Julien resta longtemps debout au pied du lit, téléphone en main, à chercher des informations sur Horizon Patrimoine Conseil.
Camille lui demanda d’arrêter.
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne veux pas construire une histoire à partir de trois résultats Internet. »
Julien hocha la tête.
Il posa son téléphone.
« Tu as raison. »
Camille regarda l’heure.
Léa devait déjeuner avec Odile.
Une partie d’elle voulait tout interrompre, récupérer sa fille et rentrer chez elle.
Une autre comprenait que retourner dans son appartement sans comprendre ce qui s’était passé reviendrait à ramener avec elle chaque inquiétude.
Elle ouvrit la galerie de son téléphone.
Christian avait commencé à envoyer des photos de relevés.
Les images étaient parfois de travers.
Certaines zones étaient floues.
Mais les montants se distinguaient.
5 000 euros.
7 500.
10 000.
12 000.
Toujours vers le même destinataire.
Horizon Patrimoine Conseil.
Camille fit défiler lentement.
À côté des virements, il y avait aussi des paiements ordinaires.
Courses.
Pharmacie.
Restaurants.
Billets de train.
Rien qui ressemblait à une vie clandestine spectaculaire.
C’était presque plus dérangeant.
La dissimulation ne s’était pas construite dans un univers parallèle.
Elle avait cohabité avec les achats de pain et les prélèvements d’électricité.
Julien regarda par-dessus son épaule.
« Ça représente combien ? »
« Je ne veux pas compter maintenant. »
« D’accord. »
Camille fit défiler encore.
Un virement attira son attention.
8 000 euros.
Libellé : « apport dossier S. »
« C’est quoi, ça ? »
Julien fronça les sourcils.
« Aucune idée. »
Une autre ligne, deux mois plus tard :
6 500 euros.
Libellé : « dossier S. complément ».
Camille sentit un frisson.
« Ça peut être n’importe quoi. »
« Oui. »
Ils continuèrent.
Puis Camille s’arrêta.
Une ligne plus ancienne.
Octobre 2023.
3 000 euros vers Horizon Patrimoine Conseil.
Moins d’un mois après la mort d’Antoine.
Elle resta immobile.
Julien remarqua son expression.
« Quoi ? »
Elle lui montra.
Il baissa la voix.
« Elle avait déjà commencé. »
Camille ne répondit pas.
Son esprit revenait sans cesse aux semaines ayant suivi l’accident.
Elle se souvenait de presque rien de manière continue.
Seulement de fragments.
Le visage d’Antoine à la morgue.
Le bruit du sèche-linge.
Un bouquet de lys tellement odorant qu’elle avait dû le sortir sur le balcon.
Léa qui pleurait parce que Camille n’arrivait pas à allaiter correctement.
Claire qui prenait les papiers des mains de sa fille.
« Laisse-moi gérer. »
À l’époque, ces mots avaient été un soulagement.
Aujourd’hui, ils sonnaient autrement.
« Il faut qu’on regarde les papiers d’Antoine », dit-elle soudain.
Julien fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
Camille ne savait pas exactement.
Seulement une sensation.
« Parce qu’il se méfiait déjà de la situation avec mes parents. »
« Tu crois qu’il savait quelque chose ? »
« Je ne sais pas. »
Elle pensa au bureau d’Antoine.
Après sa mort, elle avait rangé ses affaires très lentement.
Certaines boîtes restaient encore dans le placard du couloir, parce qu’elle n’avait jamais réussi à les ouvrir.
« Il gardait tout », dit-elle.
« Quoi, tout ? »
« Les relevés. Les contrats. Les factures. Même les captures d’écran de réservations. »
Julien hocha lentement la tête.
« Tu veux que j’aille chez toi ? »
Camille le regarda.
« Maman a une clé. »
« Justement. »
Elle hésita.
La confiance envers Julien n’était pas réparée.
Mais il se trouvait là.
Et pour la première fois depuis des années, il semblait avoir compris que réparer quelque chose ne consistait pas à demander à Camille d’oublier.
« Va chez moi. »
Il se leva immédiatement.
« Qu’est-ce que je cherche ? »
« Dans le placard du couloir, il y a deux boîtes grises marquées “Antoine — administratif”. Ne prends rien d’autre. »
« D’accord. »
Camille le regarda.
« Et change la serrure. »
Julien acquiesça.
