Maître Perrin rappela Camille à sept heures quarante-deux.
Léa dormait encore. Une lumière gris pâle traversait les rideaux du salon. Camille s’était assoupie sur le canapé sans vraiment dormir, l’ordinateur ouvert sur la table basse et la clé USB d’Antoine posée à côté d’un verre d’eau qu’elle n’avait pas touché.
« Vous n’avez rien envoyé à votre mère ? » demanda l’avocate.
« Non. »
« Vous n’avez contacté personne au sujet d’Éric Valmont ? »
« Non. »
« Très bien. Ne le faites pas encore. »
Camille se redressa lentement. Son cœur était stable, mais chaque mouvement lui rappelait l’intervention.
« Vous avez trouvé quelque chose ? »
« Oui. Assez pour que je préfère qu’on soit prudentes. »
Le ton de Maître Perrin avait changé.
Pas alarmiste.
Plus précis.
« Éric Valmont est promoteur immobilier indépendant. Il a participé à plusieurs opérations dans l’Hérault, parfois directement, parfois par l’intermédiaire de sociétés civiles. Il a eu des liens professionnels avec Sophie Garnier. »
Camille regarda le nom de la SCI affiché sur son ordinateur.
« Et avec ma mère ? »
« Pas officiellement dans ce que j’ai vu pour l’instant. »
« Mais ? »
« Il existe plusieurs éléments de proximité financière. Le prêt de cent dix-huit mille euros à la SCI Les Amandiers en est un. »
Camille serra la mâchoire.
« Un prêt privé aussi important, ça arrive ? »
« Oui. Ce n’est pas illégal en soi. La question est : pourquoi, à quelles conditions, et avec quelle contrepartie réelle ? »
Camille pensa à la formule repérée par Antoine.
Compensation patrimoniale.
« Vous avez compris ce que veut dire la clause de compensation ? »
« Pas encore avec certitude. Je veux voir l’intégralité de la convention. Votre mari n’avait qu’une copie partielle. »
« Donc ma mère a peut-être signé autre chose. »
« Probablement. »
Camille resta silencieuse.
Dans la chambre, Léa remua.
Le petit bruit de son lit recentra brutalement Camille dans le présent.
Maître Perrin poursuivit :
« J’ai aussi vérifié le statut actuel de la SCI. Elle n’est pas seulement propriétaire de l’appartement. Elle a fait modifier ses statuts deux fois. »
« Quand ? »
« Une première fois en 2022. Une seconde en 2024. »
Camille sentit un froid.
« Après la mort d’Antoine. »
« Oui. »
« Qu’est-ce qui a changé ? »
« Les modalités de cession des parts. Et surtout une clause sur le décès ou l’incapacité d’un associé. »
Camille fronça les sourcils.
« Pourquoi c’est important ? »
« Parce que ce genre de clause peut déterminer qui récupère quoi si une personne décède, devient incapable de gérer ses affaires ou souhaite sortir de la structure. »
Camille resta immobile.
« Vous pensez à ma mère ? »
« Je pense à tout le monde. »
L’avocate choisit ses mots.
« Pour l’instant, je refuse de tirer une conclusion. Mais Antoine semblait chercher qui bénéficiait réellement de la valeur du bien. Ce n’est pas nécessairement celui dont le nom apparaît le plus visiblement. »
Camille regarda l’écran.
Claire Morel.
Sophie Garnier.
Éric Valmont.
Trois noms.
« Vous voulez la clé USB ? »
« Oui, mais nous allons faire une copie forensique avant toute manipulation supplémentaire. »
Camille eut un rire bref.
« Forensique. Ça sonne comme une série policière. »
« Je sais. Mais c’est simplement une manière de conserver l’intégrité des fichiers et leurs métadonnées. »
Camille regarda la clé.
Un objet minuscule.
Trois années de silence à l’intérieur.
« Je peux vous l’apporter aujourd’hui. »
« Non. Vous venez de sortir de l’hôpital. J’enverrai quelqu’un récupérer une copie en votre présence ou nous organiserons autrement. »
Camille allait protester.
Puis elle s’arrêta.
« D’accord. »
C’était nouveau.
Accepter qu’une autre personne fasse une partie du chemin.
Après l’appel, Camille se leva avec précaution et entra dans la chambre de Léa.
