Le lendemain matin, Maître Perrin appela avant neuf heures.
« Nous avons retrouvé une partie des journaux téléphoniques d’Antoine. »
Camille s’assit à la table de la cuisine.
Léa dessinait à côté d’elle.
« Jusqu’où ? »
« Les relevés opérateur de septembre 2023. Pas le contenu des appels, évidemment, mais les numéros, heures et durées. »
Camille sentit son estomac se nouer.
« Le vendredi ? »
« Plusieurs appels intéressants. »
Elle prit un stylo.
« Dites-moi. »
Maître Perrin commença.
« 9 h 12 : appel à votre père. Durée dix-sept minutes. »
Camille hocha la tête.
Cela correspondait.
Antoine avait parlé à Christian.
« 11 h 03 : Marc Delorme. Six minutes. »
« D’accord. »
« 14 h 26 : Julien. Treize minutes. »
Julien avait raconté cet appel.
« 17 h 41 : Éric Valmont. Neuf minutes. »
Camille se figea.
« C’est celui qu’il reconnaît. »
« Probablement. »
« Ensuite ? »
« 18 h 22 : un numéro que nous avons identifié comme appartenant à un cabinet d’avocats à Rennes. »
Camille sentit son cœur accélérer.
« Il avait déjà appelé un avocat. »
« Oui. »
« Nom ? »
« Cabinet Laurent & Bréval. »
Camille ne connaissait pas.
« Ils se souviennent de lui ? »
« J’ai envoyé une demande. Ils recherchent dans les archives. »
Maître Perrin continua :
« À 19 h 48, Antoine reçoit un appel de votre mère. Onze minutes. »
Camille ferma les yeux.
Claire avait dit l’avoir appelé.
« Puis ? »
« 21 h 07 : un appel sortant vers un numéro inconnu. Trois minutes. »
« Vous ne savez pas qui ? »
« Pas encore. »
« Et le samedi ? »
Un silence.
Camille sentit son corps se tendre davantage.
Le jour de l’accident.
Maître Perrin répondit :
« Peu d’activité. Un appel à 8 h 15 vers le cabinet d’avocats. Puis à 9 h 02 vers le même numéro inconnu de la veille. Ensuite rien jusqu’à 12 h 36. »
« À qui ? »
« À votre mère. »
Camille se figea.
Claire n’avait jamais parlé d’un appel le samedi.
« Durée ? »
« Quarante-sept secondes. »
« Ensuite ? »
« À 12 h 41, appel vers Éric Valmont. Pas de réponse. »
Camille sentit un froid.
« Puis ? »
« 12 h 48, second appel vers Valmont. Vingt-deux secondes. »
« Ils se sont parlé. »
« Oui. »
« Et après ? »
Maître Perrin prit une inspiration.
« À 13 h 05, Antoine passe un appel vers un numéro fixe correspondant à un café-restaurant situé à l’ouest de Rennes. »
Camille fronça les sourcils.
« Pourquoi un restaurant ? »
« Nous ne savons pas. »
« Durée ? »
« Une minute vingt. »
« Et l’accident ? »
« Environ 14 h 10 selon le dossier. »
Camille resta silencieuse.
Il existait donc presque une heure entre l’appel au restaurant et l’accident.
« Où était Antoine quand il a eu l’accident ? »
« Sur la route départementale en direction de l’ouest. »
Camille sentit son cœur battre plus fort.
« Le restaurant est dans la même direction ? »
« Oui. »
Léa leva les yeux.
« Maman ? »
Camille força un sourire.
« Oui, mon cœur ? »
« Tu dessines pas. »
Elle regarda le papier devant elle.
Elle avait tracé des lignes sans s’en rendre compte.
« Je réfléchis. »
Léa hocha la tête.
« Moi aussi. »
Puis elle retourna à son chat.
Camille ferma les yeux quelques secondes.
« Vous pensez qu’Antoine allait voir quelqu’un ? »
Maître Perrin répondit :
« C’est possible. »
« Claire ? »
« Elle était censée être où ce samedi ? »
Camille réfléchit.
Elle ne savait plus.
« Je dois demander. »
« Faites-le plus tard. Nous allons d’abord contacter le restaurant. »
« Il se souviendra de quelque chose après trois ans ? »
« Peut-être pas. Mais il peut exister des réservations, emails ou archives de caisse. »
Camille hocha la tête.
« Et le numéro inconnu ? »
« Nous travaillons dessus. »
Après avoir raccroché, Camille resta longtemps immobile.
