Nicolas ne posa qu’une seule question.
« À quelle heure est son train ? »
Pierre consulta les données que son équipe venait d’obtenir.
« Il est parti de la gare de Lyon à 8 h 18. »
Adrien regarda l’heure.
11 h 06.
« Il est presque arrivé. »
« Le dépôt d’Anne nécessite une preuve biologique », rappela Claire.
Nicolas se tourna vers elle.
« S’il possède des documents d’Antoine, il peut avoir ce qu’il faut. »
Pierre hocha la tête.
« Ou une procuration ancienne. Ou il peut simplement essayer de bloquer l’accès avant vous. »
Adrien prit déjà sa veste.
Claire le regarda.
« Tu repars en Suisse ? »
« Oui. »
« Cette histoire devrait avoir une carte de fidélité SNCF. »
Il eut un sourire bref malgré la tension.
« Je t’envoie les informations dès qu’on sait. »
Nicolas resta immobile.
Adrien le remarqua.
« Tu viens ? »
Son frère regarda les copies des résultats ADN.
« Cette fois, c’est mon dépôt. »
Le mot sembla lui coûter.
Mon dépôt.
Pas celui de Jacques.
Pas celui d’Henri.
Celui d’Anne de Villiers, sa mère biologique.
Nicolas inspira.
« Oui. Je viens. »
Pierre organisa le trajet et appela immédiatement la banque suisse pour signaler un possible conflit d’accès.
La réponse fut rassurante sur un point : personne ne pouvait ouvrir le dépôt sans satisfaire les conditions prévues.
Mais Mathieu Renaud avait effectivement pris rendez-vous pour treize heures trente.
Adrien sentit son estomac se contracter.
« Sous quel motif ? »
Pierre répéta la réponse de la banque.
« Représentant légal d’une succession liée à Anne de Villiers. »
Nicolas eut un rire froid.
« Il est rapide. »
« Il prépare ça depuis plus longtemps qu’on ne le pensait. »
Ils prirent le premier vol disponible plutôt que le train.
Pendant le trajet, Adrien relut chaque interaction récente avec Mathieu.
L’homme avait livré le testament.
Il avait semblé coopératif.
Trop coopératif.
« Pourquoi nous donner la vidéo si son objectif était d’empêcher qu’on découvre davantage ? » demanda Adrien.
Nicolas réfléchit.
« Peut-être qu’il voulait orienter nos soupçons. »
« Vers Monique. »
« Et Laurent. »
Adrien hocha la tête.
« La vidéo ne l’accusait pas directement. Mais elle nous lançait dans les dossiers médicaux. »
« Pendant qu’il partait en Suisse. »
La logique était cohérente.
Trop cohérente peut-être.
Adrien se força à ne pas confondre hypothèse et preuve.
« On ne sait toujours pas s’il a modifié les prescriptions. »
« Non. »
Nicolas regarda par le hublot.
« Mais il sait certainement ce qu’Anne avait laissé. »
À Genève, ils furent conduits directement à la banque.
Pierre les rejoignit en visioconférence.
Un responsable juridique suisse expliqua la situation avec une prudence méticuleuse.
Mathieu était arrivé.
Il avait présenté une copie d’un mandat ancien établi par Antoine Renaud.
Mais le mandat n’autorisait pas l’ouverture du dépôt.
« Donc il n’a rien vu », dit Nicolas.
« Correct. »
« Il est encore ici ? »
Le responsable hésita.
« Oui. »
Adrien fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
« Il conteste notre interprétation et attend son avocat suisse. »
Nicolas posa son passeport et les documents ADN sur la table.
« Je suis le descendant biologique direct d’Anne de Villiers. »
Il marqua une pause.
Puis répéta plus fermement :
« Je veux demander l’accès. »
Adrien le regarda.
Ce n’était pas une déclaration de cupidité.
C’était exactement l’inverse.
Pour la première fois, Nicolas revendiquait son droit à savoir.
Les vérifications prirent près de deux heures.
L’acte de naissance sous alias.
Les résultats génétiques démontrant sa paternité avec Jacques.
Les documents reliant Anne Vallon à Anne de Villiers.
Les archives du notaire parisien.
Enfin, le juriste revint.
« Monsieur Lemaire, la banque accepte votre demande d’ouverture sous réserve de la conservation d’une copie intégrale du contenu pour les besoins d’éventuelles procédures. »
Nicolas acquiesça.
« Très bien. »
« Souhaitez-vous être seul ? »
Il regarda Adrien.
« Non. »
Ils furent conduits dans une salle sécurisée différente de celle visitée quelques jours plus tôt.
Le dépôt d’Anne n’était pas un coffre classique.
Il s’agissait d’une boîte d’archives scellée dans une enveloppe de conservation.
Sur le dessus figurait une date : juin 1984.
Deux mois après la naissance.
Nicolas resta longtemps sans la toucher.
Adrien attendit.
