PARTIE 18 – La seconde page de Madeleine révèle qu’Anne possédait une part cachée du groupe, faisant de Nicolas l’héritier d’un accord qu’Henri avait effacé

Le silence qui suivit la phrase de Laurent fut si total qu’Adrien entendit le léger bourdonnement du néon au-dessus d’eux.

Nicolas fut le premier à parler.

« Plus important que vingt-deux pour cent des droits de vote ? »

Laurent regarda Pierre avant de répondre, comme s’il vérifiait mentalement jusqu’où il pouvait aller sans empirer sa situation juridique.

« Potentiellement. »

Adrien posa les deux mains sur la table.

« Arrêtez avec les adverbes. »

Laurent inspira.

« Anne de Villiers n’était pas seulement la fille du propriétaire des terrains. »

« On sait. »

« Vous savez qu’elle avait une relation avec Jacques. Mais vous ignorez ce que Paul de Villiers avait prévu pour elle. »

Adrien attendit.

Laurent reprit :

« La vente des terrains n’était pas une vente entièrement en numéraire. Une partie du prix devait être payée en actions de la future holding Morel. »

Pierre fronça les sourcils.

« Les archives officielles indiquent un paiement complet. »

« Les archives officielles ont été corrigées après coup. »

Nicolas s’assit lentement.

« Quel pourcentage ? »

« Vingt-cinq pour cent de la holding d’origine. »

Adrien resta immobile.

« C’est impossible. »

Pierre répondit avant Laurent.

« Pas impossible. Très problématique, mais pas impossible. »

Laurent poursuivit :

« Paul de Villiers voulait conserver une participation dans le développement immobilier des terrains. Les Morel manquaient de liquidités. L’accord initial était avantageux pour les deux parties. »

« Et ces actions devaient revenir à Anne ? » demanda Nicolas.

« Oui. À terme. Paul avait prévu de lui transmettre sa participation. »

Adrien comprit peu à peu.

« Donc si Anne avait un enfant de Jacques… »

Pierre termina :

« Son fils aurait pu cumuler les droits successoraux de la famille de Villiers et ceux des Morel. »

Laurent hocha la tête.

« Exactement. »

Nicolas eut un rire sec.

« Voilà donc le cauchemar d’Henri. »

« Oui. Un enfant capable, à terme, de contrôler une part énorme des deux côtés de l’opération. »

Adrien pensa à son grand-père.

L’homme rigide qui parlait de stabilité familiale comme d’un principe presque moral.

« Il a modifié la vente. »

Laurent répondit :

« Après avoir appris la grossesse d’Anne, Henri a convaincu Paul de convertir la partie en actions en paiement différé. Mais certains documents avaient déjà été signés. »

Pierre s’approcha de la table.

« Vous avez ces documents ? »

« Non. Mon père n’en avait que des copies partielles. »

« Où sont les originaux ? »

Laurent secoua la tête.

« Probablement détruits. Ou dans les archives de la famille de Villiers. »

Nicolas croisa les bras.

« Anne est morte. Paul aussi. »

« Il reste peut-être des archives notariales. »

Adrien regarda Pierre.

« On cherche. »

Pierre acquiesça.

Puis Adrien revint à Laurent.

« La deuxième page de Madeleine. »

Laurent baissa les yeux.

« Elle écrit qu’après la naissance des trois garçons, Marc a informé Henri que les bracelets avaient été mélangés et qu’il ne pouvait plus garantir l’identité de chacun. »

« Et Henri ? »

« Il a demandé lequel était probablement le fils d’Anne. »

Nicolas serra les dents.

Laurent poursuivit :

« Marc pensait que c’était le bébé placé temporairement sous le numéro 47B. »

Adrien demanda :

« Nicolas ? »

« Oui. »

« Et Henri lui a demandé quoi ? »

« De faire en sorte que ce bébé ne reparte pas avec Anne. »

Nicolas ferma les yeux.

Adrien sentit une nausée froide.

« Il a volontairement échangé les enfants. »

« Selon Madeleine, oui. »

« Et Thomas ? »

« Thomas était le bébé de Sophie. Marc l’a rendu à Anne en sachant qu’il existait un risque élevé que ce ne soit pas son fils. »

« Et moi ? »

« Madeleine croyait que vous aviez été rendu correctement à Élisabeth. »

Adrien pensa au résultat ADN.

Au moins cela avait été vrai.

Nicolas ouvrit les yeux.

« Pourquoi me donner à Sophie ? »

Laurent répondit :

« Parce qu’elle n’avait aucun lien avec les Morel, les de Villiers ou l’entreprise. Une jeune femme seule, sans fortune, qui quitterait Paris quelques mois plus tard. Pour Henri, c’était l’endroit idéal pour faire disparaître un héritier. »

Nicolas resta silencieux.

Adrien l’observa.

Il n’avait jamais vu son nouveau frère perdre réellement son calme.

Cette fois, quelque chose se brisa.

« Sophie n’était pas un endroit. »

Laurent baissa la tête.

Nicolas se leva.

« Elle était une personne. »

« Je sais. »

« Non. Vous répétez les mots de gens qui traitaient tout le monde comme des cases. »

Il fit quelques pas dans la petite salle.

