elle. »

Il regarda Léa.

« Jamais. »

Les portes se refermèrent.

L’opération commença une heure plus tard.

Et pendant que Claire entrait au bloc, Pierre reçut un message de la police.

Mathieu venait d’avouer avoir modifié la prescription de Jacques.

Mais il avait également affirmé quelque chose d’inattendu.

Jacques n’était pas mort à cause de cette modification.

Selon le dossier médical complet retrouvé dans les archives, son décès avait été provoqué par une complication naturelle de sa maladie.

Adrien sentit un poids étrange quitter sa poitrine.

Pas un pardon.

Pas une absolution.

Mais au moins cette vérité.

Son père avait été mis en danger.

Pas assassiné.

Il regarda les portes du bloc opératoire.

Pour la première fois depuis une semaine, l’histoire des morts cessait momentanément d’être la chose la plus urgente.

La seule chose qui comptait maintenant était de savoir si Claire sortirait vivante de l’autre côté.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 27 : Tandis que Claire lutte au bloc, Adrien et Nicolas prennent une décision sur l’héritage que personne dans la famille Morel n’avait jamais osé envisager

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