PARTIE 7 – Une visite inattendue dans la chambre de Camille révèle que sa mère préparait depuis des semaines un changement dont personne ne devait l’informer

Camille ne s’était pas attendue à dormir.

Après l’appel avec Julien, son esprit était resté accroché au message du propriétaire et à cette formulation précise : « la décision évoquée par Mme Morel ».

Sa mère avait donc fait davantage que poser une question.

Elle avait parlé d’une décision.

Camille avait passé une partie de la nuit précédente à tenter de survivre, tandis que ses parents partaient à un concert.

Et avant cela, pendant des semaines peut-être, sa mère avait planifié quelque chose autour d’un appartement que Camille finançait.

Sans rien lui dire.

Elle posa le téléphone sur la table roulante.

Une infirmière entra pour vérifier sa tension.

« Vous avez l’air très réveillée pour quelqu’un qui a besoin de repos », observa-t-elle.

Camille eut un sourire faible.

« J’ai une famille très stimulante. »

L’infirmière ne posa pas de question.

Elle prit les constantes, vérifia le pansement et lui rappela qu’elle devait éviter le stress.

Camille faillit rire.

À peine la soignante sortie, quelqu’un frappa à la porte.

« Entrez. »

Ce ne fut ni le docteur Lefranc ni une infirmière.

Odile apparut avec Léa dans les bras.

Pendant une seconde, Camille ne comprit pas.

Puis Léa la vit.

« Maman ! »

La petite fille se débattit avec une telle énergie qu’Odile dut la poser immédiatement.

Léa traversa la chambre en courant.

Camille ouvrit les bras, puis se rappela trop tard qu’elle n’était pas censée faire de mouvements brusques.

La douleur la traversa lorsqu’elle se pencha, mais elle ne recula pas.

« Doucement, doucement », dit Odile.

Léa grimpa sur le bord du lit.

Camille enfouit le visage dans ses cheveux.

Ils sentaient le shampoing pour enfant et le chocolat.

Elle ferma les yeux.

Pour la première fois depuis l’ambulance, elle se sentit réellement revenue dans son propre corps.

« T’es réparée ? » demanda Léa.

Camille sourit contre sa tempe.

« Un peu. »

« Le docteur il a bien réparé ? »

« Oui. »

Léa réfléchit.

« Comme papa ? »

Le sourire de Camille trembla.

« Presque aussi bien. »

Odile posa un sac sur la chaise.

« Je me suis permis de passer parce qu’on m’a dit que les visites courtes étaient autorisées et qu’elle demandait beaucoup après vous. »

« Merci. »

Le mot était insuffisant.

Camille ne connaissait cette femme que depuis une nuit.

Et pourtant, Odile connaissait déjà mieux les habitudes de Léa que certains membres de sa propre famille.

« Elle a bien dormi ? »

« Oui. Un réveil vers trois heures, comme vous l’aviez prévu. »

Odile sourit.

« La porte entrouverte a fait son travail. »

Léa jouait avec le bracelet hospitalier de Camille.

Odile sortit ensuite un carnet.

« J’ai noté ce qu’elle a mangé et les heures. Vous n’avez pas à vous en soucier maintenant, mais je préfère tout vous laisser. »

Camille prit le carnet.

« Vous faites ça avec tous les parents ? »

« Oui. Surtout ceux qui sont habitués à tout contrôler parce qu’ils n’ont personne sur qui se reposer. »

Camille leva les yeux.

Odile comprit immédiatement qu’elle était allée juste.

« Désolée », dit-elle. « Déformation professionnelle. »

« Non. C’est juste… très exact. »

Odile s’assit.

« Vous avez de la famille qui peut prendre la suite ? »

Camille regarda Léa.

« C’est compliqué. »

Odile acquiesça.

« Pas besoin de m’expliquer. »

Une phrase simple.

Encore une fois, pas de jugement.

Pas « mais ce sont vos parents ».

Pas « il faut pardonner ».

Pas « la famille, c’est important ».

Camille sentit une gratitude étrange monter en elle.

Elle allait répondre lorsqu’un bruit de voix retentit dans le couloir.

Une voix qu’elle reconnut immédiatement.

Sa mère.

« Je suis sa mère. Vous allez me laisser entrer. »

Camille se figea.

Odile tourna la tête vers la porte.

Quelques secondes plus tard, Mme Morel apparut dans l’encadrement.

Manteau beige.

Cheveux impeccablement attachés.

Maquillage encore soigné malgré le trajet.

Elle tenait son sac contre elle comme si elle était venue à un rendez-vous qu’on lui avait imposé.

