PARTIE 13 – Deux jours avant sa mort, Antoine avait rencontré l’homme lié aux comptes de Claire, et Camille décide enfin de découvrir pourquoi

Camille relut la date plusieurs fois.

Jeudi 14 septembre.

17 h 30.

Marc Delorme — Horizon Patrimoine Conseil.

Deux jours avant l’accident d’Antoine.

Les chiffres restaient parfaitement immobiles sur le papier, pourtant elle avait l’impression qu’ils se déplaçaient sous ses yeux. Jusqu’ici, tout ce qu’elle avait découvert concernait sa mère, de l’argent, des omissions, des comptes et des décisions prises derrière son dos. C’était douloureux, mais logique dans sa propre laideur.

Le nom d’Antoine changeait tout.

Julien resta debout de l’autre côté du lit.

« Tu savais qu’il avait rendez-vous avec quelqu’un ce jour-là ? »

Camille secoua lentement la tête.

« Il m’avait juste dit qu’il finirait tard. »

Elle ferma les yeux et tenta de retrouver la soirée.

Antoine était rentré vers vingt heures.

Elle se souvenait du bruit de ses clés dans l’entrée, de sa veste encore humide d’une pluie fine et d’un sac de boulangerie posé sur la table. Il avait embrassé Léa, qui avait à peine quelques mois, puis demandé à Camille si elle avait mangé.

Rien, dans son attitude, ne lui avait semblé extraordinaire.

Pourtant, un détail revint.

Antoine avait été plus silencieux que d’habitude.

Camille s’était moquée de lui.

« On dirait que tu viens de perdre un procès. »

Il avait répondu :

« Pas un procès. »

Puis il avait changé de sujet.

À l’époque, elle n’y avait plus pensé.

Maintenant, ces trois mots prenaient une forme entièrement différente.

« Est-ce qu’il t’a reparlé de tes parents après ce rendez-vous ? » demanda Julien.

Camille fouilla dans ses souvenirs.

« Le lendemain matin. »

« Il a dit quoi ? »

Elle posa la lettre d’Antoine sur le drap.

« Il m’a demandé, encore une fois, si j’accepterais de demander une quittance de loyer à maman. »

Julien ne bougea pas.

« Et toi ? »

« Je me suis énervée. »

La honte arriva avant même la suite du souvenir.

Antoine préparait du café.

Camille venait de passer une mauvaise nuit avec Léa.

Elle avait interprété sa question comme une nouvelle attaque contre sa famille.

« Tu ne lâches jamais rien », lui avait-elle reproché.

Antoine s’était appuyé contre le plan de travail.

« Parce que j’ai une raison de ne pas lâcher ça. »

Camille lui avait répondu :

« Alors garde-la pour toi. »

Elle se souvenait maintenant de son regard.

Pas blessé.

Décidé.

Il avait simplement dit :

« D’accord. Pas aujourd’hui. »

Le lendemain, il était mort.

Camille porta une main à sa bouche.

Julien comprit.

« C’était votre dernière dispute ? »

« Oui. »

Il ne répondit pas.

Camille fixa la lettre.

Pendant trois ans, elle s’était souvenue de cette dispute comme d’un échange banal amplifié par la culpabilité. Une querelle sur l’argent. Une irritation domestique. Rien qui méritait de devenir les derniers mots difficiles partagés avec son mari.

Mais Antoine avait peut-être essayé de lui transmettre quelque chose de précis.

Quelque chose qu’il avait appris la veille.

« Il faut retrouver Marc Delorme », dit-elle.

Julien hocha la tête.

« Je peux appeler le cabinet. »

« Pas en prétendant être quelqu’un d’autre. »

« Je n’allais pas faire ça. »

Camille lui lança un regard.

Il leva les mains.

« D’accord. Je pensais peut-être à une version vaguement créative de la vérité. »

Malgré elle, Camille eut un demi-sourire.

« Non. On dit exactement qui on est. »

« Et s’il refuse de parler ? »

« Alors on saura au moins qu’il existe toujours. »

Julien chercha le numéro officiel du cabinet.

Camille lui fit poser le téléphone sur la table et activa le haut-parleur.

Une secrétaire répondit.

Julien se présenta, puis expliqua qu’il appelait au sujet d’un ancien rendez-vous entre Marc Delorme et Antoine Morel.

Il donna le nom complet d’Antoine.

La secrétaire tapa sur un clavier.

« Monsieur Delorme est toujours associé du cabinet. En revanche, je ne peux évidemment pas confirmer les rendez-vous ou dossiers d’un client sans autorisation. »

Camille prit la parole.

