Adrien fixa Monique sans comprendre.
Le bruit du café continuait autour d’eux. Une cuillère tinta contre une soucoupe. Deux étudiants riaient près de la vitre. La machine à expresso souffla de la vapeur. Pourtant, pendant quelques secondes, il eut la sensation que tout avait disparu à l’exception de la phrase qu’elle venait de prononcer.
« Répétez. »
Monique ne détourna pas les yeux.
« J’ai dit que Jacques avait découvert pourquoi votre mère avait si peur que Claire soit reconnue officiellement comme sa fille. »
« Claire n’est pas la fille de ma mère. »
« Je n’ai pas dit qu’elle l’était biologiquement. »
Adrien se raidit.
« Alors arrêtez de jouer avec les mots. »
Monique acquiesça.
« Vous avez raison. »
Elle prit une respiration.
« Votre père pensait qu’une reconnaissance officielle de Claire obligerait à rouvrir certaines questions sur les conditions de votre propre naissance. »
Adrien resta silencieux.
Il attendait la suite avec la sensation étrange de se tenir devant un vide.
« Quelles questions ? »
Monique baissa les yeux vers l’enveloppe.
« Je ne connais pas toutes les réponses. Jacques non plus, à l’époque où il a commencé à chercher. Mais il avait découvert une incohérence dans des documents médicaux et familiaux datant de votre naissance. »
Adrien eut un rire sans joie.
« Maintenant vous allez me dire que moi non plus je ne suis pas le fils de mon père ? »
« Non. »
« Alors quoi ? »
« Il n’a jamais douté d’être votre père. »
Cette réponse ne le rassura pas.
« De quoi doutait-il ? »
Monique marqua une pause.
« De la raison pour laquelle Élisabeth avait toujours été si obsédée par les questions d’héritage, de filiation et de contrôle du nom Morel. »
Adrien s’appuya contre le dossier de sa chaise.
« Ce n’est pas une réponse. »
« La réponse est peut-être dans l’enveloppe. »
Il regarda le paquet scellé.
« Vous l’avez lu ? »
« Non. »
« Jamais ? »
« Jamais. »
« Mais vous savez ce qu’il contient. »
« Je sais ce que Jacques m’a dit peu avant sa mort. »
Adrien sentit son souffle ralentir.
« Vous lui parliez encore ? »
« Oui. Il m’avait demandé de ne jamais dépendre entièrement d’Élisabeth pour certaines archives. »
« Vous étiez son espionne auprès de ma mère ? »
Monique eut presque un sourire.
« Non. J’étais quelqu’un qui avait vu trop de choses et qui commençait tardivement à comprendre que l’obéissance n’efface pas la responsabilité. »
Adrien pensa à Mireille.
« Vous avez participé à ce qui lui est arrivé. »
Monique ne chercha pas à nier.
« Oui. »
Le mot avait le même poids que celui prononcé par Élisabeth quelques heures plus tôt.
« Comment ? »
« J’ai filtré des appels. J’ai classé certaines lettres séparément. J’ai dit à Jacques que Mireille ne souhaitait pas être dérangée alors que je n’en savais rien. »
Adrien sentit une colère immédiate.
« Et vous avez vécu trente-sept ans avec ça ? »
« Oui. »
« Vous vous êtes regardée dans un miroir chaque matin et vous êtes venue travailler normalement ? »
Monique encaissa la phrase.
« Oui. »
Sa voix trembla légèrement.
« C’est précisément pour ça que je suis allée voir Mireille avant sa mort. »
Adrien ne répondit pas.
Monique poursuivit.
« Je lui ai demandé pardon. »
« Et elle vous a pardonné ? »
« Non. »
La franchise le surprit.
« Elle m’a dit qu’elle comprenait que j’avais peur de perdre mon emploi, mais que comprendre n’était pas pardonner. Elle avait raison. »
Monique posa l’enveloppe devant lui.
« Ensuite, elle m’a confié ça. »
Adrien ne la prit toujours pas.
