PARTIE 14 – Après le retour de Léa, l’interrogatoire de Gérard relie le troisième bébé au grand-père Morel et détruit une certitude qu’Élisabeth gardait encore

Claire ne réussit pas à retenir ses larmes lorsque Léa entra dans la chambre.

La petite avait insisté pour marcher seule depuis l’ascenseur, malgré l’agent de police et Adrien qui la suivaient à quelques pas. Mais dès qu’elle vit sa mère, elle courut jusqu’au lit.

« Maman ! »

Claire ouvrit les bras.

Léa grimpa près d’elle avec précaution, et pendant plusieurs secondes aucune des deux ne parla. Claire enfouit son visage dans les cheveux de sa fille. Ses épaules tremblaient.

Adrien détourna les yeux.

Il n’aurait pas dû être gêné par leur émotion. Pourtant il eut le sentiment d’assister à quelque chose de trop intime.

Puis Léa leva la tête.

« Je savais que c’était pas toi qui l’avais envoyé. »

Claire essuya son visage.

« Comment ? »

« Il savait pas mon deuxième prénom. »

Claire eut un rire qui se transforma en sanglot.

« Donc tu as suivi un homme parce qu’il ne connaissait pas ton deuxième prénom ? »

« Au début, je croyais qu’il disait vrai. »

« Léa… »

« Après j’ai appuyé sur le bouton. »

Claire la serra de nouveau.

« Tu as été très intelligente. Mais si quelqu’un te dit encore que je l’envoie, tu demandes à une infirmière de m’appeler. Tu ne pars jamais. Jamais. »

« D’accord. »

Léa resta silencieuse quelques secondes.

« Tu vas me gronder longtemps ? »

« Probablement jusqu’à tes trente ans. »

« C’est beaucoup. »

Adrien sourit malgré lui.

Il laissa quelques minutes à Claire avant de lui expliquer qui était l’homme arrêté.

« Gérard Delcourt », répéta-t-elle.

« Le frère de l’obstétricien qui suivait Élisabeth. »

« Et l’oncle de Laurent. »

« Oui. »

Claire caressa machinalement les cheveux de Léa.

« Pourquoi emmener une enfant ? »

Adrien hésita.

« Il voulait apparemment nous forcer à arrêter les recherches. »

« Alors pourquoi ne pas vous menacer directement ? »

« Il l’a probablement fait. »

Claire releva les yeux.

« L’appel de cette nuit. »

« Peut-être. »

Léa observait alternativement leurs visages.

Adrien s’interrompit.

Claire comprit.

« On parlera plus tard. »

La police souhaitait interroger Adrien ainsi que Nicolas. Gérard Delcourt avait été placé en garde à vue. Laurent, son neveu, demeurait introuvable.

À quinze heures, Adrien retrouva Nicolas au commissariat.

« Gérard n’a pas agi seul », dit Nicolas dès qu’ils furent assis dans une petite salle d’attente.

« Tu penses à Laurent. »

« Oui. Mais peut-être pas comme complice. »

Adrien le regarda.

« Explique. »

Nicolas passa une main sur son visage.

« Laurent m’a déjà parlé de son oncle. Ils se détestent. Gérard considérait Marc, son frère, comme un homme qui avait ruiné la réputation familiale en prenant de mauvaises décisions pour des gens puissants. »

« Les Morel. »

« Probablement. »

« Et Laurent ? »

« Il cherchait à comprendre ce que son père avait fait. C’est aussi pour ça qu’il travaillait avec moi. »

Adrien se raidit.

« Encore quelque chose que tu as oublié de dire. »

« J’ignorais jusqu’où il était allé. »

« Tu ignores beaucoup de choses très utiles au mauvais moment. »

Nicolas accepta l’attaque sans répondre.

Un officier vint chercher Adrien.

L’interrogatoire dura près d’une heure.

On lui posa des questions sur Claire, sur les messages, sur l’appel anonyme et sur les recherches concernant sa naissance.

Lorsqu’il ressortit, Pierre l’attendait.

« Gérard parle. »

Adrien s’arrêta.

« Déjà ? »

« Son avocat lui a probablement expliqué que l’enlèvement d’une enfant de six ans n’était pas un excellent point de départ pour négocier. »

« Qu’est-ce qu’il dit ? »

Pierre baissa la voix.

« Il affirme qu’il ne voulait pas faire de mal à Léa. Il voulait l’utiliser pour obtenir les documents de Jacques. »

Adrien sentit sa colère revenir.

« Il l’a enlevée. Peu importe le vocabulaire qu’il préfère. »

« Je suis d’accord. »

« Quels documents ? »

« Ceux du coffre suisse. »

Adrien se figea.

« Comment connaît-il le coffre ? »

« Son frère Marc l’aurait su. »

Le monde semblait toujours revenir au docteur mort.

