Camille appela immédiatement.
Claire décrocha au bout de la première sonnerie.
« Enfin », dit-elle.
Sa voix était calme.
Trop calme.
Camille serra le téléphone.
« Où as-tu eu cette photo ? »
« Je l’ai prise. »
« Quand ? »
« Tu as la date devant toi. »
« Pourquoi Antoine t’a rencontrée ? »
Claire soupira doucement.
« Parce qu’il voulait parler de ton argent. »
La réponse était directe.
Camille ne s’y attendait presque pas.
« Tu savais donc qu’il avait découvert le contrat de grand-mère Lucie. »
« Oui. »
« Et la signature ? »
Un silence.
« Oui. »
Camille ferma les yeux.
Le bip du moniteur lui parut soudain très fort.
« Depuis trois ans, tu savais qu’Antoine avait découvert tout ça. »
« Oui. »
« Et tu ne m’as rien dit. »
« Il ne t’avait rien dit non plus. »
La phrase atteignit exactement l’endroit où Claire voulait frapper.
Camille sentit la colère monter.
« Ne fais pas ça. »
« Faire quoi ? »
« Utiliser sa prudence pour justifier ton silence. »
Claire soupira.
« Camille, ce que tu crois comprendre aujourd’hui est beaucoup plus compliqué. »
« Alors explique. »
« Pas par téléphone. »
« Tu viens de m’envoyer une photo pour me faire appeler. Tu vas parler. »
Claire se tut.
Camille reprit :
« Qu’est-ce qu’Antoine t’a dit ce jour-là ? »
« Il m’a accusée de t’avoir volée. »
« Il avait tort ? »
« Sur certains points. »
« Lesquels ? »
« Il croyait que l’argent de Lucie devait rester intact jusqu’à ce que tu le réclames. Ce n’était pas ce que ma mère voulait réellement. »
Camille ferma les yeux.
« Il existe un testament. »
« Je sais. »
« Une lettre aussi. »
Silence.
« Tu sais donc exactement ce qu’elle écrivait. »
Claire répondit plus bas :
« Ma mère avait une vision très dure de moi. »
« Elle écrivait que l’argent était pour ma sécurité et mes enfants. »
« Elle écrivait beaucoup de choses quand elle était malade. »
Camille sentit un frisson.
« Tu vas maintenant dire qu’elle n’était plus lucide ? »
« Je dis seulement qu’elle était très méfiante à la fin. »
« Le testament était valable. »
« Je n’ai jamais dit le contraire. »
« Alors pourquoi as-tu transféré l’argent ? »
Claire ne répondit pas immédiatement.
« Parce que tu n’aurais jamais rien fait avec. »
Camille resta silencieuse.
« Tu aurais tout laissé dormir sur un compte. Tu n’avais aucune notion de patrimoine à l’époque. »
« J’avais vingt-trois ans. »
« Justement. »
« Ce n’était pas à toi de décider. »
« Je suis ta mère. »
Camille eut un rire bref.
« Ce n’est pas un mandat bancaire permanent sur ma vie. »
Claire ne répondit pas.
Camille continua :
« Antoine t’a confrontée sur le studio de Julien ? »
« Oui. »
« Sur Montpellier ? »
Un silence.
« Oui. »
« Donc en 2023, il savait déjà pour l’appartement. »
« Il avait trouvé des informations publiques. »
« Et toi, tu lui as dit quoi ? »
« Que la SCI était un investissement. »
« Avec mon argent. »
« Avec de l’argent familial. »
Camille sentit la vieille rage revenir.
« Arrête avec ce mot. »
« Quel mot ? »
« Familial. Tu l’utilises chaque fois que tu veux rendre flou ce qui appartenait précisément à quelqu’un. »
Claire soupira.
« L’argent de Lucie venait de la famille. »
« Et elle a choisi à qui le donner. »
Silence.
« Pourquoi Antoine t’a-t-il rencontrée après Marc Delorme ? »
« Parce qu’il voulait entendre ma version. »
Cette réponse avait du sens.
Camille détesta cela.
« Et tu la lui as donnée ? »
« Oui. »
« Il t’a crue ? »
Claire eut un petit rire sans joie.
« Non. Antoine ne me croyait plus depuis longtemps. »
Camille sentit une douleur sourde.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il pensait que j’avais trop d’influence sur toi. »
« Il avait raison. »
Claire ne répondit pas.
« Il t’a dit ce qu’il comptait faire ensuite ? »
« Oui. »
Camille se figea.
« Quoi ? »
« Il voulait te montrer les documents le dimanche. »
La même chose que Christian.
Donc au moins cette partie concordait.
« Et tu as essayé de l’en empêcher ? »
Claire marqua une pause.
« J’ai essayé de lui demander du temps. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je voulais remettre certaines choses en ordre avant que tu voies tout. »
Camille sentit son corps se refroidir.
« Remettre quoi en ordre ? »
« Les comptes. Les placements. »
« Cacher ? »
« Non. »
« Rendre ? »
Silence.
« Peut-être. »
Camille serra le téléphone.
« Tu voulais rendre l’argent avant que je découvre que tu l’avais pris. »
« Je voulais éviter une guerre familiale. »
« En effaçant les traces. »
« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
« Mais c’est ce que ça signifie. »
Claire resta silencieuse.
Camille demanda :
« Est-ce que tu l’as menacé ? »
La réponse fut immédiate.
« Non. »
« Lui as-tu demandé de ne pas me parler ? »
« Oui. »
« Qu’est-ce qu’il a répondu ? »
Claire resta silencieuse quelques secondes.