« Pourquoi ne pas l’avoir donné directement à Claire ? »
« Mireille ne savait pas dans quel état d’esprit sa fille se trouvait vis-à-vis des Morel. Elle craignait de lui transmettre une nouvelle bombe après sa mort. Elle m’a demandé d’attendre que Claire cherche elle-même la vérité. »
« Et maintenant elle la cherche. »
« Oui. »
Adrien glissa enfin l’enveloppe dans son manteau.
« Qu’est-ce que Jacques vous avait dit sur ma naissance ? »
Monique regarda autour d’elle, puis baissa encore la voix.
« Il avait découvert que votre mère avait été hospitalisée plusieurs semaines avant votre naissance dans une clinique privée qui n’existe plus aujourd’hui. »
« Une grossesse compliquée. Ça n’a rien d’extraordinaire. »
« Non. Sauf qu’un autre dossier portait le même numéro administratif. »
Adrien fronça les sourcils.
« Le dossier de qui ? »
« Je ne sais pas. Les pages avaient été retirées avant que Jacques puisse les consulter. »
« Et vous pensez que ça a un rapport avec Claire ? »
« Jacques le pensait. »
« Pourquoi ? »
« Parce que lorsqu’il a commencé à rassembler des preuves pour reconnaître Claire officiellement, votre mère ne lui a pas seulement parlé de son mariage ou du scandale. Elle lui a dit qu’il risquait de “faire tomber toute l’histoire de la famille”. Ce sont ses mots. »
Adrien sentit le froid revenir.
« Il l’a écrit ? »
« Oui. »
Monique désigna son manteau.
« Probablement là-dedans. »
Adrien se leva.
« Où allez-vous ? »
« À l’hôpital. »
« Vous allez ouvrir l’enveloppe avec Claire ? »
« Elle lui est destinée. »
Monique hocha lentement la tête.
« C’est ce que Jacques aurait voulu. »
Adrien se dirigea vers la sortie, puis s’arrêta.
« Une dernière chose. »
Monique attendit.
« Ma mère vous a demandé récemment de consulter les archives. »
Le visage de l’ancienne assistante se figea.
« Comment le savez-vous ? »
« Parce que j’ai vu la trace d’une consultation faite en votre nom il y a huit ans. »
Monique détourna les yeux.
« Oui. »
« Qu’avez-vous retiré ? »
Elle hésita.
« Une copie du dossier de Mireille. »
« Pour elle ? »
« Oui. »
« Et aujourd’hui elle essaie encore d’accéder aux mêmes archives. Pourquoi ? »
Monique semblait réellement inquiète.
« Peut-être parce qu’elle vient de comprendre que vous savez. »
Adrien quitta le café.
Dans la voiture, il appela Claire.
Pas de réponse.
Il rappela.
Toujours rien.
Il contacta le service de l’hôpital.
Une infirmière décrocha après quelques minutes.
« Chambre de Madame Dumas ? »
« Oui. Je suis Adrien Morel. Je dois lui parler. »
Un silence.
« Monsieur Morel, Madame Dumas a fait un malaise il y a environ vingt minutes. »
Adrien se redressa.
« Quel genre de malaise ? »
« Son équipe médicale est avec elle. Je ne peux pas vous en dire davantage au téléphone. »
« Et sa fille ? »
« Elle est avec une infirmière. »
Adrien démarra.
Il roula jusqu’à Saint-Louis avec l’impression que chaque feu rouge était personnellement dirigé contre lui.
À l’hôpital, Léa était assise dans le couloir, les jambes trop courtes pour toucher le sol. Une infirmière lui avait donné un chocolat chaud. Elle ne le buvait pas.
Lorsqu’elle vit Adrien, elle se leva.
« Maman dort. »
Il s’accroupit devant elle.
« Les médecins s’occupent d’elle. »
« Elle s’est évanouie. »
« Je sais. »
Léa serra le gobelet.
« Ça veut dire qu’elle va mourir ? »
La question arriva sans avertissement.
Adrien sentit toutes les réponses faciles disparaître.
Il aurait voulu dire non.
Il ne pouvait pas.
Il posa doucement une main sur le gobelet pour empêcher le chocolat de se renverser.