Son regard alla d’abord vers Camille.

Puis vers Léa.

Puis vers Odile.

« Ah », dit-elle.

Aucun « comment vas-tu ? »

Aucun « mon Dieu ».

Juste ce petit son sec.

Camille sentit son ventre se contracter.

« Bonjour, maman. »

Sa mère entra.

« Ton père est en bas. Il se gare. »

« Julien ? »

« Il est parti prendre un café. »

Camille comprit qu’ils étaient donc revenus de leur déplacement plus tôt que prévu.

« Vous avez quitté Paris ? »

Sa mère posa son sac sur une chaise.

« Évidemment. »

Le mot piqua.

Camille la regarda.

« Évidemment ? »

« Quand on a compris que tu avais décidé de tout chambouler, il fallait bien revenir. »

Odile baissa les yeux vers Léa.

Camille sentit le sang battre dans ses tempes.

« Tout chambouler. »

Sa mère soupira.

« Ne commence pas. »

Camille eut un sourire incrédule.

« Je suis à l’hôpital. »

« Je vois bien. »

« J’ai eu une intervention cardiaque cette nuit. »

« On le sait maintenant. »

« Tu le savais hier. Le docteur t’a appelée. »

Sa mère détourna légèrement le regard.

« Il m’a dit qu’on s’occupait de toi. »

« Il t’a dit qu’il y avait un risque de complication grave. »

« Les médecins utilisent toujours des termes inquiétants pour se couvrir. »

Camille resta immobile.

Odile se leva.

« Je peux emmener Léa faire un tour dans le couloir si vous voulez. »

Camille regarda sa fille.

« Oui. S’il vous plaît. »

Sa mère fronça les sourcils.

« Je peux garder ma petite-fille. »

Camille répondit immédiatement :

« Non. »

Le mot tomba lourdement.

Sa mère la fixa.

Odile prit doucement la main de Léa.

« On va chercher un jus de pomme ? »

Léa hocha la tête.

Elles sortirent.

La porte se referma.

Sa mère se redressa.

« C’était quoi, ça ? »

« Une conséquence. »

« De quoi ? »

Camille la regarda droit dans les yeux.

« D’hier soir. »

Sa mère secoua la tête.

« Camille, on ne va pas refaire toute la nuit. »

« Si. »

« J’ai déjà expliqué à ton père que je ne pensais pas que c’était si grave. »

« Tu mens. »

Le visage de sa mère changea.

« Pardon ? »

« Le docteur m’a raconté l’appel. »

Silence.

« Il t’a dit que le traitement ne marchait pas. Que j’allais être opérée en urgence. Qu’il y avait un risque grave. Et tu lui as dit que j’étais anxieuse de nature. »

Sa mère serra la mâchoire.

« J’essayais de lui expliquer ton caractère. »

« Mon caractère n’arrêtait pas mon cœur. »

« Ne dramatise pas avec les mots. »

Camille la fixa.

« Tu réalises ce que tu viens de dire ? »

Sa mère détourna les yeux.

« On est revenus, non ? »

« Pour moi ou pour le loyer ? »

Le silence suivant donna la réponse.

Camille sentit quelque chose céder en elle.

Pas un choc.

Plutôt la disparition d’un dernier espoir.

« Papa m’a appelé avant de demander comment j’allais. Il voulait savoir pourquoi le paiement était suspendu. »

Sa mère s’assit brusquement.

« Tu ne peux pas nous faire ça. »

« Je peux. »

« On dépend de cet argent. »

« Depuis neuf ans. »

« Et tu vas nous couper du jour au lendemain ? »

« Je vous ai demandé hier de venir chercher Léa. Tu m’as coupée du jour au lendemain. »

Sa mère secoua la tête.

« Ce n’est pas comparable. »

« Pour moi, si. »

« Tu avais une solution. »

« Après ton refus. »

« Et finalement, tout s’est bien passé. »

Camille sentit la colère lui brûler la poitrine.

« Non. Tout ne s’est pas bien passé. J’ai survécu. Ce n’est pas la même chose. »

Sa mère pinça les lèvres.

« Ton père est très inquiet. »

« Moi aussi, j’étais inquiète. »

« On parle de perdre notre logement. »

Camille se redressa.

« Justement. Parlons du logement. »

Sa mère se figea.

« Quoi ? »

« Pourquoi as-tu écrit au propriétaire la semaine dernière pour parler d’une résiliation anticipée ? »

Pour la première fois depuis son arrivée, le masque de sa mère se fissura clairement.