« Je le fais. »
Il quitta la chambre.
Camille resta seule.
Une infirmière passa pour les constantes.
Puis le docteur Lefranc lui annonça qu’une sortie le lendemain restait possible si le rythme demeurait stable.
« Pas aujourd’hui ? »
« Non. »
Elle eut un soupir de frustration.
« Vous n’aimez pas rester ici. »
« Je déteste ne pas contrôler ce qui se passe dehors. »
Le médecin sourit légèrement.
« C’est précisément pour ça que je préfère vous garder jusqu’à demain. »
Après son départ, Camille appela Odile.
Léa répondit au bout de quelques secondes.
« Maman ! »
La voix de l’enfant fit disparaître tout le reste.
Camille sourit.
« Bonjour, mon cœur. Tu fais quoi ? »
« Je mange des pâtes. »
« Encore ? »
« Oui. Odile elle fait des petites. »
Camille ferma les yeux.
« Tu es sage ? »
« Oui. Presque. »
Odile rit en arrière-plan.
Camille sentit sa poitrine se détendre.
Elle parla avec sa fille plusieurs minutes.
Des pâtes.
D’un dessin de chat.
D’un oiseau aperçu sur le balcon.
Des choses minuscules.
Des choses réelles.
Avant de raccrocher, Léa demanda :
« Mamie vient ? »
Camille resta silencieuse une seconde.
« Pas aujourd’hui. »
« Pourquoi ? »
Camille regarda le mur.
« Parce que maman doit d’abord régler certaines choses avec mamie. »
Léa sembla accepter.
« D’accord. »
Après l’appel, Camille pleura.
Pas longtemps.
Puis elle se lava le visage et attendit.
Julien revint en fin d’après-midi avec les deux boîtes grises.
Il avait aussi un petit sac contenant un cylindre de serrure usagé.
« C’est fait. »
Camille le regarda.
« Tu as croisé quelqu’un ? »
« Non. »
« La porte était normale ? »
« Oui. »
Il posa les boîtes sur la table.
« Je n’ai rien ouvert. »
Camille acquiesça.
« Merci. »
Le mot resta entre eux.
Julien ne répondit pas.
Il déplaça simplement la table plus près du lit.
Camille ouvrit la première boîte.
Des dossiers classés par année.
Assurances.
Impôts.
Factures.
Contrats.
Antoine écrivait les dates au stylo noir sur les pochettes.
Elle passa les doigts sur son écriture.
Un geste banal.
Cela suffit à lui couper le souffle.
Julien détourna le regard.
Camille reprit.
« 2023. »
Ils trouvèrent le dossier.
À l’intérieur, plusieurs enveloppes.
Un relevé bancaire.
Un tableau imprimé.
Des notes manuscrites.
Camille reconnut immédiatement une feuille.
C’était le tableau où Antoine avait calculé leur capacité d’épargne.
En bas, une ligne avait été entourée.
« Aide parents : 3 200 €/mois. »
À côté, Antoine avait écrit :
« vérifier bail ? »
Camille sentit son ventre se serrer.
Julien se pencha.
« Il se posait déjà la question. »
« Oui. »
Ils continuèrent.
Une autre feuille portait plusieurs calculs.
Camille lut à voix haute.
« Loyer réel probablement inférieur ? »
Elle se figea.
Julien la regarda.
« Il savait. »
« Pas forcément. »
« Mais il soupçonnait. »
Camille prit la feuille.
Antoine avait noté une adresse.
Celle de l’ancien appartement de ses parents.
Puis un montant trouvé probablement sur une annonce ancienne.
2 650 euros.
Camille sentit un choc.
« Maman disait trois mille deux cents. »
Julien se redressa.
« Dès l’ancien appartement ? »
Camille continua de lire.
Antoine avait écrit :
« Différence 550/mois. Demander quittance. »
Puis, plus bas :
« Camille refuse d’en parler pour éviter conflit. Revoir plus tard. »
Elle ferma les yeux.
Elle se souvenait.
Une dispute.
Antoine lui demandait une quittance.
Camille répondant que c’était humiliant de réclamer des preuves à ses parents.
« Ils ne sont pas des étrangers », avait-elle dit.
Antoine avait répondu :
« Justement. »
Elle n’avait pas compris.
Ou n’avait pas voulu comprendre.
Julien fouillait maintenant un dossier plus petit.
