Christian ne parla pas tout de suite.
À travers le téléphone posé en haut-parleur sur la table de Camille, on entendait seulement sa respiration et, plus loin, le ronronnement d’un moteur. Julien s’était rassis. Il avait les coudes sur les genoux, les mains jointes, le regard fixé sur le sol de la chambre.
« Papa ? » reprit Camille.
« Je suis là. »
Sa voix avait perdu toute l’assurance du matin.
« Alors dis-moi ce que tu sais. »
« Je ne sais même pas par où commencer. »
« Commence par les comptes. »
Un long silence suivit.
Christian expliqua qu’il avait toujours laissé Claire gérer l’administratif. Pas parce qu’il en était incapable, insista-t-il, mais parce qu’elle avait pris cette habitude très tôt dans leur mariage. Elle réglait les factures, renouvelait les assurances, classait les relevés, discutait avec les propriétaires. Lui recevait sa pension, transférait une somme fixe vers le compte joint et considérait que le reste fonctionnait.
Camille ferma les yeux.
« Tu n’as jamais vérifié ? »
« Vérifié quoi ? »
« Le loyer. Les entrées d’argent. Les comptes. »
Christian soupira.
« Non. »
Julien leva brusquement la tête.
« Papa, maman avait combien de comptes ? »
« Un compte joint avec moi. Un livret. Peut-être un vieux compte personnel. Rien d’important. »
Camille échangea un regard avec Julien.
« Peut-être ? »
« On avait chacun un compte quand on s’est mariés. On n’a jamais tout fermé. Pourquoi ? »
« Parce que depuis neuf ans, l’argent que je verse n’arrive apparemment pas sur votre compte joint. »
Silence.
« Tu en es sûre ? »
« Oui. »
Christian ne répondit plus.
Camille poursuivit :
« L’IBAN ne correspond pas au compte dont Julien se souvient. Et si tu ignores le montant réel que je verse, maman devait recevoir cet argent ailleurs. »
Un souffle sec passa dans le haut-parleur.
« Attends. »
On entendit une portière s’ouvrir, puis claquer. Christian semblait s’éloigner de la voiture.
« Je vais me connecter à la banque. »
« Pas depuis ton téléphone si maman a accès au même espace », dit Julien.
Christian marqua une pause.
« Elle a tous les mots de passe. »
Camille sentit une pointe d’angoisse.
« Alors ne lui demande rien encore. »
« Camille, c’est ma femme. »
« Et c’est ma mère. Ça n’a pas empêché le reste. »
Christian ne répondit pas.
Il finit par dire qu’il irait dans une agence dans l’après-midi. Il voulait demander l’historique des comptes dont il était cotitulaire et vérifier si Claire avait déplacé de l’argent depuis leur compte joint vers un autre.
« Tu me tiens au courant avant de lui parler », dit Camille.
« Je ne vais pas enquêter sur ma femme derrière son dos. »
Camille sentit une colère immédiate.
« Et moi, elle pouvait utiliser mon argent derrière le mien ? »
Christian soupira.
« Ce n’est pas ce que je veux dire. »
« Alors qu’est-ce que tu veux dire ? »
Il ne trouva rien.
Julien prit la parole.
« Papa, fais juste la vérification. Ensuite, tu décides ce que tu fais. »
Christian céda.
« D’accord. »
Il raccrocha quelques minutes plus tard, après avoir promis d’appeler Camille directement.
La chambre retrouva son silence.
Julien resta immobile.
« Tu le crois ? » demanda-t-il.
« Sur quoi ? »
« Qu’il ne savait vraiment rien. »
Camille regarda la porte.
« Je ne sais plus. »
C’était la partie la plus épuisante.
Chaque vérité nouvelle semblait invalider la précédente.
Elle avait cru que ses parents dépendaient d’elle.
Puis que son frère profitait seul du mensonge.
Puis que sa mère préparait un déménagement.
Maintenant, elle découvrait que son père avait peut-être vécu pendant des années à l’intérieur d’une histoire aussi fausse que la sienne.
« Tu te rends compte de ce que ça représente ? » demanda Julien.
Camille le regarda.
« L’argent ? »
Il hocha la tête.
Elle avait déjà commencé à calculer mentalement, mais n’avait pas voulu aller jusqu’au bout.
Trois mille deux cents euros par mois pendant neuf ans.
Trois cent quatre-vingt mille huit cents euros.
Elle connaissait le chiffre.
Elle refusait de le prononcer.
« Ce n’est pas tout perdu », dit Julien. « Pendant les cinq premières années, leur loyer était peut-être réellement autour de ce montant. »
« Peut-être. »
« Après le déménagement, ça fait environ cinquante mille de différence. »
Camille serra les lèvres.
« Si maman n’a pas menti avant. »
Julien pâlit légèrement.
« Tu crois qu’elle mentait déjà sur l’ancien loyer ? »
« Je n’en sais rien. »
« On peut retrouver le montant du premier bail. »
Camille hocha la tête.
« Oui. »
Elle prit son téléphone.
« Et le nouveau aussi. »
Julien hésita.
« Tu veux faire quoi exactement ? »
Camille le regarda.
« Comprendre. »
« Et après ? »
Elle n’avait pas de réponse.
Un médecin entra quelques minutes plus tard pour vérifier son rythme et lui demander de marcher un peu dans le couloir. Camille obéit, accompagnée de Julien. Ses jambes lui semblaient étrangères. Chaque dizaine de mètres lui coûtait plus qu’elle ne l’aurait admis.
Julien ralentit instinctivement.