Ses yeux bougèrent vers la porte.

Puis vers Camille.

« Qui t’a dit ça ? »

« Donc c’est vrai. »

« Ce n’est pas ce que tu crois. »

Camille rit sans humour.

« Cette phrase n’a jamais annoncé une bonne nouvelle. »

Sa mère prit son sac sur ses genoux.

« On réfléchissait simplement à certaines options. »

« Lesquelles ? »

« Rien n’était décidé. »

« Le propriétaire parle d’une décision. »

« Les propriétaires exagèrent tout pour avoir une trace écrite. »

Camille la regarda.

Même maintenant, elle cherchait une sortie latérale.

« Où vouliez-vous aller ? »

« Je viens de te dire que rien n’était décidé. »

« Où ? »

Sa mère se tut.

Camille attendit.

Enfin, Mme Morel souffla :

« Dans le Sud. »

Camille sentit un frisson.

« Où exactement ? »

« Près de Montpellier. »

« Pourquoi ? »

Sa mère baissa les yeux.

« Ton père en a assez du climat ici. »

Camille resta silencieuse.

« Depuis quand vous parlez de partir ? »

« Quelques mois. »

« Et vous comptiez me prévenir quand ? »

« Quand on aurait été certains. »

« Vous saviez que je payais votre appartement. »

« Justement. »

Camille fronça les sourcils.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Sa mère ne répondit pas.

« Maman. »

« On pensait que si on déménageait dans quelque chose de moins cher, ça t’arrangerait aussi. »

Camille resta immobile.

« Combien moins cher ? »

Sa mère hésita.

« Environ mille six cents. Peut-être mille huit cents. »

La moitié.

Camille sentit une nouvelle question se former.

« Et les trois mille deux cents euros que je versais chaque mois ? »

Sa mère regarda ses mains.

Camille comprit avant même d’entendre la réponse.

« Vous comptiez me demander de continuer à envoyer la même somme. »

Sa mère releva les yeux.

« Pas exactement. »

« Alors exactement quoi ? »

Le visage de Mme Morel se durcit.

« Ton père n’a presque rien pour sa retraite. On pensait mettre la différence de côté. »

Camille ne répondit plus.

La pièce semblait soudain trop petite.

« Avec mon argent. »

« Pour la famille. »

« Sans me le dire. »

« On te l’aurait expliqué. »

« Après avoir signé ? »

Sa mère ne répondit pas.

Camille sentit une nausée monter.

Pendant des années, elle avait cru aider ses parents à conserver un toit qu’ils ne pouvaient pas assumer.

En réalité, sa mère avait commencé à envisager de transformer cette aide en épargne.

Sans lui demander.

Sans même la prévenir.

« Est-ce que papa est au courant ? »

Sa mère détourna les yeux.

« Pas de tous les détails. »

Camille eut un rire bref.

Bien sûr.

Encore une personne tenue dans une version partielle de la vérité.

« Et Julien ? »

Cette fois, sa mère resta silencieuse trop longtemps.

Camille la fixa.

« Julien savait ? »

Mme Morel soupira.

« Il savait qu’on regardait dans le Sud. »

« Il savait pour la différence d’argent ? »

Le silence répondit.

Camille sentit ses doigts devenir froids.

« Il savait. »

« Camille… »

« Il savait. »

Sa mère se leva.

« Ce n’était pas son idée. »

« Mais il savait. »

« On parlait simplement de possibilités. »

Camille regarda la porte.

Odile et Léa étaient toujours dehors.

« Sors. »

Sa mère se figea.

« Quoi ? »

« Sors de ma chambre. »

« Tu ne vas pas me chasser après qu’on a fait tout le trajet— »

« Je n’ai pas demandé que vous reveniez. »

« Camille. »

« Sors. »

Sa mère la fixa, outrée.

Puis elle ramassa son sac.

« Tu es dans un état émotionnel qui ne te ressemble pas. »

Camille la regarda.

« Non. C’est peut-être la première fois que je me ressemble. »

Sa mère partit.

La porte claqua doucement derrière elle.

Camille resta seule.

Puis elle prit son téléphone.

Un message de Julien venait d’arriver.

« Ils m’ont dit pour Montpellier. Je te jure que je savais pas tout. »

Camille lut la phrase.

Puis une deuxième.

« Je savais seulement qu’ils cherchaient. Pas pour l’argent. »

Elle fixa l’écran.

Après neuf ans de mensonges partagés, une nouvelle question s’imposa.

Pour la première fois, elle ne savait plus lequel d’entre eux mentait le plus.


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