« Je n’ai aucune idée de ce que je suis censé ressentir », dit finalement Nicolas.
« Tu n’es pas obligé de ressentir la bonne chose. »
Nicolas eut un léger sourire.
« Conseil étonnamment sain venant d’un Morel. »
« Je progresse. »
Il brisa le sceau.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs lettres, un carnet, des photographies d’Anne enceinte et des copies du contrat immobilier.
Nicolas prit la première photographie.
Une jeune femme d’une vingtaine d’années regardait l’objectif, une main posée sur son ventre.
Il resta silencieux.
Adrien détourna légèrement les yeux pour lui laisser un espace.
Nicolas murmura :
« J’ai ses yeux. »
Adrien regarda de nouveau la photo.
Oui.
C’était évident une fois qu’on le savait.
La forme du regard.
Le pli de la paupière.
Même la manière de garder la bouche fermée au repos.
Nicolas passa à la lettre suivante.
Anne y écrivait à son père, Paul.
Elle refusait de laisser Henri décider de la vie de son enfant.
Elle disait que Jacques lui avait promis de parler à Élisabeth et d’assumer la possibilité de cette paternité.
Adrien sentit une gêne sourde.
Encore une version de son père qu’il n’avait jamais connue.
Une version antérieure à Claire.
Une version qui répétait déjà les mêmes hésitations.
Plus loin, Anne décrivait son accouchement.
Elle racontait avoir vu son bébé brièvement avant qu’on l’emmène en néonatalogie.
Elle se souvenait d’une petite marque rouge derrière l’oreille droite.
Nicolas porta instinctivement une main derrière son oreille.
Adrien le regarda.
« Tu as quelque chose ? »
Nicolas se tourna.
Une petite tache de naissance brune apparaissait près de la ligne des cheveux.
Pas rouge maintenant, mais clairement visible.
Il eut un rire étranglé.
« Apparemment. »
La lettre suivante était écrite plusieurs semaines après le retour d’Anne chez elle avec Thomas.
Elle exprimait un doute.
Mon bébé n’a plus la marque.
Adrien sentit son souffle se bloquer.
Anne avait remarqué l’échange.
Elle avait interrogé Marc Delcourt.
Il lui avait répondu que les marques de naissance pouvaient s’atténuer rapidement.
Elle n’avait pas été convaincue.
Elle avait demandé un test sanguin.
Henri était intervenu.
Selon sa lettre, il avait menacé de faire annuler le paiement dû à Paul de Villiers et de lancer une procédure pour faire déclarer Anne instable si elle provoquait un scandale.
Nicolas serra le papier.
« Il savait qu’elle doutait. »
« Oui. »
« Et il l’a menacée. »
Adrien ne répondit pas.
Nicolas continua.
Anne avait fini par quitter Paris avec Thomas.
Elle écrivait qu’elle choisirait de l’élever comme son fils quelles que soient les réponses, mais qu’elle conserverait tous les documents pour lui dire la vérité un jour.
Adrien sentit une tristesse profonde.
Elle n’en avait jamais eu l’occasion.
Anne était morte quand Thomas avait dix-huit ans.
Peut-être avait-elle attendu trop longtemps.
Peut-être avait-elle eu peur.
Encore la peur.
Toujours la même mécanique.
Au fond du dépôt se trouvait une enveloppe plus récente.
Datée de 2009.
Adressée à Jacques.
Adrien se figea.
« Elle était déjà morte. »
Nicolas regarda la date.
« Donc quelqu’un l’a ajoutée après. »
L’enveloppe portait la signature d’Antoine Renaud comme déposant autorisé.
Adrien sentit immédiatement l’importance.
Nicolas l’ouvrit.
À l’intérieur, un rapport de test ADN.
Thomas Vial : incompatibilité avec Anne de Villiers.
Nicolas Lemaire : compatibilité maternelle avec Anne de Villiers, 99,99 %.
Ils connaissaient déjà la conclusion grâce au coffre de Jacques.
Mais un second document était joint.
Une note d’Antoine :
Jacques m’a demandé de conserver ici une copie indépendante. Il craint qu’Élisabeth ou Henri ait laissé des instructions capables de faire disparaître ses propres archives.
Adrien relut.
« Papa ne faisait confiance à personne. »
« Peut-être à Antoine. »
Adrien pensa à Mathieu.
« C’est bien ça qui m’inquiète. »
Au même moment, la porte s’ouvrit.
Un responsable de la banque entra.
« Messieurs, je suis désolé de vous interrompre. Monsieur Renaud demande à vous parler. »
Adrien et Nicolas échangèrent un regard.
« Ici ? » demanda Adrien.
« Dans une salle séparée. »
Nicolas replia soigneusement les documents.
« J’irai. »
Adrien se leva.
« Moi aussi. »
Ils trouvèrent Mathieu assis devant une table vide.
Son calme avait disparu.
Il semblait épuisé.
« Vous avez ouvert le dépôt », dit-il.
Nicolas resta debout.