La petite fille dormait en travers du lit, un pied sorti de la couverture.
Camille remit doucement le drap.
Léa ouvrit les yeux.
« Maman ? »
« Oui. »
« T’es là. »
Camille sentit sa gorge se serrer.
« Oui. »
Léa referma aussitôt les yeux.
Cette confiance absolue avait quelque chose de presque insupportable.
Camille resta près du lit plusieurs minutes.
Lorsqu’elle revint au salon, un message de Julien l’attendait.
« J’ai retrouvé l’ancien associé du projet immobilier. Il accepte de me parler. Je te dis tout après. »
Camille répondit :
« Pas de raccourci. Prends des notes. Rien d’oral seulement. »
Julien envoya :
« Compris. »
Elle sourit malgré elle.
Antoine lui aurait probablement dit exactement la même chose.
Vers dix heures, Christian appela.
Sa voix semblait plus vieille.
« Tu as dormi ? »
« Un peu. »
« Et Léa ? »
« Bien. »
Silence.
« Claire m’a envoyé un message cette nuit. »
Camille se raidit.
« Qu’est-ce qu’elle dit ? »
« Qu’elle reste à Montpellier. »
« Rien d’autre ? »
« Elle veut que je la rejoigne. »
Camille ferma les yeux.
« Tu vas y aller ? »
Christian ne répondit pas immédiatement.
« Je ne sais pas. »
La vieille irritation monta.
« Papa. »
« Je sais. »
« Tu ne peux plus dire “je ne sais pas” comme si c’était une position neutre. »
Christian soupira.
« Je veux lui parler. »
« Parle-lui au téléphone. »
« Elle refuse. »
« Alors c’est son choix. »
Il resta silencieux.
Camille poursuivit :
« Si tu vas là-bas, tu entres sur son terrain, avec ses documents, ses versions et personne pour savoir ce qu’elle te montre. »
« Je ne suis pas idiot. »
« Je n’ai pas dit ça. »
« Tu le penses un peu. »
Camille resta silencieuse.
Christian eut un petit rire triste.
« Je l’ai mérité. »
Cela désarma sa colère.
« Papa, je ne veux pas te contrôler. Je veux seulement que tu arrêtes de lui donner l’avantage chaque fois qu’elle impose les règles. »
Christian inspira.
« D’accord. Je n’y vais pas aujourd’hui. »
Camille ferma les yeux.
« Merci. »
Il hésita.
« Tu sais quelque chose sur cet Éric Valmont ? »
Elle se figea.
« Comment tu connais son nom ? »
« Je l’ai vu dans un dossier. »
Camille redressa le dos.
« Quel dossier ? »
« Celui de la SCI. Il y avait une correspondance imprimée. »
« Tu l’as avec toi ? »
« Oui. »
« Lis-la. »
« Maintenant ? »
« Oui. »
Christian froissa des papiers au bout du fil.
« C’est une lettre datée du 3 février 2022. »
« De qui à qui ? »
« Valmont à Claire et Sophie. »
Camille prit un stylo.
« Continue. »
Christian lut lentement.
Le courrier évoquait « la sécurisation de l’occupation du bien », « les échéances de remboursement » et « l’option de transfert à horizon cinq ans ».
Camille interrompit.
« Transfert à qui ? »
« Ce n’est pas écrit clairement. Attends. »
Nouvelle pause.
« Ici : “conformément à l’accord privé conclu entre les parties”. »
Camille sentit un frisson.
« Accord privé. »
« Oui. »
« Tu as cet accord ? »
« Non. »
« Cherche dans le dossier. »
Christian feuilleta.
« Rien. »
Camille réfléchit.
« La lettre parle d’occupation. Qui occupait l’appartement ? »
« Je n’en sais rien. »
« Tu pensais qu’il était vide ? »
« Claire disait que Sophie le louait ponctuellement. »
Camille ferma les yeux.
Encore une version.
« Papa, regarde s’il y a des quittances, charges, factures d’électricité. »
Christian chercha.
Quelques minutes plus tard, il revint.
« Facture d’électricité au nom de la SCI. Consommation régulière. »
« Donc quelqu’un y vivait. »
« Probablement. »
« Depuis longtemps ? »
« Au moins depuis 2022. »
Camille nota.