« Antoine était mon mari. Il est décédé. »

Le ton de la secrétaire changea légèrement.

« Je suis désolée, madame. »

« Nous avons retrouvé une note indiquant qu’il avait rencontré monsieur Delorme en septembre 2023. Deux jours avant sa mort. »

Un silence.

« Je peux transmettre votre demande. »

« J’ai besoin de savoir s’il existe un dossier à son nom. »

« Je ne peux pas vous le dire sans vérifier les règles de confidentialité applicables. »

Camille ferma les yeux.

« Alors dites seulement à monsieur Delorme que Camille Morel a retrouvé la lettre d’Antoine et qu’elle souhaite comprendre ce qu’il avait découvert. »

La secrétaire répéta la phrase.

« Très bien. Je lui transmets. »

Ils raccrochèrent.

Julien regarda sa sœur.

« Maintenant ? »

« Maintenant, on attend. »

Camille détestait ce mot.

Attendre.

Toute sa vie récente semblait composée d’attentes imposées.

Attendre le retour d’un médecin.

Attendre qu’une banque fournisse un relevé.

Attendre qu’un parent décide de dire la vérité.

Elle posa les documents d’Antoine dans un ordre précis.

« Il doit y avoir autre chose. »

Julien ouvrit la deuxième boîte.

Ils reprirent les dossiers un par un.

Pendant près d’une heure, ils ne trouvèrent que des traces ordinaires de la vie d’Antoine.

Une facture de pneus.

Un devis pour changer les fenêtres de leur appartement.

Une feuille où il avait comparé des sièges auto.

Camille resta longtemps devant cette dernière.

Trois modèles.

Des notes dans la marge.

« trop lourd ».

« bonne protection latérale ».

« vérifier coffre ».

Le quotidien interrompu.

Elle dut détourner les yeux.

Julien referma doucement la pochette.

« On peut arrêter. »

« Non. »

« Camille— »

« Je veux continuer. »

Ils trouvèrent finalement une chemise transparente sans titre.

À l’intérieur, un seul document.

Un imprimé bancaire où Antoine avait entouré plusieurs virements.

Tous partaient du compte de Camille vers C. Morel.

À côté, il avait noté les dates auxquelles Claire avait affirmé avoir besoin d’argent pour des « régularisations ».

Une ligne portait la mention :

« demander pourquoi +1 500 en mars ».

Camille fronça les sourcils.

« Je ne me souviens même pas de ça. »

Julien regarda.

« Tu avais envoyé plus que les trois mille deux cents ? »

« Apparemment. »

Un autre mois : 4 700 euros.

Puis un autre : 5 200.

Camille sentit sa gorge se serrer.

« Elle m’avait peut-être demandé pour une caution ou une réparation. »

Julien resta prudent.

« Peut-être. »

Camille détestait la répétition de ce mot.

Peut-être.

Peut-être pour le loyer.

Peut-être pour une réparation.

Peut-être pour la famille.

Peut-être.

Tout devenait brouillard dès que Claire était impliquée.

Le téléphone vibra.

Un numéro inconnu.

Camille et Julien se figèrent en même temps.

Elle décrocha.

« Allô ? »

Une voix masculine répondit.

« Madame Morel ? Marc Delorme. »

Camille sentit immédiatement son cœur accélérer.

« Oui. »

« Ma secrétaire m’a transmis votre message. »

Sa voix était basse, professionnelle, mais elle y entendit autre chose.

De la prudence.

« Vous connaissiez mon mari. »

Un silence.

« Oui. »

Camille regarda Julien.

« Il est venu vous voir le 14 septembre 2023. »

« Oui. »

Aucune hésitation.

Camille serra le téléphone.

« Pourquoi ? »

Marc Delorme expira lentement.

« Madame Morel, avant de répondre, je dois vérifier ce que je suis autorisé à divulguer. Votre mari m’avait consulté à titre personnel. »

« Il est mort deux jours après. »

Le silence devint plus lourd.

« Je sais. »

Cette réponse surprit Camille.

« Comment vous le savez ? »

« Parce que j’ai tenté de le joindre la semaine suivante. »

Camille ne bougea plus.

« Pourquoi ? »

« Nous devions nous revoir. »

Julien s’approcha.

Camille demanda :

« Pour quoi faire ? »

Marc Delorme resta silencieux quelques secondes.

« Votre mari avait des questions concernant des mouvements financiers liés à votre famille. »

Camille ferma les yeux.