Un appel à Claire.
Deux appels à Valmont.
Un restaurant.
Puis l’accident.
Elle se força à répéter mentalement :
L’accident a été établi.
Camion.
Chaussée mouillée.
Freinage tardif.
Responsabilité reconnue.
Tout nouvel élément ne transformait pas automatiquement l’accident en autre chose.
Elle refusa de laisser le besoin de sens fabriquer une causalité.
À dix heures, Claire appela.
Camille hésita.
Puis décrocha.
« Où étais-tu le samedi où Antoine est mort ? »
Claire resta silencieuse.
« Pourquoi tu me demandes ça maintenant ? »
« Réponds. »
« Chez moi une partie de la matinée. Puis avec Sophie. »
Camille se raidit.
« Où ? »
« À Rennes. »
« Antoine t’a appelée à 12 h 36. »
Silence.
« Oui. »
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? »
« Je ne me souvenais pas de chaque appel. »
« Qu’est-ce qu’il voulait ? »
Claire inspira.
« Il voulait savoir si j’avais parlé à Éric. »
« Et tu avais parlé à Éric ? »
« Oui. »
« Qu’est-ce que tu lui as dit ? »
« Que j’allais commencer à rendre l’argent. »
« Tout ? »
« Pas tout immédiatement. »
Camille ferma les yeux.
« Qu’est-ce qu’Antoine a répondu ? »
« Qu’il ne me croyait plus. »
« Et ensuite ? »
« Il a raccroché. »
« Quarante-sept secondes. »
Claire resta silencieuse.
« Oui. »
« Tu savais où il allait ? »
« Non. »
« Tu es sûre ? »
« Oui. »
Camille demanda :
« Et Éric ? »
Claire comprit immédiatement.
« Antoine l’a appelé ? »
« Oui. Deux fois. »
« Je ne savais pas. »
Camille écouta la voix de sa mère.
Elle cherchait un signe.
Une tension particulière.
Mais après des années de mensonges, elle ne savait plus quoi considérer comme sincère.
« Tu étais avec Sophie à quelle heure ? »
« Vers midi jusqu’à seize heures. »
« Elle peut confirmer ? »
« Oui. »
Camille raccrocha après avoir demandé une adresse et une précision sur leur activité.
Claire répondait maintenant.
C’était nouveau.
Mais répondre n’effaçait pas les années où elle ne l’avait pas fait.
À midi, Maître Perrin rappela.
« Le cabinet Laurent & Bréval a retrouvé une trace. »
Camille sentit son corps se tendre.
« Antoine avait rendez-vous ? »
« Oui. Pour le lundi matin à 9 h 30. »
Cela correspondait parfaitement à la vidéo.
« Avec quel avocat ? »
« Maître Bréval. Il se souvient vaguement d’un appel urgent d’un homme qui parlait d’une possible captation d’actifs familiaux et d’une signature falsifiée. »
Camille ferma les yeux.
Antoine avançait méthodiquement.
Delorme.
Christian.
Julien.
Valmont.
Avocat.
Il préparait le dimanche, puis le lundi juridique.
« Donc il n’était pas perdu. »
« Non. Il suivait un plan. »
Cette phrase fit monter les larmes.
Camille avait passé trois ans à imaginer ses derniers jours comme ordinaires.
En réalité, Antoine travaillait silencieusement à remettre de l’ordre dans quelque chose qu’il jugeait dangereux pour elle.
« Le restaurant ? »
« Nous avons parlé au propriétaire actuel. Même gérant qu’à l’époque. Il ne se souvient pas d’Antoine, mais il a encore un ancien système de réservation numérique. »
Camille sentit son cœur accélérer.
« Et ? »
« Il y avait une réservation à 13 h 30 pour deux personnes. »
« Au nom de qui ? »
« Morel. »
Camille ferma les yeux.
« Antoine. »
« Probablement. »
« Deux personnes. »
« Oui. »
« Vous savez qui était l’autre ? »
« Pas encore. »
Camille sentit la peur revenir.
« Le restaurant était loin du lieu de l’accident ? »
« Environ quinze minutes. »
Donc Antoine pouvait avoir été en route.
« Il n’est jamais arrivé. »
« Apparemment non. »
« Quelqu’un l’attendait peut-être. »
« Peut-être. »
Cette fois, le mot ne la dérangea pas.
Parce qu’il était exactement ce qu’il fallait dire.
