PARTIE 24 – La filiation cachée de Laurent explique son intérêt pour Jacques, mais une preuve laissée par Monique révèle enfin qui a modifié le traitement fatal

Adrien regarda Mathieu sans comprendre.

« Henri aurait eu un fils ? »

Mathieu hocha la tête.

« Oui. »

Nicolas resta parfaitement immobile.

« Avec qui ? »

« Je ne connais pas tous les détails. Mon père avait seulement une copie d’un accord privé. »

Adrien sentit l’épuisement se transformer en colère.

« Encore un accord privé. »

Mathieu ne répondit pas.

Il sortit de sa mallette une photocopie qu’il avait apportée à Genève.

Le document datait de 1974.

Henri Morel y reconnaissait avoir fourni un soutien financier durable à une femme nommée Jeanne Delcourt et à son enfant Laurent.

Adrien regarda la date de naissance.

Laurent avait donc près de dix ans de plus que Nicolas et lui.

« Marc l’a élevé comme son fils ? »

« Oui. »

« Et Henri n’a jamais reconnu Laurent officiellement. »

« Non. »

Nicolas eut un rire amer.

« Cette famille est une usine. »

Adrien ne pouvait même pas le contredire.

Mathieu expliqua qu’Antoine avait découvert cette filiation pendant ses recherches pour Jacques. Henri avait eu une liaison ancienne avec Jeanne, épouse de Marc Delcourt. Lorsque l’enfant était né, Henri avait payé pour que Marc l’élève sans scandale.

Adrien regarda le plafond.

« Donc Marc a caché le fils d’Henri. Puis dix ans plus tard, Henri lui a demandé de cacher celui de Jacques. »

Mathieu hocha la tête.

« C’est probablement pour ça qu’Henri avait autant de pouvoir sur lui. »

Une dette ancienne.

Un secret partagé.

Une nouvelle contrainte.

Tout se répétait.

Nicolas regarda le document.

« Laurent savait ? »

« Depuis sa vingtaine, apparemment. »

« Donc il est… »

Adrien termina mentalement.

Le demi-frère de Jacques.

L’oncle biologique d’Adrien, Claire et Nicolas.

Mathieu confirma.

« Oui. »

Nicolas se laissa tomber sur une chaise.

« J’abandonne. »

Malgré tout, Adrien eut presque envie de rire.

Pas parce que la situation était amusante.

Parce qu’elle avait dépassé depuis longtemps les limites de ce qu’un esprit normal pouvait absorber sans réaction absurde.

« Pourquoi Laurent aurait-il touché au traitement de papa ? »

Mathieu reprit son sérieux.

« Jacques avait découvert sa filiation avec Henri. »

« Et alors ? »

« Henri avait créé un petit portefeuille d’actifs pour Laurent, dissimulé dans plusieurs structures. Jacques voulait le régulariser. »

« Ça semble plutôt favorable à Laurent. »

« Sauf qu’il voulait aussi rendre publique l’origine de ces actifs. »

Adrien comprit.

« Ce qui aurait révélé sa filiation. »

« Oui. »

Nicolas fronça les sourcils.

« Laurent n’avait aucune raison de craindre qu’on apprenne qu’il était un Morel. Il travaillait dans la finance, pas dans une monarchie. »

Mathieu haussa légèrement les épaules.

« Peut-être. Mais il avait construit toute son identité autour du nom Delcourt. Et il était très proche de Marc, même après avoir appris qu’il n’était pas son père biologique. »

Adrien demanda :

« Vous avez une preuve qu’il a modifié la prescription ? »

« Non. »

« Alors nous ne savons toujours rien. »

« Pas exactement. »

Mathieu sortit son téléphone.

« Mon père conservait des notes vocales. Une de septembre 2014 mentionne une dispute entre Jacques et Laurent. »

Adrien sentit son pouls accélérer.

« Vous l’avez donnée à la police ? »

« Hier. »

Pierre, en visioconférence, intervint.

« Je vais vérifier. »

Quelques minutes plus tard, il confirma que les enquêteurs avaient reçu plusieurs fichiers de Mathieu.

Adrien aurait voulu confronter Laurent immédiatement.

Mais cette fois, il s’arrêta.

Il pensa à ce qu’il avait promis de ne plus faire.

Ne pas décider avant les preuves.

