PARTIE 8 – En confrontant Julien face à face, Camille découvre que l’argent du loyer servait peut-être depuis longtemps à bien autre chose qu’au logement

Julien arriva une heure après le départ de leur mère.

Camille avait eu le temps de se calmer suffisamment pour que son rythme cardiaque revienne dans une zone acceptable.

Odile était repartie avec Léa après une courte visite. La séparation avait été difficile, mais Camille préférait savoir sa fille loin du conflit.

Lorsque Julien entra, il ne ressemblait pas à quelqu’un venu se défendre.

Ses cheveux étaient en désordre. Son tee-shirt froissé dépassait sous une veste qu’il avait visiblement enfilée trop vite. Il tenait deux cafés, puis se rappela en voyant le plateau de Camille qu’elle n’avait probablement pas le droit d’en boire.

« J’ai pris ça par réflexe. »

Camille désigna la table.

« Pose-le. »

Il s’assit.

Pendant plusieurs secondes, ni l’un ni l’autre ne parla.

Julien regarda les appareils.

« Ça fait bizarre de te voir branchée à tout ça. »

Camille ne répondit pas.

Il posa les mains entre ses genoux.

« Maman m’a dit que tu l’avais virée. »

« Elle t’a dit pourquoi ? »

« Elle a dit que tu étais furieuse à cause de Montpellier. »

Camille hocha lentement la tête.

« Elle t’a dit qu’ils voulaient continuer à me prendre trois mille deux cents euros même avec un loyer moitié moins cher ? »

Julien releva les yeux.

« Quoi ? »

Camille l’observa attentivement.

Le choc avait l’air réel.

Mais elle avait passé neuf ans à croire qu’elle savait lire son frère.

« Tu ne savais pas ? »

« Non. »

« Elle dit que tu savais qu’ils regardaient dans le Sud. »

« Ça oui. Papa en parlait depuis cet été. »

« Et tu ne m’as rien dit. »

Julien passa la main sur son visage.

« Je pensais qu’ils t’en avaient parlé. »

Camille eut un rire sec.

« Tout le monde pense toujours que quelqu’un d’autre m’a parlé. »

« Je te jure que je croyais que tu savais. »

« Tu savais aussi que je payais. »

« Oui. »

« Donc tu savais qu’un déménagement me concernait directement. »

Il baissa les yeux.

« Oui. »

« Et tu n’as rien dit. »

« Non. »

Camille inspira profondément.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’on venait déjà de se disputer à propos d’autre chose. »

« À propos de quoi ? »

Julien hésita.

« Papa voulait que je les aide pour le déménagement. »

« Financer ? »

« Non. Les démarches. Les visites. »

Camille le fixa.

« Donc il te demandait de les aider à préparer un déménagement financé par mon argent. »

« Dit comme ça… »

« Il n’y a pas une meilleure façon de le dire. »

Julien se frotta les mains.

« Je sais. »

Camille le regarda longtemps.

« Est-ce que tu savais qu’ils comptaient épargner la différence ? »

« Non. »

« Tu es sûr ? »

Il releva brusquement la tête.

« Oui. »

« Parce que si je découvre encore un truc plus tard— »

« Je ne savais pas. »

Sa voix avait claqué.

Camille se tut.

Julien baissa immédiatement le ton.

« Désolé. »

Il fixa le café posé sur la table.

« Je savais qu’ils voulaient partir. Je savais qu’ils regardaient des appartements moins chers. J’ai même dit à maman que ce serait logique que tu paies moins. »

Camille fronça les sourcils.

« Elle a répondu quoi ? »

Julien réfléchit.

« Elle a dit quelque chose comme : “On verra avec Camille quand ce sera concret.” »

Camille sentit son ventre se nouer.

« Elle n’avait donc pas l’intention de me demander avant. »

« Apparemment non. »

Un silence suivit.

Camille observa son frère.

« Julien, j’ai besoin que tu me dises tout ce que tu sais sur l’argent. »

Il fronça les sourcils.

« Quel argent ? »

« Le loyer. Les comptes. Ce que maman fait. Tout. »

« Je n’ai pas accès à leurs comptes. »

« Tu étais suffisamment proche pour savoir qu’ils cherchaient dans le Sud. »

Il soupira.

« Ça ne veut pas dire que je connais leurs finances. »

« Tu as profité d’un mensonge pendant neuf ans. Tu comprends que ta parole vaut un peu moins cher aujourd’hui. »

Il encaissa la phrase.

