Julien resta immobile.
Pendant plusieurs secondes, son visage ne sembla exprimer ni culpabilité ni surprise.
Seulement une incompréhension totale.
« Quel studio ? »
Christian le regarda.
« Celui de Nantes. »
Julien recula légèrement.
« Papa, ce studio, je l’ai acheté avec un prêt. »
« En partie. »
« Quoi, en partie ? »
Camille regardait son frère.
Un souvenir lui revint.
Julien avait acheté un petit appartement six ans plus tôt.
À l’époque, leurs parents avaient présenté l’achat comme la preuve qu’il devenait enfin responsable.
Claire avait organisé un dîner.
Christian avait porté un toast.
Camille avait apporté une bouteille de vin et offert à Julien un jeu de casseroles.
« J’avais un apport », dit Julien.
« Vingt-cinq mille euros », répondit Christian.
Julien fronça les sourcils.
« Oui. »
« D’où venaient-ils ? »
« Maman m’avait dit que c’était une avance sur héritage. »
Le silence fut immédiat.
Camille sentit sa gorge se serrer.
« Sur quel héritage ? »
Julien se tourna vers elle.
« Je croyais que c’était de l’argent de grand-mère. »
« Mon héritage ? »
« Je ne savais pas que c’était à toi ! »
Sa voix monta.
Le moniteur de Camille accéléra.
Christian leva les mains.
« Calmez-vous. »
Camille tourna vers lui un regard si dur qu’il se tut.
Julien reprit :
« Maman m’a dit que grand-mère avait laissé plusieurs sommes, qu’elle gérait une partie et qu’elle pouvait m’aider avec mon apport. »
« Et tu n’as jamais trouvé étrange que je ne reçoive rien ? »
« Je pensais que tu avais reçu autre chose. »
« Quoi ? »
« Je sais pas ! »
Julien passa les deux mains dans ses cheveux.
« Camille, j’avais vingt-sept ans. Maman me dit qu’elle peut m’aider à acheter. Je ne lui demande pas le schéma complet de la succession. »
Camille voulait lui en vouloir.
Elle voulait que ce soit simple.
Mais quelque chose dans sa réaction sonnait vrai.
« Papa », dit-elle. « Tu savais que l’argent du studio venait de mon contrat ? »
Christian secoua la tête.
« Non. »
« Antoine le savait ? »
« Il le pensait. »
« Pourquoi ? »
Christian regarda la feuille.
« Il avait retrouvé un transfert de vingt-cinq mille euros, quelques semaines avant l’achat. »
Julien resta figé.
« Depuis le compte de maman ? »
« Oui. »
« Vers moi ? »
« Vers le notaire. »
Julien s’assit lentement.
« Je n’ai jamais su. »
Camille le regarda.
« Combien vaut le studio aujourd’hui ? »
« Je sais pas. Cent vingt ? Cent trente ? »
Il secoua la tête.
« Mais je rembourse toujours le prêt. »
« Ce n’est pas la question. »
« Je sais. »
Sa voix se brisa légèrement.
« Je sais. »
Un silence lourd remplit la chambre.
Christian reprit :
« Antoine pensait que ce n’était qu’une partie. »
Camille tourna les yeux vers lui.
« Une partie de quoi ? »
« De ce qu’elle avait fait avec ton argent. »
« Et toi, tu as fait quoi quand il t’a dit ça ? »
Christian baissa les yeux.
« Je l’ai confrontée. »
Camille sentit sa respiration se bloquer.
« La veille de sa mort ? »
« Oui. »
« Tu n’as jamais pensé que c’était important de me le dire ? »
« Après l’accident, tout était… »
Il s’interrompit.
Camille le regarda froidement.
« Tout était quoi ? »
« Tu étais détruite. »
« Donc vous avez décidé de continuer à me mentir. »
« Non. »
« Alors pourquoi tu ne m’as rien dit ? »
Christian inspira profondément.
« Parce que Claire m’a convaincu qu’Antoine avait mal interprété les documents. »
Julien murmura :
« Encore. »
Christian se tourna vers lui.
« Je sais ce que ça donne maintenant. »
« Et à l’époque, ça donnait quoi ? »
« Elle m’a expliqué que Lucie avait voulu aider les deux petits-enfants. »
Camille fronça les sourcils.
« Grand-mère avait laissé quelque chose à Julien ? »
« Claire disait que oui. »
« Il y avait un document ? »
Christian resta silencieux.
« Papa. »
« Je n’en ai jamais vu. »
Camille sentit monter une nausée.
Tout reposait sur des phrases.
« Maman a dit. »
« Maman pensait. »
« Maman gérait. »
Claire avait construit des réalités entières à partir de mots que personne ne vérifiait.
« Antoine t’a cru quand tu lui as expliqué ça ? »
« Non. »
Cette réponse arriva sans hésitation.
Camille se figea.
« Qu’est-ce qu’il a dit ? »
Christian regarda la fenêtre.
« Il m’a dit que je faisais semblant de ne pas comprendre parce que comprendre m’obligerait à choisir. »
Camille sentit les larmes lui monter aux yeux.
Antoine avait toujours su viser l’endroit exact.
« Choisir quoi ? »
« Entre protéger Claire et te protéger, toi. »
Christian baissa la tête.
« Et il avait raison. »
Personne ne parla.
Pour la première fois, Christian ne se défendait pas.
Cela ne réparait rien.
Mais Camille l’entendit.
« Qu’est-ce qu’il comptait faire ? »
Christian prit le temps de répondre.
« Il voulait parler directement à Claire le dimanche. Avec les documents. »
Camille sentit son cœur se serrer.
« Le dimanche. »
« Oui. »
Antoine était mort le samedi après-midi.
