PARTIE 2 – Une inconnue arrive pour Léa pendant que les médecins pressent Camille de signer des papiers qu’elle n’est pas certaine de revoir

Le docteur Lefranc posa le dossier au pied du lit et tira le tabouret jusqu’à Camille. Il n’avait pas besoin de parler fort. Autour d’eux, les urgences semblaient fonctionner à plusieurs vitesses : chaussures qui couraient dans le couloir, alarmes électroniques, conversations brèves derrière les rideaux, puis ce petit espace autour du lit où tout paraissait soudain immobile.

« Votre cœur bat beaucoup trop vite depuis trop longtemps », expliqua-t-il. « Nous avons essayé le traitement médicamenteux. Il n’a pas produit l’effet attendu. »

Camille observa ses mains. Elles lui parurent détachées d’elle, posées sagement sur le drap tandis que le reste de son corps se débattait.

« Vous allez m’opérer ? »

« Nous envisageons une procédure interventionnelle. L’équipe de cardiologie est prête. Je préfère être clair : attendre davantage comporte un risque. »

Le mot « risque » resta suspendu entre eux.

Camille avait passé assez de temps dans les services hospitaliers au cours de sa formation d’infirmière pour savoir que les médecins utilisaient rarement les formulations les plus inquiétantes devant un patient conscient. Lorsque l’un d’eux disait qu’attendre comportait un risque, cela signifiait généralement qu’il voulait éviter de prononcer une phrase plus précise.

« Quel risque ? »

Le médecin inspira.

« Une aggravation brutale du trouble du rythme. Une perte de connaissance. Dans le pire des cas, un arrêt cardiaque. »

Léa jouait avec l’étiquette de son doudou, assise à deux mètres de là. Heureusement, elle ne comprenait pas.

Camille, elle, comprenait chaque mot.

Son premier réflexe ne fut pas de penser à mourir. Elle pensa au petit déjeuner de Léa. À la veilleuse en forme de lapin dans sa chambre. Au fait que sa fille refusait les yaourts à la fraise mais mangeait ceux à l’abricot. À la pochette bleue contenant son carnet de santé. À Antoine, surtout, et à la promesse qu’elle lui avait faite sans jamais la dire à voix haute : Léa ne perdrait pas ses deux parents.

« Je dois juste attendre la personne qui vient la chercher », murmura-t-elle.

« Nous avons quelques minutes. Pas beaucoup plus. »

Une infirmière approcha avec un formulaire.

« Il nous faut aussi votre consentement, madame. Je vais vous expliquer chaque rubrique. »

Camille prit le stylo. Ses doigts étaient froids.

Sur le papier, son nom semblait appartenir à quelqu’un d’autre.

Camille Morel. Trente-quatre ans.

Personne à prévenir en cas de complication : vide.

Elle resta fixée sur cette ligne.

« Vous voulez que j’ajoute quelqu’un ? » demanda l’infirmière.

Camille pensa à sa mère.

Elle pensa à son père.

Puis à Julien, son frère cadet de trois ans, qui se trouvait probablement dans la même voiture qu’eux en direction de Paris. Julien qui savait très bien que Camille payait le loyer familial depuis neuf ans. Julien qui, à chaque repas, avait accepté les remerciements de leurs parents lorsqu’ils parlaient de « tout ce qu’il faisait pour eux ».

Elle reposa la pointe du stylo.

« Mettez ma mère si vous êtes obligés d’avoir un nom. »

« Numéro ? »

Camille le dicta.

Le simple fait de fournir ce contact lui donna l’impression d’accomplir une formalité administrative plutôt que de désigner quelqu’un sur qui elle pouvait compter.

L’infirmière quitta le box avec le document.

Le téléphone de Camille vibra enfin.

Son cœur fit un bond qui n’avait rien à voir avec l’arythmie.

Un message de sa mère.

Camille l’ouvrit.

« On part. Essaie de te reposer et évite de te monter la tête. Bisous à Léa. »

Elle lut deux fois.

Pas de question.

Pas « où es-tu exactement ? »

Pas « qu’a dit le médecin ? »

Pas « est-ce qu’on doit faire demi-tour ? »

Elle montra presque le message au docteur Lefranc, comme si elle avait besoin d’un témoin pour confirmer qu’elle n’en inventait pas la froideur. Puis elle éteignit l’écran.

« Tout va bien ? » demanda-t-il.

Camille eut un rire minuscule, sans joie.

« Oui. Ma mère me conseille de ne pas me monter la tête. »

Il la regarda une seconde de trop, mais eut la délicatesse de ne rien répondre.

Vingt-trois minutes après l’appel à la plateforme, une femme apparut à l’entrée du box. Elle devait avoir une soixantaine d’années. Elle portait un pantalon sombre, des chaussures plates encore mouillées de pluie et un gilet de laine couleur noisette. Pas de parfum fort, pas de gestes brusques. Elle tenait un badge professionnel dans une main et un petit sac dans l’autre.

« Madame Morel ? Je suis Odile Martin. »

Camille sentit sa gorge se serrer.

Odile ne s’approcha pas immédiatement de Léa. Elle parla d’abord à Camille, vérifia son identité et les coordonnées transmises par le service. Ensuite seulement, elle s’accroupit à distance de l’enfant.

« Bonsoir, Léa. »

Léa se cacha derrière son doudou.

Odile sourit.

« Moi, je m’appelle Odile. Tu n’es pas obligée de me parler tout de suite. »

Elle sortit de son sac une petite feuille et trois crayons.

« On m’a dit que j’allais passer un peu de temps avec une petite fille qui aime peut-être dessiner. Mais on ne m’a pas dit si elle préférait les chats, les dinosaures ou les camions. C’est embêtant. »

Léa abaissa légèrement son doudou.