Pierre poursuivit.

« D’après Gérard, Marc Delcourt a été payé en 1984 pour modifier ou retirer certaines traces administratives après une erreur à la maternité. »

« Par Henri Morel ? »

« Oui. Le père de Jacques. Ton grand-père. »

Adrien connaissait Henri surtout à travers des souvenirs d’enfant : un homme grand, sévère, qui fumait des cigares dans une bibliothèque et ne demandait jamais aux enfants s’ils s’amusaient, seulement s’ils travaillaient bien.

« Pourquoi ? »

« Gérard dit qu’il ne connaît pas toute l’histoire. Mais il affirme que trois nouveau-nés ont été concernés par le déplacement cette nuit-là. »

« Le troisième. »

« Oui. »

« Qui était sa mère ? »

Pierre consulta ses notes.

« Une femme enregistrée sous le nom de “Anne Vallon”. »

Adrien fronça les sourcils.

« Faux nom ? »

« Probablement. Aucun dossier civil correspondant n’a été retrouvé. »

« Et mon grand-père aurait payé pour effacer sa présence. »

« C’est ce que Gérard affirme. »

Adrien marcha jusqu’à la fenêtre du couloir.

« Pourquoi mon grand-père se serait-il intéressé au bébé d’une inconnue ? »

Pierre resta silencieux.

Adrien se retourna.

« Tu as une hypothèse. »

« Oui. »

« Dis-la. »

« Parce que la femme n’était peut-être pas une inconnue pour lui. »

Adrien pensa immédiatement à une liaison.

Puis à quelque chose de plus compliqué.

« Henri aurait été le père du troisième bébé ? »

Pierre secoua la tête.

« L’âge ne colle pas très bien avec certaines notes de Jacques. Il semble que Jacques soupçonnait plutôt un lien avec quelqu’un de sa génération. »

Adrien comprit.

« Papa ? »

« Peut-être. »

« Non. »

Le refus sortit trop vite.

Pierre ne discuta pas.

« Jacques avait vingt-neuf ans en 1984 », dit simplement Adrien. « Il était marié à Élisabeth. Moi, je venais de naître. »

Puis il s’entendit lui-même.

Cette logique n’excluait rien.

Claire en était la preuve cinq ans plus tard.

« Il aurait eu un autre enfant le même jour que moi ? »

« Je ne sais pas. »

Adrien passa une main sur son visage.

« Et Élisabeth ? »

« Il faut lui demander ce qu’elle sait d’Anne Vallon. »

Ils retournèrent à l’hôpital en fin d’après-midi.

Élisabeth était déjà là.

Elle se tenait près de la fenêtre de la chambre de Claire, à distance du lit. Léa dormait contre sa mère, épuisée.

Adrien s’arrêta sur le seuil.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? »

Claire répondit avant Élisabeth.

« Je l’ai laissée entrer. »

Adrien regarda sa sœur.

« Pourquoi ? »

Claire haussa légèrement une épaule.

« Parce que j’avais envie de voir la femme qui avait passé trente-sept ans à essayer d’oublier mon existence. »

Élisabeth ne réagit pas.

Adrien entra.

« Et ? »

Claire regarda sa mère supposée.

« Elle est moins impressionnante que dans les histoires de ma mère. »

Élisabeth eut presque un sourire.

« Les monstres le sont souvent. »

Le silence qui suivit fut étrange.

Adrien n’aurait jamais imaginé voir les deux femmes dans la même pièce.

« J’ai une question », dit-il.

Élisabeth se tourna vers lui.

« Anne Vallon. »

La couleur disparut de son visage.

Claire le remarqua également.

« Tu connais le nom. »

Élisabeth regarda Léa endormie.

Puis la porte.

« Où l’as-tu trouvé ? »

« Gérard Delcourt. »

Elle ferma les yeux.

« Il a parlé. »

« Oui. »

« Alors c’est pire que ce que je pensais. »

Adrien sentit sa patience céder.

« Qui est Anne Vallon ? »

Élisabeth prit la chaise près de la fenêtre.

Elle semblait soudain beaucoup plus âgée.

« Ce n’était pas son vrai nom. »

« Ça, on le sait. »

« Elle s’appelait Anne de Villiers. »

Le nom ne disait rien à Claire.

Mais Adrien le connaissait.

« De Villiers ? Comme la famille qui possédait les anciens terrains de l’usine de Saint-Denis ? »

Élisabeth hocha la tête.

Le groupe Morel avait commencé sur des terrains achetés à bas prix au milieu des années quatre-vingt. Cette acquisition faisait partie de la mythologie familiale : Jacques et Henri avaient pris un risque que personne d’autre ne voulait prendre, puis construit la croissance du groupe dessus.