« Camille. »
Sa voix avait changé.
Elle leva les yeux.
Il tenait une enveloppe blanche.
Sur le devant, Antoine avait écrit :
« Pour Camille — si je n’arrive pas à lui en parler correctement. »
Camille sentit tout son corps se figer.
« Donne-moi ça. »
Julien lui tendit l’enveloppe.
Elle était fermée.
Pas cachetée avec du ruban.
Simplement rabattue.
Camille resta longtemps sans l’ouvrir.
« Tu veux que je sorte ? » demanda Julien.
« Non. »
Elle passa un doigt sous le rabat.
À l’intérieur se trouvaient trois pages manuscrites.
L’écriture d’Antoine.
Elle reconnut immédiatement sa manière de former les « r ».
Ses mains commencèrent à trembler.
La première ligne disait :
« Camille, si tu lis ça, c’est probablement parce que je n’ai pas réussi à te dire tout ça sans que tu penses que j’attaque ta famille. »
Elle s’arrêta.
Sa vision se brouilla.
Julien baissa les yeux.
Camille reprit.
Antoine expliquait qu’il avait vérifié certaines informations par inquiétude.
Il n’aimait pas voir Camille travailler davantage, repousser leurs projets et culpabiliser dès qu’elle envisageait de réduire l’aide.
Il avait trouvé l’ancien logement de ses parents sur plusieurs annonces archivées.
Les montants ne correspondaient pas à ce que Claire demandait.
Pas exactement.
Il avait également remarqué que le compte bénéficiaire du virement n’était pas identifié comme celui du propriétaire.
Camille sentit son cœur battre plus fort.
Antoine avait donc vu l’IBAN.
Il s’était posé les bonnes questions.
Trois ans avant elle.
Elle continua.
« Je ne pense pas forcément que ta mère te vole », avait-il écrit. « Je pense surtout que tu ne sais pas à quoi sert exactement l’argent et que tu refuses de demander parce que tu as peur de ce que la réponse ferait à votre relation. »
Camille porta une main à sa bouche.
Le reste de la lettre était encore plus difficile.
Antoine écrivait qu’il ne voulait pas décider à sa place.
Qu’il ne voulait pas lui dire de couper ses parents.
Qu’il voulait seulement qu’elle demande des documents.
Une quittance.
Un bail.
Une explication.
Et qu’ensuite, quelle que soit sa décision, il la soutiendrait.
Camille tourna la page.
Tout en bas, une dernière phrase.
« Si un jour tu découvres que j’avais raison de m’inquiéter, promets-moi de ne pas te punir d’avoir fait confiance. Ce qui compte, c’est ce que tu feras après avoir su. »
Camille ne put continuer.
Elle plia le papier contre sa poitrine.
Les larmes vinrent sans retenue.
Julien se leva, hésita, puis resta à distance.
Il ne tenta pas de la toucher.
Après un long moment, Camille reprit la lettre.
Une petite feuille était glissée derrière.
Un relevé imprimé.
Une ligne surlignée.
Virement de 3 200 euros vers C. Morel.
À côté, Antoine avait noté un numéro de téléphone.
Et un nom.
Marc Delorme — Horizon Patrimoine Conseil.
Camille cessa de respirer une seconde.
Julien vit le nom.
« Non. »
Camille regarda la feuille.
Horizon Patrimoine Conseil.
Le même cabinet.
Antoine connaissait déjà ce nom avant sa mort.
« Comment ? » murmura-t-elle.
Julien secoua lentement la tête.
« La date ? »
Camille regarda.
Août 2023.
Un mois avant l’accident d’Antoine.
Elle sentit un froid glacé lui traverser le dos.
Antoine avait donc découvert le lien entre le compte de Claire et Horizon Patrimoine Conseil avant sa mort.
Pas après.
Avant.
Et derrière le relevé, il avait noté une dernière phrase :
« RDV Delorme — jeudi 14 septembre, 17 h 30. »
Camille fixa la date.
Deux jours avant la mort d’Antoine.
Elle se souvenait parfaitement de ce jeudi-là.
Il était rentré tard.
Il avait dit qu’il avait eu un rendez-vous professionnel.
Ils s’étaient à peine parlé.
Et maintenant, trois ans plus tard, Camille tenait entre ses mains la preuve qu’il avait rencontré quelqu’un lié aux finances cachées de sa mère quarante-huit heures avant de mourir.