« Qui ? »
Christian ne savait pas.
Maître Perrin rappela avant midi.
Camille lui transmit l’existence de la lettre.
« Très intéressant », répondit l’avocate.
« Intéressant ? »
« Juridiquement, oui. Émotionnellement, probablement beaucoup moins. »
Camille eut un sourire fatigué.
« Vous pensez que Valmont occupait l’appartement ? »
« Possible. Mais on ne suppose pas. On vérifie. »
« Comment ? »
« Factures, assurance habitation, taxe d’occupation selon les années, courriers, voisinage éventuellement plus tard. »
Camille regarda la photo envoyée par Claire.
« Et ma mère est là maintenant. »
« Ce qui ne prouve pas qu’elle y vivait auparavant. »
« Oui. »
Une partie d’elle commençait à apprécier cette discipline.
Ne pas remplir les vides.
Ne pas permettre à la peur de devenir preuve.
Maître Perrin ajouta :
« J’ai un autre élément. »
Camille se raidit.
« Quoi ? »
« Éric Valmont a été administrateur d’une société appelée Sud Avenir Investissements. Sophie Garnier en a également détenu des parts. »
« Et ma mère ? »
« Pas officiellement. »
« Mais ? »
« Une adresse de correspondance utilisée par cette société pendant quelques mois correspond à une boîte postale ouverte au nom de Claire Morel. »
Camille resta immobile.
« Elle recevait leur courrier. »
« Au moins une partie. »
« Pourquoi ? »
« Bonne question. »
L’avocate poursuivit :
« Le plus important, c’est que Sud Avenir Investissements a reçu plusieurs apports exactement pendant la période où Antoine cherchait les flux liés à votre héritage. »
Camille sentit ses doigts se refroidir.
« Montants ? »
« Plusieurs dizaines de milliers d’euros. »
« De ma mère ? »
« Le nom des comptes émetteurs n’est pas public. »
Camille ferma les yeux.
« Donc on a encore besoin des relevés. »
« Oui. »
L’avocate ajouta :
« J’ai préparé les demandes nécessaires. »
Camille soupira.
« Antoine disait qu’une partie de l’argent circulait. Il avait raison. »
« Probablement. »
« Vous croyez qu’il avait compris tout le système ? »
« Je crois qu’il avait compris qu’il y en avait un. Ce n’est pas pareil. »
Cette phrase resta avec Camille longtemps après l’appel.
À midi, Julien arriva.
Il paraissait bouleversé.
Camille le fit asseoir.
« L’associé ? »
Julien hocha la tête.
« Thomas. Il avait gardé tous les mails du projet. »
« Et ? »
« Antoine ne m’avait pas seulement prêté de l’argent. Il avait demandé une garantie. »
Camille fronça les sourcils.
« Quelle garantie ? »
« Si le projet échouait, je devais lui transférer une partie de mes parts du studio jusqu’au remboursement. »
Camille se figea.
« Ton studio de Nantes ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que c’était mon seul actif. »
« Et tu as signé ? »
« Oui. »
Julien sortit une copie.
Camille lut.
Convention de garantie.
En cas de défaut au 1er janvier 2024, une sûreté devait être constituée sur le studio.
Camille releva les yeux.
« Donc après la mort d’Antoine, cette dette faisait partie de sa succession. »
« Oui. »
« Pourquoi le notaire ne m’en a jamais parlé ? »
Julien baissa les yeux.
« Parce que l’original n’a jamais été présenté. »
Camille sentit un froid.
« Et ta copie ? »
« Je l’avais. »
« Tu t’es tu. »
« Oui. »
Elle ferma les yeux.
Julien poursuivit :
« Mais il y a pire. »
Camille rouvrit les yeux.
« Thomas m’a montré un mail d’Antoine daté du 15 septembre. »
« La veille de sa mort. »
« Oui. Il écrit qu’il veut régulariser la garantie lundi. »
Camille sentit son cœur accélérer.
« Pourquoi lundi ? »
« Parce qu’il avait découvert quelque chose sur l’origine de mon apport. »
Silence.
Julien continua :
« Il croyait que si mon studio avait été financé en partie avec ton héritage, la garantie devenait juridiquement absurde. »
Camille le regarda.