« Ça va ? »
« Oui. »
« Tu mens très mal. »
Camille lui lança un regard.
« C’est nouveau, venant de toi. »
Il encaissa sans répliquer.
Ils firent demi-tour près de l’ascenseur.
Camille posa brièvement une main contre le mur.
« J’ai dépensé plus de trente-huit mille euros par an pour eux. »
Julien resta silencieux.
« Pendant qu’Antoine et moi repoussions notre projet de maison. »
Elle reprit son souffle.
« Après sa mort, j’ai vendu sa moto parce que j’avais peur de manquer de trésorerie. Tu te souviens ? »
Julien baissa les yeux.
« Oui. »
« Il adorait cette moto. Je l’ai vendue pour onze mille euros. »
Sa voix trembla.
« Et j’envoyais presque quatre fois ça par an à maman. »
Julien ne dit rien.
Camille reprit sa marche.
« Je me disais que c’était nécessaire. »
« Je suis désolé. »
Elle s’arrêta.
« Ne dis pas ça maintenant. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne sais pas encore quelle part de tout ça t’appartient. »
Il pâlit.
« D’accord. »
De retour dans la chambre, Camille trouva deux appels manqués de sa mère.
Puis un message :
« Ton père se comporte bizarrement. Qu’est-ce que tu lui as raconté ? »
Camille montra l’écran à Julien.
Il eut un rire bref, incrédule.
« Elle pense encore que le problème, c’est ce que tu racontes. »
Camille ne répondit pas.
Un second message arriva.
« Camille, réponds-moi. On ne règle pas les choses en manipulant les gens. »
Cette fois, Julien regarda sa sœur.
« C’est violent. »
Camille posa le téléphone face contre table.
« J’ai passé trente-quatre ans à croire que j’étais difficile. »
Julien baissa les yeux.
« Je l’ai cru aussi, parfois. »
Elle le regarda.
« Je sais. »
Deux heures plus tard, Christian appela.
Camille décrocha immédiatement.
« Alors ? »
Sa voix avait changé.
Il parlait bas, comme s’il avait peur d’être entendu.
« Je suis sorti de la banque. »
« Et ? »
« Il y a bien un compte personnel au nom de ta mère. »
Camille sentit Julien se redresser.
« Depuis quand ? »
« Depuis vingt-deux ans. »
« L’IBAN finit par 9021 ? »
Christian hésita.
« Oui. »
Camille ferma les yeux.
Voilà.
Le compte était bien celui de Claire.
« Tu vois les mouvements ? »
« Non. Pas en détail. Je ne suis pas titulaire. »
« Mais ? »
Christian inspira.
« Mais j’ai découvert autre chose. »
Camille sentit son ventre se contracter.
« Quoi ? »
« Depuis environ quatre ans, il y a chaque mois un virement du compte joint vers ce compte. »
Julien fronça les sourcils.
« Combien ? »
« Huit cents euros. Parfois mille. »
Camille ouvrit les yeux.
« En plus de mon virement ? »
« Oui. »
Un silence épais tomba.
Claire recevait donc trois mille deux cents euros de Camille.
Et y ajoutait régulièrement de l’argent provenant du compte joint.
« Pourquoi ? » demanda Camille.
Christian répondit d’une voix blanche :
« Je n’en sais rien. »
« Tu n’as jamais vu ces virements ? »
« Elle m’a toujours dit que c’était pour des charges annuelles, des taxes, des dépenses prévues. »
Camille sentit un froid gagner ses bras.
« Tu lui demandais jamais de justificatifs ? »
« Non. »
Christian respira profondément.
« Il y a autre chose. »
Camille ferma les yeux un instant.
Chaque fois qu’il disait cela, une nouvelle couche apparaissait.
« Dis-moi. »
« Le conseiller m’a demandé si je voulais parler à quelqu’un du service patrimonial. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il a vu une référence à un contrat d’assurance-vie lié au compte de Claire. »
Julien se pencha vers le téléphone.
« Quel montant ? »
« Je ne sais pas encore. »
« Pourquoi tu ne sais pas ? »
« Parce que ce n’est pas à mon nom. »
Camille sentit sa gorge se nouer.
« Mais la banque sait qu’il existe. »
« Oui. »
« Depuis quand ? »
Christian répondit :
« Le contrat a été ouvert il y a un peu plus de huit ans. »
Camille regarda Julien.
Huit ans.
Un an après le début de ses virements.
« Bénéficiaire ? » demanda-t-elle.
Christian ne répondit pas.
« Papa ? »
« Le conseiller n’a pas voulu me donner le détail. Mais il m’a demandé si j’étais certain de ne pas avoir signé une clause bénéficiaire. »
Camille sentit son cœur accélérer.
« Et tu as signé ? »
« Je ne m’en souviens pas. »
Julien se leva.
« Ça veut dire quoi ? »
Christian répondit lentement :
« Ça veut dire que votre mère a peut-être constitué une épargne importante sans que je sache exactement comment. »
Camille regarda le plafond.
« Avec mon argent. »
Christian ne répondit pas.
Cette absence de réponse suffit.
Quelques secondes plus tard, la porte de la chambre s’ouvrit brusquement.
Claire se tenait sur le seuil.
Elle regarda Camille.
Puis Julien.
Puis le téléphone en haut-parleur.
Et la voix de Christian sortit encore de l’appareil :
« Je vais lui demander ce soir d’où vient exactement cet argent. »
Claire ne bougea pas.
Son visage changea.
Pas de surprise.
Pas de confusion.
Seulement une expression dure, presque froide.
« Inutile d’attendre ce soir », dit-elle.