Possible.
Pas certain.
Dans l’après-midi, Julien passa.
Il avait commencé à préparer l’échéancier de remboursement avec l’avocate.
« Je vends le studio », annonça-t-il.
Camille leva les yeux.
« Elle t’a conseillé ça ? »
« Non. Elle m’a conseillé de ne rien faire sans analyse. Mais j’ai réfléchi. »
« Alors attends l’analyse. »
Julien eut un sourire fatigué.
« Tu es devenue Maître Perrin. »
« Ça me va. »
Il s’assit.
« J’ai reçu un autre message de Sophie. »
Camille se raidit.
« Montre. »
Sophie avait écrit :
« Julien, je suis désolée pour la pression d’hier. Claire m’a raconté une partie de la situation. Je ne savais pas que les fonds venaient de Camille. J’ai besoin de parler avant que tout le monde me considère comme complice. »
Camille lut deux fois.
« Tu crois qu’elle dit vrai ? »
Julien haussa les épaules.
« Je ne crois plus grand-chose sans papier. »
Camille lui lança un regard.
« Ça aussi, ça me va. »
Ils transférèrent le message à Maître Perrin.
Une heure plus tard, l’avocate organisa un entretien avec Sophie, en visioconférence, avec son accord et celui de son propre conseil.
Camille n’y participa pas directement.
Elle n’avait plus besoin d’être présente partout.
En fin d’après-midi, Maître Perrin résuma.
« Sophie reconnaît que Claire et Valmont avaient une relation. Elle connaissait l’existence de fonds “familiaux”, mais affirme ignorer qu’ils appartenaient juridiquement à Camille. »
« Et Sud Avenir ? »
« Elle dit que Valmont gérait la majorité des flux et que Claire apportait parfois du capital. »
« Le samedi de l’accident ? »
« Sophie confirme avoir été avec Claire de 12 h 15 environ à 16 h 30. Elles déjeunaient puis visitaient un appartement. »
Camille expira.
« Donc maman n’était pas avec Antoine. »
« A priori non. »
Une peur silencieuse se desserra.
« Et Valmont ? »
Maître Perrin hésita.
« Sophie ne sait pas où il était ce jour-là. »
Camille ferma les yeux.
Encore une zone vide.
« Le numéro inconnu ? »
« Nous l’avons identifié. »
Elle se redressa.
« Qui ? »
« Une femme nommée Marianne Vautrin. »
Camille ne connaissait pas ce nom.
« Qui est-elle ? »
« Ancienne comptable de Sud Avenir Investissements. »
Camille sentit un frisson.
« Antoine l’appelait. »
« Oui. Deux fois dans les quarante-huit heures précédant sa mort. »
« Pourquoi ? »
« Nous venons de la contacter. Elle accepte de parler demain. »
Camille regarda la fenêtre.
Le puzzle continuait.
Mais quelque chose avait changé.
Au début, chaque découverte paraissait repousser la vérité plus loin.
Maintenant, les lignes commençaient à converger.
Antoine avait appelé la comptable de Sud Avenir.
Valmont.
Un avocat.
Il préparait une rencontre au restaurant.
Camille demanda :
« Marianne était peut-être la personne qu’il devait voir ? »
Maître Perrin répondit :
« C’est ce que nous allons lui demander. »
Le lendemain matin, Marianne Vautrin participa à une visioconférence.
Camille était présente cette fois, avec Maître Perrin.
Marianne avait une cinquantaine d’années, cheveux courts, lunettes rouges.
Elle regarda Camille avec une gêne visible.
« Je suis désolée pour votre mari. Je ne savais pas à l’époque qu’il était mort juste après nos échanges. »
Camille sentit sa gorge se serrer.
« Vous deviez le voir le samedi ? »
Marianne hocha la tête.
« Oui. »
« Au restaurant ? »
« Oui. »
Voilà.
La personne inconnue existait.
« Pourquoi ? »
Marianne inspira.
« Antoine m’avait trouvée parce que mon nom apparaissait sur d’anciens documents de Sud Avenir. Il voulait comprendre certains virements. »
Camille se pencha.
« Vous saviez d’où venait l’argent ? »
« Pas au début. »
« Et ensuite ? »
Marianne regarda Maître Perrin.
L’avocate lui fit signe de continuer.