Il avait raison.
Antoine aurait prêté de l’argent à Julien en prenant en garantie un bien lui-même partiellement financé avec l’argent de Camille.
Tout se mélangeait.
« Il voulait donc annuler la garantie ? »
« Non. La remplacer. »
« Par quoi ? »
Julien avala difficilement.
« Par mes droits dans une autre société. »
« Quelle société ? »
Il détourna les yeux.
Camille sentit immédiatement que la réponse comptait.
« Julien. »
« Sud Avenir Investissements. »
Elle resta figée.
« Tu avais des parts ? »
« Très peu. »
« Depuis quand ? »
« 2021. »
« Tu ne m’as jamais parlé de ça. »
« Parce que c’était un investissement presque symbolique. »
« Avec qui ? »
Julien répondit :
« Sophie Garnier m’avait proposé d’entrer. »
Camille sentit le sang quitter son visage.
« Sophie. »
« Oui. »
« La même Sophie que maman. »
« Oui. »
« Et tu ne trouvais pas ça important de me le dire ? »
« Avant cette semaine, je ne savais pas que tout était connecté. »
Camille fixa son frère.
« Combien de parts ? »
« Deux pour cent. »
« Avec quel argent ? »
Julien hésita.
« Dix mille euros. »
« D’où venaient-ils ? »
« De maman. »
Camille ferma les yeux.
Le motif devenait presque insupportable.
Claire finançait Julien.
Julien entrait dans une structure liée à Sophie et Valmont.
Le studio venait en partie du même réseau.
L’appartement de Montpellier aussi.
« Maman t’a donné dix mille de plus ? »
« Oui. »
« Elle a dit quoi ? »
« Que c’était une opportunité. »
Camille respira lentement.
« Tu as toujours les parts ? »
Julien hocha la tête.
« Oui. »
« Et Sud Avenir existe encore ? »
« En sommeil, je crois. »
« Tu crois ? »
« Je vais vérifier. »
Camille prit le téléphone.
« Non. Maître Perrin va vérifier. »
Julien acquiesça.
Elle appela l’avocate immédiatement.
Après avoir écouté, Maître Perrin resta silencieuse plusieurs secondes.
« C’est très important. »
« Pourquoi ? »
« Parce que Julien n’est plus seulement périphérique. Même s’il ignorait l’origine des fonds, il est associé à une structure potentiellement utilisée dans les flux. »
Julien pâlit.
« Je risque quoi ? » demanda-t-il depuis la pièce.
L’avocate répondit calmement :
« Cela dépend de ce que vous saviez et de ce que vous avez signé. Pour l’instant, rassemblez tout. Rien de plus. »
Camille regarda Julien.
« Tu vas tout lui donner. »
« Oui. »
Maître Perrin poursuivit :
« Et surtout, ne cédez pas vos parts, ne signez aucun document et ne répondez à aucune demande de Sophie Garnier ou d’Éric Valmont sans me prévenir. »
Julien hocha la tête, même si elle ne pouvait pas le voir.
« Compris. »
À cet instant, le téléphone de Julien vibra.
Il regarda l’écran.
Son visage changea.
« C’est Sophie. »
Camille sentit son ventre se nouer.
« Qu’est-ce qu’elle dit ? »
Julien lut.
« “Salut Julien. Ta mère m’a dit qu’il fallait régler rapidement la situation de Sud Avenir. Peux-tu signer électroniquement le document que je viens de t’envoyer ? C’est purement administratif.” »
Personne ne parla.
Maître Perrin répondit depuis le haut-parleur :
« Ne l’ouvrez pas tout de suite. Transférez-moi le message et la pièce jointe. »
Julien obéit.
Quelques minutes plus tard, l’avocate rappela.
Sa voix était plus ferme.
« Le document n’est absolument pas administratif. »
Camille sentit son cœur cogner.
« C’est quoi ? »
« Une cession de parts. »
Julien devint blanc.
« À qui ? »
« À Éric Valmont. Pour une somme nominale. »
Camille fixa son frère.
« Combien ? »
Maître Perrin répondit :
« Un euro. »
Le silence qui suivit fut glacial.
Claire venait à peine d’être découverte.
Et déjà, quelqu’un essayait d’effacer une pièce du puzzle.