« Chat. »

« Ah. Heureusement que tu me préviens. Je serais partie sur un très mauvais dinosaure. »

Camille détourna le visage un instant.

Ce n’était presque rien : une inconnue qui prenait trente secondes pour parler à sa fille comme à une personne. Pourtant, après la conversation avec sa mère, cette attention lui parut immense.

Odile vint ensuite près du lit.

« On m’a expliqué que vous deviez être prise en charge rapidement. J’ai l’autorisation pour garder Léa jusqu’à demain matin, renouvelable si nécessaire. Je vous enverrai des nouvelles. Elle sera chez moi, pas dans une structure collective. J’ai une chambre adaptée pour les enfants accueillis en urgence. »

« Elle se réveille parfois vers trois heures. Il faut lui remettre sa veilleuse sinon elle pleure. »

Odile sortit immédiatement un petit carnet.

« D’accord. »

« Elle boit du lait tiède, mais pas trop chaud. Et elle fait semblant de ne pas avoir besoin de son doudou pour dormir, alors qu’en fait… »

La voix de Camille se brisa.

Odile attendit.

Elle ne lui dit pas de se calmer.

Elle ne lui assura pas que tout irait bien.

Elle lui laissa simplement le temps de continuer.

« Son carnet de santé est dans son sac. Elle n’a pas d’allergie. Mon numéro est déjà enregistré. Si jamais… »

Le mot resta coincé.

Odile referma doucement le carnet.

« Je vais m’occuper d’elle pendant que les médecins s’occupent de vous. Une chose à la fois. »

Camille acquiesça.

Léa s’approcha du lit lorsqu’elle comprit qu’elle allait partir. Ses lèvres tremblaient.

« Maman vient ? »

« Pas tout de suite, mon cœur. »

« Pourquoi ? »

Camille posa sa paume contre la joue chaude de sa fille.

« Parce que le docteur doit réparer quelque chose dans maman. »

« Cassé ? »

Camille força un sourire.

« Un petit peu. »

Léa réfléchit avec le sérieux des enfants.

« Papa réparait. »

Ces deux mots lui coupèrent le souffle.

Antoine réparait effectivement tout. Les jouets, les robinets, les portes de placard et les objets qu’il aurait été plus simple de jeter. Léa n’avait que quelques souvenirs de lui, mais elle se rappelait encore cette caractéristique-là.

« Oui », souffla Camille. « Papa réparait beaucoup de choses. »

Odile regarda ailleurs.

Camille embrassa Léa sur le front, puis sur les deux joues, puis encore sur le front.

« Tu vas avec Odile. Tu fais ce qu’elle te dit. Je t’appelle dès que je peux. »

Léa s’agrippa à son cou.

La douleur traversa la poitrine de Camille au même instant, brutale. Le moniteur lança une alarme.

Deux soignants entrèrent presque aussitôt.

« Il faut y aller », dit le docteur Lefranc.

Léa se mit à pleurer.

Odile la prit dans ses bras sans l’arracher à Camille. Elle attendit que la petite desserre elle-même ses doigts.

« Maman ! »

Camille eut juste le temps de dire :

« Je suis là. Je reviens. »

Puis le lit se mit en mouvement.

Le plafond défila au-dessus d’elle : dalle blanche, lampe, dalle blanche, panneau « cardiologie », autre lampe. La porte du box disparut derrière un angle. Camille tourna la tête jusqu’au dernier moment, cherchant Léa.

La dernière image qu’elle aperçut fut Odile tenant sa fille contre son épaule.

Pas sa mère.

Pas son père.

Pas Julien.

Odile.

Une inconnue arrivée sous la pluie.

Dans l’ascenseur, le docteur Lefranc consulta l’écran portable fixé au brancard.

« Nous devons stabiliser votre rythme avant la salle. »

Camille ferma les yeux.

Elle pensa au numéro de sa mère écrit sur le formulaire.

« Docteur ? »

« Oui ? »

« Si quelque chose se passe… vous l’appellerez ? »

« Bien sûr. »

Camille ouvrit les yeux.

« Dites-lui que c’était vraiment grave. »

Le médecin fronça légèrement les sourcils.

« Pardon ? »

Elle secoua la tête.

« Rien. Laissez tomber. »

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent.

On la conduisit dans une petite salle de préparation où une infirmière commença à retirer ses bijoux. Camille avait encore son alliance, passée depuis la mort d’Antoine de l’annulaire gauche à une chaîne autour du cou.

« Je dois l’enlever aussi », dit l’infirmière.

Camille serra le petit anneau entre ses doigts avant de le laisser glisser dans une enveloppe transparente.

Son téléphone était posé près de son sac.

Elle demanda :

« J’ai le temps de passer un appel ? »

L’infirmière regarda vers la porte.

« Très court. »

Camille prit l’appareil.

Elle ne rappela pas sa mère.

Elle ne rappela pas Julien.

Elle ouvrit l’application de sa banque, resta quelques secondes devant l’écran d’accueil, puis la referma.

Neuf ans plus tôt, elle avait accepté de payer le loyer de ses parents pour « quelques mois ».

Quelques mois étaient devenus cent huit prélèvements.

Trois mille deux cents euros, chaque mois.

Et pour la première fois, allongée sur un brancard avant une intervention qu’elle n’était pas certaine de traverser, Camille se demanda ce qui arriverait à cet argent si elle ne se réveillait pas.

La réponse lui donna plus froid que la salle elle-même.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Avant l’intervention, Camille repense aux neuf années où son frère a reçu les remerciements pour l’argent qu’elle envoyait en silence