« Oui. »

Camille continua :

« Est-ce que mes trois mille deux cents euros allaient directement au propriétaire ? »

Julien releva les yeux.

« Je pensais que oui. »

« Tu pensais ? »

« Je n’ai jamais vérifié. »

Camille sentit une alarme intérieure se mettre en marche.

« Moi, je fais le virement sur le compte que maman m’a donné. »

Julien se redressa.

« Quel compte ? »

« Celui qu’elle m’a présenté comme le compte de gestion du loyer. »

« Attends. Tu ne paies pas directement le propriétaire ? »

Camille se figea.

« Non. »

Le silence tomba brutalement.

« Pourquoi tu poses la question comme ça ? »

Julien se leva presque de sa chaise.

« Parce que papa m’a toujours dit qu’ils payaient eux-mêmes le bailleur. »

Camille sentit son cœur battre plus vite.

« Quoi ? »

« Il m’a dit une fois que maman centralisait les dépenses sur leur compte courant. »

« Elle m’a donné un RIB séparé. »

Julien fronça les sourcils.

« Tu peux voir le nom du titulaire ? »

Camille prit son téléphone.

Ses doigts commencèrent à trembler.

Elle ouvrit l’historique bancaire.

Le compte bénéficiaire apparaissait sous un libellé qu’elle avait elle-même enregistré neuf ans auparavant : « Loyer parents ».

Mais le titulaire réel ?

Elle ouvrit les détails du bénéficiaire.

Nom : C. Morel.

Camille resta immobile.

« C. Morel », lut-elle.

Julien fronça les sourcils.

« Ça peut être papa. »

Le prénom de leur père était Christian.

Celui de leur mère, Claire.

C. Morel pouvait être l’un ou l’autre.

« L’IBAN ? »

Camille le montra.

Julien sortit son téléphone.

« Envoie-le-moi. »

« Pourquoi ? »

« J’ai un ancien virement vers papa dans mes favoris bancaires. Je peux comparer. »

Camille copia l’IBAN.

Julien le regarda.

Puis secoua la tête.

« Ce n’est pas le compte de papa. »

La pièce sembla basculer légèrement.

« Tu es sûr ? »

« Oui. Celui de papa finit par 4187. Là, c’est 9021. »

Camille sentit une pression dans la poitrine.

Pas une douleur médicale.

Autre chose.

« Donc c’est probablement celui de maman. »

Julien hocha lentement la tête.

« Ou un compte joint secondaire. »

« Pourquoi un compte secondaire ? »

« J’en sais rien. »

Camille ouvrit les yeux plus grands.

« Papa ne sait peut-être même pas combien je verse. »

Julien resta silencieux.

Cette possibilité semblait leur arriver en même temps.

« Il savait que tu payais quelque chose ? » demanda-t-il.

« Il croyait que c’était toi qui payais. »

« Oui, mais le montant ? »

Camille réfléchit.

Au fil des années, son père avait souvent parlé du loyer. Mais avait-il jamais cité les trois mille deux cents euros ?

Elle ne se souvenait pas.

« Je ne sais pas. »

Julien se leva et commença à marcher dans la chambre.

« Attends. »

Il s’arrêta.

« Le loyer est vraiment de trois mille deux cents ? »

Camille sentit le sang quitter son visage.

« Quoi ? »

« Je demande juste. »

« Depuis neuf ans, maman me dit que c’est trois mille deux cents. »

Julien fixait le sol.

« Le premier appartement était à ce prix-là ? »

« Oui. »

« Mais ils ont déménagé il y a quatre ans. »

Camille se figea.

Bien sûr.

Elle le savait.

Ses parents avaient quitté leur ancien logement pour un appartement plus récent à Saint-Grégoire.

Sa mère lui avait simplement dit que le nouveau loyer était « pratiquement le même ».

Camille n’avait jamais demandé à voir le bail.

Elle s’était contentée de continuer le virement.

Trois mille deux cents euros.

Chaque mois.

« Tu connais le montant actuel ? » demanda-t-elle.

Julien se tourna vers elle.

« Non. »

« Papa ? »

« Peut-être. »

Camille regarda son téléphone.

Ses mains étaient maintenant glacées.

« Appelle-le. »

Julien hésita.

« Maintenant ? »

« Oui. »

Il composa le numéro.

