PARTIE 18 – Claire affirme avoir rencontré Antoine deux jours avant sa mort, mais sa version du rendez-vous contredit directement les notes qu’il avait laissées

Camille appela immédiatement.

Claire décrocha au bout de la première sonnerie.

« Enfin », dit-elle.

Sa voix était calme.

Trop calme.

Camille serra le téléphone.

« Où as-tu eu cette photo ? »

« Je l’ai prise. »

« Quand ? »

« Tu as la date devant toi. »

« Pourquoi Antoine t’a rencontrée ? »

Claire soupira doucement.

« Parce qu’il voulait parler de ton argent. »

La réponse était directe.

Camille ne s’y attendait presque pas.

« Tu savais donc qu’il avait découvert le contrat de grand-mère Lucie. »

« Oui. »

« Et la signature ? »

Un silence.

« Oui. »

Camille ferma les yeux.

Le bip du moniteur lui parut soudain très fort.

« Depuis trois ans, tu savais qu’Antoine avait découvert tout ça. »

« Oui. »

« Et tu ne m’as rien dit. »

« Il ne t’avait rien dit non plus. »

La phrase atteignit exactement l’endroit où Claire voulait frapper.

Camille sentit la colère monter.

« Ne fais pas ça. »

« Faire quoi ? »

« Utiliser sa prudence pour justifier ton silence. »

Claire soupira.

« Camille, ce que tu crois comprendre aujourd’hui est beaucoup plus compliqué. »

« Alors explique. »

« Pas par téléphone. »

« Tu viens de m’envoyer une photo pour me faire appeler. Tu vas parler. »

Claire se tut.

Camille reprit :

« Qu’est-ce qu’Antoine t’a dit ce jour-là ? »

« Il m’a accusée de t’avoir volée. »

« Il avait tort ? »

« Sur certains points. »

« Lesquels ? »

« Il croyait que l’argent de Lucie devait rester intact jusqu’à ce que tu le réclames. Ce n’était pas ce que ma mère voulait réellement. »

Camille ferma les yeux.

« Il existe un testament. »

« Je sais. »

« Une lettre aussi. »

Silence.

« Tu sais donc exactement ce qu’elle écrivait. »

Claire répondit plus bas :

« Ma mère avait une vision très dure de moi. »

« Elle écrivait que l’argent était pour ma sécurité et mes enfants. »

« Elle écrivait beaucoup de choses quand elle était malade. »

Camille sentit un frisson.

« Tu vas maintenant dire qu’elle n’était plus lucide ? »

« Je dis seulement qu’elle était très méfiante à la fin. »

« Le testament était valable. »

« Je n’ai jamais dit le contraire. »

« Alors pourquoi as-tu transféré l’argent ? »

Claire ne répondit pas immédiatement.

« Parce que tu n’aurais jamais rien fait avec. »

Camille resta silencieuse.

« Tu aurais tout laissé dormir sur un compte. Tu n’avais aucune notion de patrimoine à l’époque. »

« J’avais vingt-trois ans. »

« Justement. »

« Ce n’était pas à toi de décider. »

« Je suis ta mère. »

Camille eut un rire bref.

« Ce n’est pas un mandat bancaire permanent sur ma vie. »

Claire ne répondit pas.

Camille continua :

« Antoine t’a confrontée sur le studio de Julien ? »

« Oui. »

« Sur Montpellier ? »

Un silence.

« Oui. »

« Donc en 2023, il savait déjà pour l’appartement. »

« Il avait trouvé des informations publiques. »

« Et toi, tu lui as dit quoi ? »

« Que la SCI était un investissement. »

« Avec mon argent. »

« Avec de l’argent familial. »

Camille sentit la vieille rage revenir.

« Arrête avec ce mot. »

« Quel mot ? »

« Familial. Tu l’utilises chaque fois que tu veux rendre flou ce qui appartenait précisément à quelqu’un. »

Claire soupira.

« L’argent de Lucie venait de la famille. »

« Et elle a choisi à qui le donner. »

Silence.

« Pourquoi Antoine t’a-t-il rencontrée après Marc Delorme ? »

« Parce qu’il voulait entendre ma version. »

Cette réponse avait du sens.

Camille détesta cela.

« Et tu la lui as donnée ? »

« Oui. »

« Il t’a crue ? »

Claire eut un petit rire sans joie.

« Non. Antoine ne me croyait plus depuis longtemps. »

Camille sentit une douleur sourde.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il pensait que j’avais trop d’influence sur toi. »

« Il avait raison. »

Claire ne répondit pas.

« Il t’a dit ce qu’il comptait faire ensuite ? »

« Oui. »

Camille se figea.

« Quoi ? »

« Il voulait te montrer les documents le dimanche. »

La même chose que Christian.

Donc au moins cette partie concordait.

« Et tu as essayé de l’en empêcher ? »

Claire marqua une pause.

« J’ai essayé de lui demander du temps. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je voulais remettre certaines choses en ordre avant que tu voies tout. »

Camille sentit son corps se refroidir.

« Remettre quoi en ordre ? »

« Les comptes. Les placements. »

« Cacher ? »

« Non. »

« Rendre ? »

Silence.

« Peut-être. »

Camille serra le téléphone.

« Tu voulais rendre l’argent avant que je découvre que tu l’avais pris. »

« Je voulais éviter une guerre familiale. »

« En effaçant les traces. »

« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »

« Mais c’est ce que ça signifie. »

Claire resta silencieuse.

Camille demanda :

« Est-ce que tu l’as menacé ? »

La réponse fut immédiate.

« Non. »

« Lui as-tu demandé de ne pas me parler ? »

« Oui. »

« Qu’est-ce qu’il a répondu ? »

Claire resta silencieuse quelques secondes.