Ils quittèrent la banque après avoir placé sous protection l’ensemble du dépôt d’Anne.

Dans l’avion du retour, Nicolas dormit presque tout le trajet.

Adrien, lui, regarda la lettre qu’Anne avait écrite à Élisabeth.

Aidez-moi.

Deux mots simples.

Une demande jamais parvenue.

Il pensa à Mireille.

À Claire.

À Monique.

À Jacques.

Dans cette famille, les lettres avaient toujours semblé arriver trop tard.

À Paris, la police demanda à Adrien de ne pas contacter Laurent.

Il accepta.

Pour une fois.

Claire reçut les nouvelles par visioconférence.

Elle écouta toute l’histoire de Laurent sans l’interrompre.

Puis elle demanda :

« Est-ce que ça change quelque chose pour nous ? »

Adrien réfléchit.

« Biologiquement, il est notre grand-oncle ou quelque chose d’aussi absurde. »

Nicolas corrigea :

« Demi-grand-oncle, je crois. »

Claire ferma les yeux.

« Ne recommencez jamais cette phrase devant Léa. »

Tous trois sourirent.

Puis Claire redevint sérieuse.

« Je veux dire émotionnellement. »

Adrien comprit.

« Non. »

Nicolas acquiesça.

« La biologie nous explique d’où viennent certaines choses. Elle ne décide pas qui devient notre famille maintenant. »

Claire regarda son écran.

« Voilà une phrase que Jacques aurait dû apprendre plus tôt. »

Un silence passa.

Puis Adrien demanda :

« Comment se sont passés les examens pour la greffe ? »

Claire hésita.

« Je suis officiellement réinscrite comme candidate prioritaire. »

Adrien sentit quelque chose se relâcher en lui.

« C’est une bonne nouvelle. »

« Oui. »

« Alors pourquoi tu fais cette tête ? »

Elle sourit faiblement.

« Parce qu’être prioritaire signifie aussi être assez malade pour qu’on pense que je ne peux pas attendre longtemps. »

Adrien n’eut rien à répondre.

Claire ajouta :

« Mais je prends la bonne nouvelle. »

« Moi aussi. »

Le soir, Adrien retourna chez lui pour la première fois depuis plusieurs jours sans dossier à ouvrir immédiatement.

Il posa le bracelet violet de Léa sur sa montre.

Puis il s’aperçut qu’il ne l’avait toujours pas retiré.

Il sourit.

À vingt-trois heures quatorze, Pierre appela.

Adrien décrocha aussitôt.

« Quoi ? »

« On a un développement majeur. »

Adrien s’assit.

« Laurent ? »

« Il vient d’être réentendu. »

« Et ? »

« Il reconnaît être allé à Saint-Honoré le 19 septembre 2014. »

« Pourquoi ? »

« Jacques l’avait convoqué. »

« Pour lui parler de sa filiation avec Henri. »

« Oui. »

Adrien ferma les yeux.

« Et la prescription ? »

« Laurent nie l’avoir modifiée. »

« Évidemment. »

Pierre poursuivit :

« Mais la police vient de recevoir quelque chose d’inattendu. »

Adrien attendit.

« Monique a apporté un carnet qu’elle avait conservé depuis 2014. »

« Quel carnet ? »

« Celui où Hélène avait noté ses mots de passe. »

Adrien se redressa.

« Il existe encore ? »

« Oui. »

« Et ? »

« Monique dit qu’après avoir utilisé les identifiants la première fois, elle avait changé de place le carnet parce qu’elle avait honte. Trois jours plus tard, il avait disparu. »

« Qui pouvait le prendre ? »

« Plusieurs personnes de la maison de Neuilly. »

Adrien soupira.

« Ça ne nous aide pas. »

« Attends. »

Pierre continua :

« Monique avait écrit dans son agenda personnel qu’elle avait surpris quelqu’un dans le bureau de Jacques le 18 septembre. »

Adrien sentit immédiatement la date.

La veille de la seconde modification.

« Qui ? »

Pierre répondit :

« Pas Laurent. »

Adrien se figea.

« Qui alors ? »

« Mathieu Renaud. »

Adrien ferma les yeux.

Encore lui.

« Il était déjà collaborateur de son père. »

« Oui. »

« Mais quel motif ? »

Pierre resta silencieux une seconde.