« Une femme seule. Sans fortune. Pratique. Invisible. Voilà comment ils l’ont vue. »

Adrien ne l’interrompit pas.

« Elle travaillait deux emplois quand j’étais enfant. Elle n’avait jamais assez d’argent en fin de mois. Elle m’a élevé seule et s’est toujours excusée de ne pas pouvoir m’offrir davantage. »

Sa voix se brisa légèrement.

« Et pendant ce temps, des hommes riches avaient décidé qu’elle serait le camouflage parfait pour leur problème. »

Pierre regarda le sol.

Même Laurent ne tenta pas de répondre.

Nicolas revint vers la table.

« Donnez-moi la deuxième page. »

Laurent hésita.

« Elle est dans un coffre personnel. »

« Où ? »

« Dans mon appartement. »

Adrien se redressa.

« La police doit la récupérer immédiatement. »

« Je leur donnerai le code. »

Pierre intervint.

« Vous aviez cette page depuis combien de temps ? »

« Trois ans. »

Adrien sentit sa colère revenir.

« Trois ans. »

Laurent hocha la tête.

« Je cherchais à vérifier avant d’accuser des morts et de déstabiliser une société cotée. »

Adrien eut un sourire dur.

« Félicitations. Pendant que vous vérifiiez, votre oncle a enlevé une enfant. »

Laurent encaissa.

« Je n’ai pas de défense pour ça. »

Deux heures plus tard, la police confirma avoir récupéré la seconde page.

Madeleine Roussel y décrivait une conversation entendue entre Marc Delcourt et Henri Morel dans un bureau de la clinique.

Elle ne citait pas chaque mot, mais une phrase était suffisamment précise :

Le fils de la petite de Villiers ne doit pas repartir avec elle. Si Jacques est le père, il devient un problème pour tout le monde.

Adrien lut la copie plusieurs fois.

Plus bas, Madeleine écrivait que Marc avait protesté.

Henri lui avait alors rappelé un prêt important contracté par la clinique auprès d’une banque liée au groupe Morel.

La menace était claire.

Obéir ou perdre l’établissement.

« Il l’a acheté », murmura Claire lorsqu’Adrien lui montra le document plus tard dans la soirée.

Elle était encore à l’hôpital. Léa dormait.

Nicolas avait choisi de venir lui-même.

Il s’assit près de la fenêtre tandis que Claire lisait.

« Non », répondit-il. « Il l’a possédé. C’est différent. »

Claire releva les yeux vers lui.

« Et Sophie ? »

« Elle ne savait rien. »

« Thomas non plus. »

Nicolas hocha la tête.

Ils partagèrent un silence étrange.

Tous deux avaient été élevés par des femmes auxquelles on avait caché une vérité essentielle.

Thomas, lui, était mort sans jamais connaître Sophie comme sa mère biologique.

Claire posa la feuille.

« Je ne sais pas si je dois être en colère pour lui ou heureuse qu’il ne l’ait jamais su. »

Adrien répondit :

« Jacques a pensé la même chose. C’est pour ça qu’il s’est tu. »

« Je sais. »

Elle regarda Léa.

« Mais maintenant je comprends mieux pourquoi c’était une mauvaise décision. On ne peut pas savoir à la place de quelqu’un quelle vérité il aurait préféré porter. »

Nicolas se frotta le front.

« Je n’aurais peut-être jamais voulu connaître Anne. »

Claire le regarda.

« Mais tu aurais voulu pouvoir choisir. »

« Oui. »

Adrien s’assit.

« La question maintenant, c’est ce qu’on fait des documents de Villiers. »

Claire eut un sourire fatigué.

« Tu parles déjà comme un PDG. »

« C’est malheureusement ce que je suis. »

« Et Nicolas ? »

Adrien regarda son frère.

« Il doit décider s’il veut participer à la recherche. »

Nicolas répondit immédiatement :

« Oui. »

« Même si ça conduit à une bataille judiciaire ? »

« Je ne cherche pas une bataille. »

« Elle peut venir quand même. »

Nicolas regarda les résultats ADN posés sur la tablette.

« J’ai passé quarante-deux ans sans savoir que ma naissance avait été utilisée pour protéger la richesse d’autres gens. Je veux au moins savoir jusqu’où ça va. »

Claire approuva.

Le lendemain matin, Pierre annonça avoir localisé les archives notariales de Paul de Villiers.

Une étude parisienne avait absorbé le cabinet d’origine dans les années quatre-vingt-dix.

Plusieurs registres existaient encore.

Un rendez-vous fut obtenu pour l’après-midi.

Adrien et Nicolas s’y rendirent ensemble.

Le notaire actuel, Maître Bérard, avait préparé plusieurs cartons.

« Je dois vous prévenir », dit-il. « Certains documents sont incomplets. Mais j’ai retrouvé un protocole privé signé en novembre 1983. »

Adrien sentit Nicolas se raidir.

Le document précisait que Paul de Villiers céderait les terrains à la société Morel en échange d’un paiement mixte : argent et participation de vingt-cinq pour cent dans la nouvelle holding.