« Oui. »
Mathieu baissa les yeux.
« Alors vous savez qu’Antoine y a ajouté des documents. »
Adrien répondit :
« On sait surtout que votre père travaillait avec Jacques jusqu’à la fin. »
Mathieu hocha lentement la tête.
« Oui. »
« Et vous ? »
« J’étais son collaborateur. »
« Avez-vous modifié les traitements de Jacques ? »
Mathieu leva brusquement les yeux.
« Non. »
« Vous connaissiez les identifiants d’Hélène Vasseur ? »
« Non. »
Adrien l’observa.
Il ne vit pas de panique, seulement de la fatigue.
« Pourquoi êtes-vous venu ici ? »
Mathieu posa les mains sur la table.
« Parce que je savais qu’une chose n’était pas dans le coffre de Jacques. »
Nicolas demanda :
« Quoi ? »
« Une lettre d’Anne. »
« Il y en a plusieurs. »
« Pas celles-là. Une lettre adressée directement à Élisabeth. »
Adrien sentit son pouls accélérer.
« Où est-elle ? »
Mathieu regarda Nicolas.
« Antoine l’avait déposée ici. »
« Nous ne l’avons pas encore vue. »
Mathieu inspira.
« Cherchez une enveloppe bleue. »
Nicolas retourna immédiatement dans la salle.
Quelques minutes plus tard, il revint avec une enveloppe bleu pâle.
Le nom d’Élisabeth Morel apparaissait devant.
L’écriture était celle d’Anne.
Adrien l’ouvrit avec précaution.
La lettre datait de mai 1984.
Anne écrivait qu’elle avait compris qu’un échange avait probablement eu lieu.
Mais la phrase suivante arrêta Adrien.
Élisabeth, je crois que le bébé que vous avez ramené chez vous est bien le vôtre. Je l’ai vu avant les transferts, et je me souviens de lui. Le mien, en revanche, n’est pas celui qu’on m’a rendu.
Adrien sentit son cœur se serrer.
Anne avait essayé de rassurer Élisabeth.
Puis venait l’essentiel.
Je ne vous demande rien. Je veux seulement retrouver mon enfant. Henri m’interdit de revenir à la clinique. Jacques ne répond plus. Si vous avez la moindre influence, aidez-moi.
Adrien ferma les yeux.
« Maman a reçu cette lettre ? »
Mathieu répondit :
« Non. »
Adrien releva la tête.
« Comment vous le savez ? »
« Parce qu’Antoine l’avait trouvée dans les affaires de Marc Delcourt après sa mort. Elle n’avait jamais été envoyée. »
Nicolas murmura :
« Marc l’avait gardée. »
« Oui. »
Adrien sentit une tristesse brutale pour deux femmes qui, à quelques semaines d’intervalle, avaient chacune douté de l’enfant qu’on leur avait rendu et n’avaient jamais pu se parler.
Mathieu reprit :
« Mon père voulait remettre cette lettre à Élisabeth. Jacques lui a demandé d’attendre. »
Adrien fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’à ce moment-là, Jacques venait de comprendre quelque chose d’autre. »
« Quoi ? »
Mathieu regarda les deux frères.
« Henri n’avait pas seulement payé Marc pour cacher l’échange. Il avait aussi payé Antoine. »
Adrien se figea.
« Votre père ? »
Mathieu hocha la tête.
« Au début de sa carrière. »
Nicolas recula légèrement.
« Pour quoi faire ? »
Mathieu baissa les yeux.
« Pour falsifier une partie du dossier successoral de Paul de Villiers. »
Adrien sentit la colère revenir.
« Et vous avez tenté de faire chanter Élisabeth avec ça. »
Mathieu serra la mâchoire.
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que mon père est mort avec cette honte. Il m’a laissé des dettes considérables, un cabinet détruit, et un dossier qui valait des millions pour les personnes concernées. »
Nicolas répondit froidement :
« Alors vous avez décidé que le meilleur hommage était de continuer. »
Mathieu accepta le coup.
« J’ai fait quelque chose de méprisable. Mais je n’ai pas touché à Jacques. »
Adrien ne répondit pas.
Mathieu ajouta :
« Et je peux vous dire qui avait accès au dossier médical cette nuit-là. »
Adrien se pencha.
« Qui ? »
« Laurent Delcourt. »
Nicolas ferma les yeux.
Mathieu poursuivit :
« Il était à Saint-Honoré le 19 septembre 2014. Pas comme médecin. Comme visiteur de son père. »
Adrien fronça les sourcils.
« Son père était mort en 2002. »
Mathieu secoua la tête.
« Pas Marc. Je parle d’un autre homme. »
Le silence se fit.
« Quel autre homme ? » demanda Adrien.
Mathieu regarda directement Nicolas.
« Laurent Delcourt n’est pas le fils biologique de Marc Delcourt. »
Nicolas se raidit.
« Alors de qui ? »
Mathieu répondit :
« D’Henri Morel. »