Le rendez-vous n’avait donc jamais eu lieu.
Camille fixa ses mains.
« Est-ce que maman savait qu’il allait la confronter ? »
Christian hésita.
Ce mouvement suffit à la faire lever les yeux.
« Elle savait ? »
« Je lui ai dit qu’Antoine avait des soupçons. »
Julien jura.
Camille sentit la colère revenir d’un coup.
« Tu lui as dit ? »
« Je voulais l’obliger à m’expliquer avant qu’il arrive avec des accusations. »
« Et elle a répondu quoi ? »
« Qu’il devenait paranoïaque à propos d’argent. »
Camille ferma les yeux.
Toujours la même méthode.
Transformer la personne qui questionne en personne excessive.
Camille dramatise.
Antoine devient paranoïaque.
Christian dépense trop.
Julien est irresponsable.
Claire, elle, reste toujours la personne raisonnable au centre.
« Est-ce qu’elle a parlé à Antoine après ça ? »
Christian fronça les sourcils.
« Pas à ma connaissance. »
« Pas à ta connaissance, ça veut dire quoi ? »
« Je ne sais pas. »
Camille regarda Julien.
Il avait pâli.
« Tu penses quoi ? » demanda-t-il.
Camille secoua la tête.
« Rien sans preuve. »
Elle ne voulait pas glisser vers une histoire différente.
L’accident d’Antoine avait été examiné.
Un camion avait freiné trop tard sur une chaussée mouillée.
Le conducteur avait été condamné pour homicide involontaire.
Aucun mystère.
Aucun complot.
Elle refusa immédiatement la pensée que sa mère pouvait avoir un lien avec sa mort.
Ce serait monstrueux.
Et surtout, rien ne l’indiquait.
« On reste sur l’argent », dit-elle.
Julien hocha la tête.
Christian aussi.
Camille reprit :
« Papa, après la mort d’Antoine, tu savais qu’il avait trouvé cette histoire d’héritage. Et pourtant tu as laissé maman obtenir une procuration sur mes comptes le lendemain. »
Christian se décomposa.
« Je ne savais pas qu’elle faisait ça. »
« Tu étais où ? »
« Avec les assurances. Puis chez le notaire. »
Camille fixa son père.
« Tu ne regardais vraiment rien. »
Il hocha lentement la tête.
« Non. »
Cette réponse était terrifiante d’une autre manière.
Claire n’avait pas forcément eu besoin d’organiser un système sophistiqué.
Elle avait simplement vécu entourée de gens qui lui faisaient confiance.
Camille.
Christian.
Julien.
Chacun pour des raisons différentes.
« Qu’est-ce qu’Antoine avait découvert d’autre ? » demanda Camille.
Christian secoua la tête.
« Il ne m’avait pas tout montré. »
« Mais tu as dit qu’il savait où une partie de l’argent était passée. Le studio. Autre chose ? »
Christian réfléchit.
« Il avait parlé d’un compte bloqué ou d’un placement. Je ne me souviens plus. »
Camille sentit son agacement monter.
« Essaie. »
« Il m’avait dit quelque chose comme : “Elle ne dépense pas tout. Elle construit quelque chose.” »
Julien leva les yeux.
« Construit quoi ? »
« Je ne sais pas. »
Camille pensa à l’assurance-vie.
Au projet de Montpellier.
Au compte personnel.
À Horizon Patrimoine Conseil.
Les éléments commençaient à former une structure.
Claire ne dépensait pas de manière impulsive.
Elle accumulait.
Déplaçait.
Réaffectait.
Préparait.
Mais pour quoi ?
Le téléphone de Camille vibra.
Un nouveau courriel de Marc Delorme.
Objet : « Complément dossier Antoine Morel ».
Camille l’ouvrit.
Le message indiquait que Marc venait de retrouver une note interne rédigée après son rendez-vous avec Antoine.
Elle ouvrit la pièce jointe.
Quelques lignes.
« Client inquiet d’une possible captation progressive d’actifs appartenant à son épouse. Soupçonne concentration des fonds sur supports contrôlés par belle-mère. Évoque achat immobilier au bénéfice du frère, assurance-vie, et projet futur non identifié. »
Camille continua.
La dernière phrase fit s’arrêter sa respiration.
« Client dit avoir entendu Claire Morel parler d’un “capital suffisant pour repartir à zéro dans le Sud”. »
Julien se pencha.
« Le Sud. »
Camille regarda Christian.
« Il y a trois ans. »
Christian pâlit.
Donc Montpellier n’était pas une idée récente.
Claire préparait quelque chose depuis au moins l’époque d’Antoine.
Camille descendit encore.
Une note manuscrite ajoutée par Marc :
« A. Morel veut obtenir preuve du bénéficiaire final avant confrontation. Mentionne un possible bien acquis via SCI. »
Julien fronça les sourcils.
« Une SCI ? »
Christian releva brusquement la tête.
« Claire a une SCI. »
Camille se figea.
« Quoi ? »
Christian sembla comprendre trop tard ce qu’il venait de dire.
« Une petite structure. Avec une amie. Enfin, c’est ce qu’elle m’avait dit. »
Julien se leva.
« Depuis quand ? »
« Plusieurs années. »
Camille regarda son père.
« Comment ça s’appelle ? »
Christian hésita.
« SCI Les Amandiers. »
Julien prit immédiatement son téléphone.
Camille ne l’arrêta pas cette fois.
Quelques secondes plus tard, il releva les yeux.
Son visage avait blanchi.
« Elle existe. »
« Et ? »
« Elle possède un appartement. »
Camille sentit son corps se tendre.
« Où ? »
Julien la regarda.
« À Montpellier. »