Le père répondit au bout de quelques secondes.

« Julien ? »

« Papa, je suis avec Camille. »

Silence.

« Elle va bien ? »

Camille entendit la question à travers le haut-parleur.

Trop tard encore.

« Elle est là. »

Julien activa le mode haut-parleur.

« Papa, c’est combien votre loyer actuel ? »

« Quoi ? »

« Le loyer de l’appartement. Combien vous payez par mois ? »

« Pourquoi tu me demandes ça ? »

Camille intervint.

« Parce que je veux savoir. »

Son père se tut.

« Papa ? »

« Deux mille cent cinquante. »

Camille ne bougea plus.

Julien resta bouche entrouverte.

« Combien ? » demanda-t-il.

« Deux mille cent cinquante euros. Charges comprises. »

Camille regarda l’écran de son téléphone.

Trois mille deux cents.

Deux mille cent cinquante.

Une différence de mille cinquante euros.

Chaque mois.

Pendant quatre ans.

Elle calculait déjà sans vouloir calculer.

Douze mille six cents par an.

Plus de cinquante mille euros.

« Depuis quand ? » demanda Camille.

Son père répondit :

« Depuis qu’on a emménagé ici. Pourquoi ? »

Camille ferma les yeux.

Quatre ans.

Quatre années pendant lesquelles elle avait continué à envoyer trois mille deux cents euros.

« Maman t’a dit combien je versais ? »

Le silence au bout du fil fut immédiat.

« Tu versais quoi ? »

Camille ouvrit les yeux.

Julien la regardait.

Son visage avait changé.

Il avait compris.

« Papa », dit Camille, très lentement. « Depuis neuf ans, j’envoie de l’argent tous les mois à maman pour le loyer. »

« Je sais que tu as aidé parfois. »

« Pas parfois. Tous les mois. »

Silence.

« Combien ? »

Camille serra le téléphone.

« Trois mille deux cents euros. »

Son père ne répondit pas.

Puis elle entendit quelque chose tomber de son côté.

« Papa ? »

« Trois mille deux cents ? »

« Oui. »

« Depuis quand ? »

« Neuf ans. »

Un souffle court.

« Claire m’a toujours dit que l’aide venait de Julien et qu’elle couvrait seulement une partie de ce qu’on ne pouvait pas assumer. »

Camille fixa son frère.

Julien secoua lentement la tête.

Le père poursuivit :

« Je pensais que… je pensais que Julien envoyait huit cents, parfois mille. »

Personne ne parla.

Camille sentit tout l’édifice familial se fissurer d’un coup.

Ce n’était plus seulement Julien qui avait accepté un mérite qui ne lui appartenait pas.

Ce n’était plus seulement leur mère qui avait laissé Camille financer leur logement.

Claire avait raconté des histoires différentes à chacun.

À Camille : le loyer est de trois mille deux cents, nous ne pouvons rien payer.

À Christian : Julien nous aide un peu.

À Julien : Camille sait pour le déménagement.

Chaque version isolait les autres.

« Papa », dit Camille. « Tu as accès au compte où maman reçoit mon virement ? »

Long silence.

« Quel compte ? »

Camille ferma les yeux.

La réponse était là.

Claire avait un compte que son mari ne connaissait pas.

Un compte qui recevait trois mille deux cents euros chaque mois.

Pendant des années.

Et dont une partie ne servait manifestement pas au loyer.

« Papa », reprit-elle, « il faut que tu me dises exactement ce que maman t’a raconté sur vos finances. »

La voix de son père avait changé.

Il n’était plus inquiet pour le loyer.

Il avait peur.

« Camille… je crois qu’il faut que je parle à ta mère. »

« Non. »

Elle s’entendit répondre avant même d’avoir décidé.

« D’abord, tu me dis ce que toi tu sais. Après seulement, tu lui parles. »

Son père resta silencieux.

Puis il dit :

« D’accord. »

Camille regarda Julien.

Pour la première fois depuis neuf ans, ils ne semblaient plus être frère et sœur placés de part et d’autre d’un mensonge.

Ils étaient deux personnes découvrant qu’elles avaient peut-être été manipulées par la même femme.

Et Camille comprit que la question n’était plus de savoir pourquoi sa mère avait refusé de venir à l’hôpital.

La question était devenue bien plus dangereuse :

où étaient passés les dizaines de milliers d’euros qu’elle n’aurait jamais dû payer ?


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