« Ça veut dire qu’elle est très malade et que les médecins font tout ce qu’ils peuvent. »
Léa le regarda.
« Tu sais pas ? »
Le tutoiement surgit naturellement.
Adrien secoua lentement la tête.
« Non. Je ne sais pas. »
Elle baissa les yeux.
« Les adultes disent toujours qu’ils savent. »
« Pas moi. »
« Toi, tu dis des trucs bizarres. »
Il eut un sourire triste.
« Ça, en revanche, je le sais. »
Léa s’assit de nouveau.
Adrien prit la chaise à côté d’elle.
Ils attendirent.
Une demi-heure plus tard, un médecin vint leur annoncer que Claire était stabilisée. Trouble du rythme sévère. Épisode préoccupant, mais contrôlé pour le moment. Elle resterait sous surveillance constante.
Adrien demanda à entrer.
Il dut attendre encore.
Lorsqu’il fut enfin autorisé à la voir, Claire semblait épuisée. Un moniteur affichait son rythme cardiaque. Elle ouvrit les yeux en l’entendant approcher.
« Léa ? »
« Dans le couloir. Elle va bien. »
Claire ferma brièvement les yeux de soulagement.
« Le test ? »
« Pas encore de résultat. »
« Vous avez parlé à Monique ? »
Adrien s’arrêta.
« Comment saviez-vous que j’allais la voir ? »
« Je vous connais déjà un peu. Vous avez un problème, vous cherchez la personne qui possède les informations. »
« Elle m’a donné quelque chose. »
Il sortit l’enveloppe scellée.
Le visage de Claire changea instantanément.
« C’est ça. »
« L’enveloppe de Jacques. »
Elle tendit la main.
Ses doigts tremblaient.
Adrien la lui donna.
Claire resta plusieurs secondes à regarder son prénom écrit par Jacques.
Puis elle dit :
« Ouvrez-la. »
« Elle vous est destinée. »
« Mes mains tremblent trop. »
Adrien hésita.
Elle insista.
« S’il vous plaît. »
Il brisa le sceau.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs feuilles, une petite clé et une photographie.
Claire prit la photo la première.
Adrien se pencha.
Jacques apparaissait devant un bâtiment ancien aux côtés d’un homme qu’Adrien ne connaissait pas. Au dos figurait une date : 2009.
Un an avant que la maladie de Jacques ne soit diagnostiquée.
Sous la date, une adresse était inscrite à la main.
Un coffre bancaire à Genève.
Adrien regarda la petite clé.
« Mon père avait un coffre en Suisse ? »
Claire tourna une autre feuille.
La première ligne disait :
Claire,
Si tu lis ceci, c’est que je n’ai probablement pas réussi à réparer ce que j’aurais dû affronter de mon vivant.
Adrien sentit son cœur cogner.
Claire continua à lire en silence.
Puis son visage se décomposa.
« Quoi ? »
Elle lui tendit la feuille.
Au milieu de la page, Jacques avait écrit :
Il y a une chose qu’Élisabeth ignore encore : j’ai fait conserver des prélèvements et des documents capables de prouver définitivement non seulement que tu es ma fille, mais aussi ce qu’elle a tenté de cacher concernant Adrien.
Adrien relut la phrase.
Une fois.
Deux fois.
Puis la porte de la chambre s’ouvrit.
Une infirmière entra.
« Monsieur Morel ? »
« Oui ? »
« Il y a une dame à l’accueil qui demande à vous voir. »
Adrien sentit immédiatement la réponse.
« Qui ? »
L’infirmière consulta son écran.
« Élisabeth Morel. »
Claire et Adrien se regardèrent.
Sa mère ne pouvait pas savoir pour l’enveloppe.
Elle ne pouvait pas savoir pour Monique.
Et pourtant elle se trouvait déjà à l’hôpital.
Adrien replia lentement la lettre de Jacques.
Puis il glissa la petite clé dans sa poche.
« Ne lui dites rien », murmura Claire.
Adrien se leva.
Pour la première fois depuis le début de cette histoire, il ne se demandait plus seulement ce que sa mère avait fait autrefois.
Il se demandait jusqu’où elle était prête à aller maintenant.