« Ma mère. »

Il ne répondit pas directement.

« Il avait découvert certaines incohérences. »

« Lesquelles ? »

« Je préfère ne pas entrer dans les détails par téléphone sans avoir retrouvé l’intégralité de mes notes. »

« Vous avez encore ses notes ? »

« Probablement dans les archives du cabinet. »

Camille sentit une forme d’urgence revenir.

« Je veux les voir. »

« Je comprends. »

« Non. Je ne crois pas que vous compreniez. J’ai découvert hier que ma mère recevait depuis neuf ans de l’argent sous prétexte de payer un loyer. J’ai trouvé une assurance-vie, des virements vers votre cabinet et un accès à mon épargne qui datait du lendemain de la mort de mon mari. Maintenant, je découvre qu’Antoine vous avait vu deux jours avant de mourir. »

Un silence profond suivit.

Quand Marc Delorme reprit, sa voix était différente.

« Vous avez trouvé une assurance-vie ? »

Camille ouvrit les yeux.

« Oui. »

« Au nom de votre mère ? »

« Oui. »

Long silence.

Julien murmura :

« Il sait quelque chose. »

Camille leva la main.

« Monsieur Delorme ? »

« Je suis là. »

« Pourquoi cette assurance-vie vous surprend ? »

Il hésita.

« Parce que ce n’est pas exactement ce dont votre mari était venu me parler. »

Camille sentit un froid lui traverser le dos.

« Alors de quoi ? »

« D’un placement dont il pensait que vous étiez bénéficiaire. »

Elle se redressa.

« Moi ? »

« Oui. »

« Quel placement ? »

Marc Delorme inspira.

« Je dois vérifier le dossier avant de vous en dire davantage. Mais il y avait une somme constituée à votre nom plusieurs années auparavant. Votre mari croyait qu’elle avait été déplacée. »

Camille ne comprit pas immédiatement.

« Déplacée où ? »

« C’est précisément ce qu’il cherchait à savoir. »

Julien blêmit.

Camille regarda les feuilles d’Antoine.

« Quelle somme ? »

Marc Delorme ne répondit pas tout de suite.

« De mémoire, autour de quatre-vingt mille euros à l’origine. »

Camille sentit la chambre se contracter autour d’elle.

« Je n’ai jamais eu quatre-vingt mille euros placés à mon nom. »

« C’est ce qu’Antoine m’avait dit. »

« Alors d’où venait cet argent ? »

Marc Delorme répondit enfin :

« D’après les documents qu’il avait retrouvés, de votre grand-mère maternelle. »

Camille resta immobile.

Sa grand-mère Lucie était morte lorsqu’elle avait vingt-trois ans.

Une femme discrète, stricte, qui gardait ses papiers dans une armoire en bois et offrait toujours de l’argent dans des enveloppes jaunes pour les anniversaires.

Camille n’avait jamais entendu parler d’un placement.

« Pourquoi je ne savais rien ? »

« Votre mari se posait exactement la même question. »

Camille sentit ses mains devenir glacées.

« Ma mère savait ? »

Cette fois, Marc Delorme répondit sans détour.

« Selon les documents qu’Antoine m’a montrés, oui. »

Le moniteur accéléra.

Julien jura à voix basse.

Camille inspira difficilement.

« Qu’est-ce qu’Antoine avait découvert ? »

« Que le placement avait été clôturé quelques années après le décès de votre grand-mère. »

« Par qui ? »

Silence.

Camille ferma les yeux.

Elle connaissait déjà la réponse.

Marc Delorme dit :

« Le mandat portait la signature de votre mère. »

Camille ne parla plus.

L’argent du loyer n’était donc peut-être pas le début.

Claire avait pu agir sur les finances de sa fille bien avant la mort d’Antoine.

Bien avant la procuration.

Bien avant le déménagement.

Et Antoine l’avait découvert.

« Je veux ce dossier », dit Camille.

« Je vais vérifier ce que je peux légalement vous transmettre. »

« Faites-le aujourd’hui. »

« Je vais essayer. »

« Non. Faites-le. »

Sa voix avait changé.

Marc Delorme le comprit.

« D’accord. »

Avant de raccrocher, il ajouta :

« Madame Morel… votre mari ne pensait pas seulement qu’il y avait eu une erreur. »

Camille sentit sa poitrine se nouer.

« Qu’est-ce qu’il pensait ? »

« Il pensait que plusieurs opérations avaient été volontairement dissimulées. »


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