Puis :
« Qu’il ne me devait rien. »
Camille ferma les yeux.
Elle entendait presque la voix d’Antoine.
Claire poursuivit :
« Il a dit que son devoir était envers toi et Léa. »
Camille porta une main à sa bouche.
Cette phrase avait la simplicité exacte d’Antoine.
« Et ensuite ? »
« Il est parti. »
« À quelle heure ? »
« Vers dix-neuf heures. »
Camille fronça les sourcils.
« Il m’a dit qu’il avait terminé tard au travail. »
« Il ne voulait probablement pas te parler tout de suite. »
Camille inspira lentement.
« Pourquoi as-tu pris une photo ? »
Claire hésita.
« Parce que je pensais que personne ne me croirait si je disais plus tard qu’on s’était rencontrés. »
La réponse semblait préparée.
Camille le sentit immédiatement.
« Tu prévoyais déjà d’avoir besoin de prouver le rendez-vous ? »
Silence.
« Ce n’est pas normal, maman. »
« Antoine était très en colère. »
« Donc tu as pris une photo en cachette ? »
« Oui. »
« Pour te protéger de quoi ? »
Claire ne répondit pas.
Camille sentit son cœur accélérer.
« Maman. »
« De ce qu’il pouvait raconter. »
« À moi ? »
« À tout le monde. »
« Tu avais peur qu’il dévoile les comptes. »
« Oui. »
Enfin.
Une réponse nette.
Camille regarda la fenêtre noire.
« As-tu appelé Antoine après ce rendez-vous ? »
Claire hésita.
« Une fois. »
« Quand ? »
« Le vendredi soir. »
Camille sentit sa nuque se tendre.
« La veille de sa mort. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Pour lui dire que j’avais parlé à ton père. »
« Tu lui as dit quoi d’autre ? »
« Que j’étais prête à lui montrer certains relevés. »
« Il a répondu ? »
« Qu’il n’avait plus besoin de moi pour comprendre. »
Camille sentit un frisson.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Je ne sais pas. »
« Il t’a parlé d’un autre document ? »
« Non. »
« De Delorme ? »
« Il savait que je connaissais Marc. »
Camille se redressa.
« Tu connaissais Marc Delorme avant Antoine ? »
Silence.
Camille sentit une nouvelle porte s’ouvrir.
« Tu connaissais le cabinet. »
Claire répondit :
« Oui. »
« Depuis quand ? »
« Des années. »
Camille ferma les yeux.
Voilà pourquoi le nom apparaissait dans les comptes.
Pas seulement comme un prestataire trouvé après coup.
Claire avait déjà une relation avec eux.
« Marc était ton conseiller ? »
« Pas directement. »
« Explique. »
« Sophie Garnier travaillait avec le cabinet pour certains investissements. C’est comme ça que je les ai connus. »
« La Sophie de la SCI ? »
« Oui. »
Camille sentit les éléments se rapprocher.
Sophie.
Horizon Patrimoine.
SCI Les Amandiers.
L’argent de Lucie.
L’appartement de Montpellier.
Tout faisait partie du même réseau financier.
« Est-ce que Marc savait que l’argent venait de moi ? »
« Je ne sais pas. »
« Tu lui as menti ? »
« Je n’ai pas traité directement avec lui à l’époque. »
« Avec qui ? »
« Un autre conseiller. Il a quitté le cabinet depuis. »
Camille resta silencieuse.
« Son nom ? »
Claire hésita.
« Paul Vernier. »
Camille nota mentalement.
« Antoine le savait ? »
« Peut-être. »
« Pas peut-être. »
« Je ne sais pas. »
Camille sentit une fatigue profonde lui tomber sur les épaules.
« Pourquoi m’as-tu envoyé cette photo ce soir ? »
Claire répondit après une longue pause.
« Parce que je voulais que tu saches qu’Antoine m’avait parlé. »
« Pourquoi maintenant ? »
« Parce que si tu continues à ouvrir les dossiers, tu vas tomber sur des choses qu’il savait déjà. »
« Comme quoi ? »
Claire resta silencieuse.
Camille sentit son ventre se nouer.
« Comme quoi ? »
« Comme le fait qu’il n’était pas seulement inquiet pour ton héritage. »
« Continue. »
« Il s’inquiétait aussi de votre propre situation financière. »
Camille fronça les sourcils.
« De quoi tu parles ? »
« Antoine avait fait des dettes sans t’en parler. »
Camille resta immobile.
Puis elle eut un rire incrédule.
« Non. »
« Si. »
« Tu mens. »
« Demande à Delorme. »
Camille sentit son cœur cogner.
« Quel genre de dettes ? »
« Un prêt professionnel. »
« Antoine n’avait pas d’entreprise. »
« Il avait investi avec quelqu’un. »
« Qui ? »
Claire ne répondit pas.
Camille se leva presque malgré les fils.
« Qui ? »
Le moniteur accéléra.
Une infirmière apparut à la porte, attirée par le signal.
Camille leva une main pour montrer que tout allait bien.
Claire dit au téléphone :
« Voilà pourquoi je voulais que tu viennes ici. Parce que la vérité n’est pas seulement contre moi. »
Camille serra le téléphone.
« Donne-moi le nom. »
Long silence.
Puis Claire répondit :
« Julien. »
Camille se figea.
L’infirmière lui demanda de s’allonger.
Elle ne l’entendit presque pas.
« Qu’est-ce qu’Antoine avait investi avec Julien ? »
Claire répondit :
« Demande à ton frère pourquoi il lui devait quarante-deux mille euros quand Antoine est mort. »
La communication s’interrompit.