Puis :

« Qu’il ne me devait rien. »

Camille ferma les yeux.

Elle entendait presque la voix d’Antoine.

Claire poursuivit :

« Il a dit que son devoir était envers toi et Léa. »

Camille porta une main à sa bouche.

Cette phrase avait la simplicité exacte d’Antoine.

« Et ensuite ? »

« Il est parti. »

« À quelle heure ? »

« Vers dix-neuf heures. »

Camille fronça les sourcils.

« Il m’a dit qu’il avait terminé tard au travail. »

« Il ne voulait probablement pas te parler tout de suite. »

Camille inspira lentement.

« Pourquoi as-tu pris une photo ? »

Claire hésita.

« Parce que je pensais que personne ne me croirait si je disais plus tard qu’on s’était rencontrés. »

La réponse semblait préparée.

Camille le sentit immédiatement.

« Tu prévoyais déjà d’avoir besoin de prouver le rendez-vous ? »

Silence.

« Ce n’est pas normal, maman. »

« Antoine était très en colère. »

« Donc tu as pris une photo en cachette ? »

« Oui. »

« Pour te protéger de quoi ? »

Claire ne répondit pas.

Camille sentit son cœur accélérer.

« Maman. »

« De ce qu’il pouvait raconter. »

« À moi ? »

« À tout le monde. »

« Tu avais peur qu’il dévoile les comptes. »

« Oui. »

Enfin.

Une réponse nette.

Camille regarda la fenêtre noire.

« As-tu appelé Antoine après ce rendez-vous ? »

Claire hésita.

« Une fois. »

« Quand ? »

« Le vendredi soir. »

Camille sentit sa nuque se tendre.

« La veille de sa mort. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Pour lui dire que j’avais parlé à ton père. »

« Tu lui as dit quoi d’autre ? »

« Que j’étais prête à lui montrer certains relevés. »

« Il a répondu ? »

« Qu’il n’avait plus besoin de moi pour comprendre. »

Camille sentit un frisson.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« Je ne sais pas. »

« Il t’a parlé d’un autre document ? »

« Non. »

« De Delorme ? »

« Il savait que je connaissais Marc. »

Camille se redressa.

« Tu connaissais Marc Delorme avant Antoine ? »

Silence.

Camille sentit une nouvelle porte s’ouvrir.

« Tu connaissais le cabinet. »

Claire répondit :

« Oui. »

« Depuis quand ? »

« Des années. »

Camille ferma les yeux.

Voilà pourquoi le nom apparaissait dans les comptes.

Pas seulement comme un prestataire trouvé après coup.

Claire avait déjà une relation avec eux.

« Marc était ton conseiller ? »

« Pas directement. »

« Explique. »

« Sophie Garnier travaillait avec le cabinet pour certains investissements. C’est comme ça que je les ai connus. »

« La Sophie de la SCI ? »

« Oui. »

Camille sentit les éléments se rapprocher.

Sophie.

Horizon Patrimoine.

SCI Les Amandiers.

L’argent de Lucie.

L’appartement de Montpellier.

Tout faisait partie du même réseau financier.

« Est-ce que Marc savait que l’argent venait de moi ? »

« Je ne sais pas. »

« Tu lui as menti ? »

« Je n’ai pas traité directement avec lui à l’époque. »

« Avec qui ? »

« Un autre conseiller. Il a quitté le cabinet depuis. »

Camille resta silencieuse.

« Son nom ? »

Claire hésita.

« Paul Vernier. »

Camille nota mentalement.

« Antoine le savait ? »

« Peut-être. »

« Pas peut-être. »

« Je ne sais pas. »

Camille sentit une fatigue profonde lui tomber sur les épaules.

« Pourquoi m’as-tu envoyé cette photo ce soir ? »

Claire répondit après une longue pause.

« Parce que je voulais que tu saches qu’Antoine m’avait parlé. »

« Pourquoi maintenant ? »

« Parce que si tu continues à ouvrir les dossiers, tu vas tomber sur des choses qu’il savait déjà. »

« Comme quoi ? »

Claire resta silencieuse.

Camille sentit son ventre se nouer.

« Comme quoi ? »

« Comme le fait qu’il n’était pas seulement inquiet pour ton héritage. »

« Continue. »

« Il s’inquiétait aussi de votre propre situation financière. »

Camille fronça les sourcils.

« De quoi tu parles ? »

« Antoine avait fait des dettes sans t’en parler. »

Camille resta immobile.

Puis elle eut un rire incrédule.

« Non. »

« Si. »

« Tu mens. »

« Demande à Delorme. »

Camille sentit son cœur cogner.

« Quel genre de dettes ? »

« Un prêt professionnel. »

« Antoine n’avait pas d’entreprise. »

« Il avait investi avec quelqu’un. »

« Qui ? »

Claire ne répondit pas.

Camille se leva presque malgré les fils.

« Qui ? »

Le moniteur accéléra.

Une infirmière apparut à la porte, attirée par le signal.

Camille leva une main pour montrer que tout allait bien.

Claire dit au téléphone :

« Voilà pourquoi je voulais que tu viennes ici. Parce que la vérité n’est pas seulement contre moi. »

Camille serra le téléphone.

« Donne-moi le nom. »

Long silence.

Puis Claire répondit :

« Julien. »

Camille se figea.

L’infirmière lui demanda de s’allonger.

Elle ne l’entendit presque pas.

« Qu’est-ce qu’Antoine avait investi avec Julien ? »

Claire répondit :

« Demande à ton frère pourquoi il lui devait quarante-deux mille euros quand Antoine est mort. »

La communication s’interrompit.


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