« J’avais découvert des anomalies. Pas forcément illégales, mais suffisamment étranges pour me faire quitter la société. »
« Quelles anomalies ? »
« Des apports présentés comme des prêts d’associés qui provenaient de comptes extérieurs. Des remboursements sans justificatifs très clairs. Et surtout, plusieurs opérations demandées directement par Éric Valmont sans passer par les circuits habituels. »
Camille sentit ses doigts se crisper.
« Antoine savait ? »
« Je lui avais expliqué une partie au téléphone. Je devais lui montrer des copies le samedi. »
« Les avez-vous encore ? »
Marianne hocha la tête.
« Oui. »
Camille expira.
« Pourquoi n’avez-vous jamais contacté quelqu’un après sa mort ? »
La femme pâlit.
« Parce que je ne savais pas qui prévenir. Et parce qu’après l’accident, Éric m’a appelée. »
La pièce sembla se refroidir.
Camille resta immobile.
« Quand ? »
« Le lundi suivant. »
« Pourquoi ? »
Marianne hésita.
« Il m’a demandé si Antoine m’avait donné des documents. »
Camille sentit son cœur cogner.
« Comment savait-il que vous deviez voir Antoine ? »
Marianne secoua la tête.
« Je ne lui avais rien dit. »
Silence.
Maître Perrin se pencha.
« Que vous a-t-il exactement demandé ? »
« Si Antoine m’avait parlé. Si j’avais remis quelque chose. Puis il m’a dit que, maintenant qu’Antoine était mort, il valait mieux ne pas remuer une affaire familiale douloureuse. »
Camille sentit une peur glacée.
« C’était une menace ? »
Marianne secoua rapidement la tête.
« Pas explicite. »
« Vous l’avez vécu comment ? »
Elle regarda ses mains.
« Comme un avertissement. »
Camille ferma les yeux.
Toujours pas de preuve concernant l’accident.
Mais Valmont savait.
Il savait qu’Antoine devait rencontrer Marianne.
Et après la mort, il avait cherché à savoir ce qui avait circulé.
Maître Perrin demanda :
« Pouvez-vous nous transmettre les documents que vous aviez préparés ? »
« Oui. »
« Et accepter de confirmer cette conversation par écrit ? »
Marianne hésita.
Puis hocha la tête.
« Oui. »
Après l’appel, Camille resta immobile.
Maître Perrin la regarda.
« Je sais ce que vous pensez. »
« Non. »
« Vous vous demandez si Valmont a un lien avec l’accident. »
Camille ferma les yeux.
« Oui. »
L’avocate parla calmement.
« Pour l’instant, nous n’avons rien qui permette de le dire. Rien. »
« Mais il savait pour le rendez-vous. »
« Oui. Ce qui est pertinent pour les finances et éventuellement pour une pression après le décès. Pas pour transformer un accident routier établi en acte criminel. »
Camille hocha la tête.
Elle avait besoin de cette barrière.
« Alors on reste sur les faits. »
« Exactement. »
Une heure plus tard, Marianne envoya les documents.
Parmi eux, un relevé interne de Sud Avenir.
Plusieurs apports.
Un en particulier attira immédiatement l’attention.
Montant : 60 000 euros.
Date : 18 septembre 2023.
Trois jours après la mort d’Antoine.
Origine : Claire Morel.
Camille sentit son estomac se retourner.
La proposition refusée par Antoine.
Soixante mille euros.
Claire n’avait donc pas laissé cette somme sur son compte.
Trois jours après la mort de son gendre, elle l’avait injectée dans Sud Avenir.
Camille appela immédiatement sa mère.
Claire décrocha.
« Pourquoi as-tu envoyé soixante mille euros à Sud Avenir trois jours après la mort d’Antoine ? »
Silence.
Long.
Terrible.
« Maman. »
Claire répondit d’une voix brisée :
« Parce que j’avais peur que tout s’effondre. »
« Quoi ? »
« Éric disait que si je retirais l’argent, la société ne passerait pas le mois. »
Camille ferma les yeux.
« Antoine était mort et tu as choisi de remettre l’argent dans le système qu’il voulait arrêter. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Claire se mit à pleurer.
Pas fort.
Un souffle cassé.
« Parce que je pensais encore pouvoir réparer avant que tu découvres. »
Camille resta silencieuse.
Là était peut-être la phrase la plus honnête que sa mère lui avait jamais dite.
Elle n’avait pas choisi Éric à la place d’Antoine.
Elle avait choisi le maintien du mensonge à la place de la vérité.
Même après que l’homme qui allait la révéler était mort.