« Jacques préparait son nouveau testament. Mathieu avait découvert que la nouvelle répartition réduisait considérablement les honoraires et les structures fiduciaires que son père gérait pour Élisabeth et la holding familiale. »

Adrien eut un rire incrédule.

« On aurait sédaté mon père pour des honoraires d’avocat ? »

« Ce n’est pas tout. Antoine avait accumulé d’importantes dettes professionnelles. Mathieu essayait déjà de sauver le cabinet. Si Jacques retirait plusieurs mandats et transférait ses actifs à une structure indépendante, ils perdaient leur principal client. »

Adrien se leva.

« Est-ce que Mathieu savait pour le carnet ? »

« La police cherche. »

« Et les identifiants ? »

« On a mieux. »

Adrien s’arrêta.

« Quoi ? »

« Les anciens journaux informatiques indiquent que la seconde modification a été faite depuis un terminal précis de Saint-Honoré. »

« Lequel ? »

« Un poste dans une salle réservée aux médecins invités et conseils externes. »

« Caméras ? »

« Les images n’existent plus. »

Adrien serra la mâchoire.

« Donc toujours rien de définitif. »

Pierre répondit :

« Jusqu’à il y a vingt minutes, oui. »

Adrien sentit son cœur accélérer.

« Qu’est-ce qui a changé ? »

« Monique avait autre chose dans son carnet. »

« Quoi ? »

« Un reçu de taxi. »

Adrien resta silencieux.

« Après avoir surpris Mathieu dans le bureau de Jacques le 18 septembre, elle l’a fait reconduire parce qu’il disait avoir raté le dernier train. Elle avait payé le taxi avec le compte de la maison. »

« Destination ? »

Pierre inspira.

« Hôtel Saint-Honoré. À cinquante mètres de la clinique. »

Adrien sentit les pièces se rapprocher.

« Il est donc resté dans le quartier. »

« Oui. »

« Ce n’est toujours pas une preuve qu’il a modifié le traitement. »

« Non. Mais la police a obtenu les registres de l’hôtel. Mathieu y a passé la nuit. »

Adrien marcha jusqu’à la fenêtre.

« Et il avait accès au carnet. »

« Potentiellement. »

« Il connaissait les conflits autour du testament. »

« Oui. »

« Et il a ensuite fait fuiter les documents d’Henri cette semaine. »

« Oui. »

Adrien resta silencieux.

Pierre poursuivit :

« Il y a un dernier élément. »

« Dis-moi. »

« Mathieu n’est jamais rentré de Genève. »

Adrien se retourna.

« Quoi ? »

« Il a quitté la banque avant vous, mais pas pour l’aéroport. »

« Où est-il ? »

« On ne sait pas. Son téléphone est coupé. »

Adrien sentit immédiatement la même peur que lors de la disparition de Léa.

« Est-ce qu’il a pris quelque chose au dépôt ? »

« La banque vérifie. »

« Nicolas ? »

« Chez lui, avec une équipe de sécurité. »

« Claire ? »

« Toujours à l’hôpital. Sécurité renforcée. »

Adrien prit ses clés.

« J’arrive. »

« Où ? »

« Au siège. »

« Non. »

Adrien s’arrêta.

« Pourquoi ? »

Pierre parla plus lentement.

« Parce que Mathieu n’a peut-être pas fui. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« La sécurité du groupe vient de le voir entrer dans la tour Morel avec un badge d’accès ancien. »

Adrien sentit son corps se tendre.

« Il est au siège ? »

« Oui. »

« Où ? »

Un silence.

Puis Pierre répondit :

« Dans l’ancien bureau de Jacques. »

Adrien regarda la nuit parisienne.

Le bureau n’était plus utilisé depuis la mort de son père.

Il contenait encore une partie du mobilier d’origine.

Et surtout, derrière une bibliothèque, se trouvait un coffre mural qu’Adrien n’avait pas ouvert depuis douze ans.

« Il cherche quelque chose », murmura-t-il.

Pierre répondit :

« Oui. »

Adrien prit son manteau.

« Alors cette fois, on va découvrir quoi. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 25 : Dans l’ancien bureau de Jacques, Mathieu cherche une preuve cachée depuis douze ans et finit par avouer ce qu’il a réellement fait

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