Une annexe désignait Anne de Villiers comme bénéficiaire future des titres.

Puis un second document, daté de janvier 1984, modifiait l’accord.

Les actions disparaissaient.

Un paiement en numéraire les remplaçait.

« Signatures ? » demanda Pierre.

Le notaire montra la dernière page.

Paul de Villiers.

Henri Morel.

Et un témoin : Marc Delcourt.

Adrien se figea.

« Pourquoi un obstétricien est témoin d’un accord immobilier ? »

Maître Bérard semblait tout aussi perplexe.

« C’est inhabituel. »

Nicolas prit doucement la page.

« Parce que l’accord n’était déjà plus seulement immobilier. »

Le notaire continua ses recherches.

Une chemise plus petite avait été attachée au protocole par une ficelle rouge.

À l’intérieur se trouvait une lettre manuscrite de Paul à sa fille Anne.

Nicolas hésita avant de la lire.

Adrien détourna les yeux.

Après quelques minutes, Nicolas murmura :

« Il savait qu’elle était enceinte. »

Il poursuivit silencieusement.

Puis son visage changea.

« Non. »

Adrien le regarda.

« Quoi ? »

Nicolas posa la lettre.

« Paul ne voulait pas qu’elle accepte l’argent. »

« Comment ça ? »

« Il lui écrit qu’Henri essaie de la convaincre de disparaître. Il dit qu’elle doit garder tous les documents liés aux actions parce que son enfant pourrait en avoir besoin un jour. »

Pierre se pencha.

« Il connaissait la paternité possible de Jacques. »

« Oui. »

Nicolas tourna la dernière page.

Une petite enveloppe était collée au dos.

Elle contenait un reçu.

Un reçu de consigne bancaire.

Une autre banque suisse.

Adrien sentit un frisson.

« Encore un coffre ? »

Le notaire lut les indications.

« Pas exactement. Un dépôt documentaire ouvert au nom d’Anne de Villiers. »

Nicolas resta immobile.

« Il existe encore ? »

Maître Bérard prit son téléphone.

« Je vais devoir vérifier. »

La réponse arriva une heure plus tard.

Le dépôt existait.

Jamais réclamé.

Mais la clause d’accès était différente.

Seul le descendant biologique direct d’Anne de Villiers pouvait demander l’ouverture.

Nicolas regarda Adrien.

« Donc moi. »

Pierre acquiesça.

« Avec le résultat ADN de Jacques, il faudra probablement une preuve supplémentaire reliant Anne à ta naissance. »

Le notaire chercha encore dans les pièces.

Puis il trouva une copie d’acte médical.

Anne de Villiers, sous alias Anne Vallon.

Naissance d’un garçon, 16 avril 1984.

Heure : 4 h 12.

Adrien sentit son cœur accélérer.

« Quatre heures douze. »

Il connaissait sa propre heure de naissance.

Élisabeth la lui avait racontée plusieurs fois.

6 h 47.

Nicolas était donc né avant lui.

Le premier fils biologique de Jacques ce jour-là.

Le premier petit-fils biologique d’Henri.

Nicolas comprit en même temps.

« Le testament. »

Pierre répondit doucement :

« Oui. »

Nicolas fixa le papier.

Puis il prononça une phrase qui surprit Adrien.

« Je veux renoncer à tout. »

Adrien secoua immédiatement la tête.

« Pas avant de savoir à quoi. »

« Je sais suffisamment. »

« Non. Tu sais ce qu’Henri voulait. Tu ne sais pas ce que la loi, Anne ou Paul avaient prévu. »

« Je n’ai pas envie que ma relation avec vous commence par un portefeuille d’actions. »

Claire avait dit la même chose autrement.

Adrien répondit :

« Alors qu’elle commence par autre chose. Mais ne laisse pas Henri décider encore de ta vie parce que tu veux t’éloigner de son argent. »

Nicolas le regarda.

Cette fois, il n’avait pas de réponse immédiate.

Plus tard, alors qu’ils sortaient de l’étude, le téléphone de Pierre sonna.

Il décrocha.

Son expression changea en quelques secondes.

« Quoi ? »

Adrien s’arrêta.

Pierre écouta.

Puis il regarda Adrien.

« Le conseil d’administration vient de recevoir anonymement une copie partielle du testament d’Henri. »

Adrien sentit le piège se refermer.

« Qui l’a envoyée ? »

« Inconnu. »

« Et qu’est-ce qu’elle contient ? »

Pierre serra le téléphone.

« Seulement la clause sur le premier petit-fils. Aucun document sur la fraude, aucun échange à la maternité. »

Nicolas comprit immédiatement.

« Quelqu’un veut faire croire que je suis simplement un héritier qui arrive réclamer le groupe. »

Adrien regarda la rue devant eux.

« Oui. »

Et pour la première fois, il comprit que le prochain danger ne viendrait peut-être pas des secrets du passé.

Il viendrait de quelqu’un qui savait exactement comment les utiliser dans le présent.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 19 : Une fuite au conseil fait de Nicolas un prétendant hostile, obligeant Adrien à choisir entre protéger son poste ou défendre publiquement son frère

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