« Qu’est-ce qu’elle a à voir avec nous ? »

Élisabeth serra les mains.

« Elle était la fille de Paul de Villiers. »

« Celui qui a vendu les terrains. »

« Oui. »

« Et son bébé ? »

Élisabeth leva les yeux.

« Elle disait que Jacques était le père. »

Adrien resta immobile.

Claire cessa elle aussi de bouger.

« Papa aurait eu un enfant avec elle ? »

« Elle l’affirmait. »

« C’était vrai ? »

« Je ne sais pas. »

« Tu étais enceinte de moi pendant qu’il la voyait ? »

Élisabeth secoua rapidement la tête.

« Ce n’était pas une relation suivie. Du moins, c’est ce qu’il m’a toujours dit. Une nuit. Plusieurs mois avant notre mariage civil définitif. »

Adrien fronça les sourcils.

« Notre quoi ? »

« Nous avions organisé une cérémonie familiale avant l’enregistrement officiel. C’est compliqué et sans importance aujourd’hui. »

« Apparemment tout ce que tu appelles sans importance finit dans un coffre suisse. »

Élisabeth baissa les yeux.

« Anne a contacté Jacques pendant ma grossesse. Elle disait attendre son enfant. Jacques n’était pas convaincu. Henri, lui, était terrifié. »

« Pourquoi Henri ? »

« Parce que Paul de Villiers menaçait d’annuler la vente des terrains si le scandale devenait public. »

Adrien comprit peu à peu.

« Donc grand-père a payé. »

« Il a négocié avec Anne. »

« Pour qu’elle disparaisse. »

« Pour qu’elle accouche discrètement et accepte une compensation. »

Claire murmura :

« Et elle a accouché le même jour qu’Adrien. »

Élisabeth hocha lentement la tête.

« Par hasard. »

« Dans la même clinique ? »

« Pas par hasard. Henri avait organisé son admission sous un faux nom. »

Adrien sentit monter une colère froide.

« Et quand il y a eu le problème de chauffage, les trois bébés se sont retrouvés ensemble. »

« Oui. »

« Toi, Sophie et Anne. »

« Oui. »

« Puis les bracelets ont été mélangés. »

Élisabeth ferma les yeux.

« C’est ce que Marc Delcourt a craint. »

Adrien regarda Claire.

« Et Henri lui a demandé d’étouffer l’incident. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Élisabeth inspira profondément.

« Parce qu’il pensait qu’un test ultérieur réglerait la question discrètement. Il ne voulait surtout pas que Paul de Villiers apprenne que son petit-fils potentiel avait pu être échangé avec un Morel ou avec l’enfant d’une femme sans fortune. »

Claire eut un rire incrédule.

« Trois bébés déplacés et sa principale inquiétude était une transaction immobilière. »

Élisabeth ne protesta pas.

Adrien s’approcha.

« Les tests ont-ils été faits ? »

« Pas à l’époque. »

« Pourquoi ? »

« Anne est partie avant. »

« Avec quel bébé ? »

Élisabeth leva les yeux.

« Celui qu’on lui a rendu. »

« Et qui était-ce réellement ? »

Sa mère secoua la tête.

« Personne ne savait avec certitude. »

Adrien sentit son cœur cogner.

« Donc quelque part, il peut exister un troisième homme de quarante-deux ans qui croit être le fils d’Anne de Villiers. »

« Oui. »

« Et il pourrait être le fils biologique d’Élisabeth », murmura Claire.

Élisabeth détourna les yeux.

Adrien comprit qu’elle avait déjà envisagé cette possibilité des milliers de fois.

« Tu l’as cherché. »

Ce n’était pas une question.

Élisabeth répondit :

« Oui. »

« Tu l’as trouvé ? »

Un long silence.

Puis :

« Jacques l’a trouvé avant moi. »

Adrien sentit son souffle se suspendre.

« Son nom. »

Élisabeth ne répondit pas immédiatement.

Claire intervint :

« Élisabeth. »

C’était la première fois qu’elle prononçait son prénom directement.

« Son nom. »

Élisabeth regarda les deux enfants de Jacques qui se tenaient face à elle.

« Thomas Vial. »

Adrien répéta :

« Thomas Vial. »

Claire devint soudain immobile.

Si immobile qu’Adrien se tourna vers elle.

Son visage s’était vidé de toute couleur.

« Claire ? »

Elle regardait Élisabeth.

« Vous avez dit Thomas Vial ? »

« Oui. »

Claire porta une main à sa bouche.

Adrien sentit la peur revenir.

« Tu le connais ? »

Claire le regarda.

Ses yeux étaient remplis d’une incrédulité presque insoutenable.

« Thomas était le nom de mon mari. »

Adrien resta figé.

Claire murmura :

« Thomas Vial était le père de Léa. »


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