Camille relut le message de sa mère jusqu’à ce que les mots perdent presque leur sens.
« Puisque vous voulez tous connaître la vérité, venez la chercher là où elle devait finir. »
Julien resta debout près du lit, les bras croisés, le regard fixé sur la photographie de la façade blanche.
« Elle veut qu’on descende à Montpellier. »
Camille posa le téléphone sur le drap.
« Non. Elle veut qu’on fasse exactement ce qu’elle décide. »
Julien la regarda.
« Ce n’est pas pareil ? »
« Justement. »
Il se tut.
Camille sentait son corps réclamer du sommeil, mais son esprit était devenu trop clair. Pendant des années, Claire avait choisi le moment des conversations, les informations qu’elle donnait, les mots qu’elle utilisait et la version que chacun recevait. Même maintenant, après avoir été découverte, elle tentait encore de définir le terrain.
Montpellier.
Son appartement.
Ses dossiers.
Ses règles.
Camille ne voulait plus entrer dans une pièce préparée par sa mère sans savoir ce qui l’y attendait.
« On n’y va pas ce soir », dit-elle.
Julien hocha la tête.
« D’accord. »
« Papa non plus. »
« Je lui écris ? »
« Oui. Dis-lui de ne pas la suivre. »
Julien envoya le message.
Quelques secondes plus tard, Christian répondit qu’il était chez un ami à Rennes avec les documents récupérés. Il ne comptait pas partir.
Camille expira.
Un problème de moins.
Elle ouvrit ensuite le courriel de l’avocat avec qui elle devait parler le lendemain. Elle lui envoya un message bref, expliqua qu’un nouvel élément était apparu et demanda s’il pouvait avancer la consultation.
Julien la regarda taper.
« Tu penses vraiment qu’elle pourrait faire disparaître des choses cette nuit ? »
Camille leva les yeux.
« Elle est partie avec une valise juste après avoir surpris papa dans les dossiers. »
« Oui. »
« Elle possède un appartement qu’elle a caché pendant cinq ans. »
« Oui. »
« Elle a déplacé de l’argent pendant des années et donné à chacun une version différente. »
Julien acquiesça lentement.
« D’accord. Question idiote. »
Le téléphone vibra.
Claire.
Camille ne décrocha pas.
Un second appel suivit.
Puis un message.
« Si tu veux des réponses, ne passe pas par un avocat. Viens me parler comme ma fille. »
Camille sentit une pointe de colère.
Elle répondit seulement :
« Je suis ta fille aussi quand je pose des questions. »
Claire ne répondit pas.
Julien s’assit.
« Tu crois qu’elle va revenir ? »
Camille regarda la photo de Montpellier.
« Je crois qu’elle pense que tout peut encore se régler dans une conversation privée. »
« Comme d’habitude. »
« Oui. »
Une infirmière entra pour prendre les constantes. Camille retourna le téléphone face contre la table et essaya de donner l’impression que sa vie n’était pas en train de se désassembler sous les néons de cardiologie.
La tension était un peu élevée.
« Vous devez vraiment éviter les émotions fortes », dit l’infirmière.
Camille eut un rire sans joie.
« Je vais en informer ma famille. »
La soignante sourit poliment sans comprendre, ajusta la perfusion et quitta la chambre.
Julien attendit que la porte se referme.
« Je vais rentrer chez moi une heure. »
Camille leva les yeux.
« Pourquoi ? »
« Pour récupérer mes papiers du studio. Acte d’achat, plan de financement, prêt, tout. »
Elle hocha la tête.
« Bonne idée. »
« Je peux aussi demander directement au notaire le détail de l’apport. »
Camille réfléchit.
« Fais-le, mais ne l’accuse de rien. Demande juste les pièces. »
« Compris. »
Il se dirigea vers la porte.
Camille l’arrêta.
« Julien. »
Il se retourna.
Elle hésita.
« Merci d’être revenu aujourd’hui. »
Son visage changea légèrement.
« J’aurais dû être là hier. »
« Oui. »
Il encaissa.
Puis il hocha la tête.
« Je sais. »
Après son départ, la chambre parut immense.
Camille ouvrit la lettre d’Antoine une nouvelle fois.
Elle ne relut pas tout.
Seulement la dernière phrase.
« Ce qui compte, c’est ce que tu feras après avoir su. »
Elle laissa son doigt sur les mots.
Pendant trois ans, elle avait donné à Antoine une sorte de perfection posthume. La mort avait effacé ses petites impatiences, ses mauvais jours, sa manie de laisser les placards ouverts. Mais cette lettre n’était pas parfaite.
Elle était mieux que parfaite.
Elle était prudente.
Antoine n’avait pas écrit : ta mère te vole.
Il avait écrit : demande.
Vérifie.
Décide ensuite.
Camille comprit que c’était exactement ce qu’elle devait faire maintenant.
Elle appela sa banque et demanda que tous les documents relatifs aux anciennes procurations soient placés sous conservation formelle. Elle demanda aussi l’historique des connexions disponibles, les journaux d’autorisation et les modifications de coordonnées de sécurité.
La conseillère lui expliqua que certains éléments prendraient du temps.
Camille répondit :
« Je veux seulement qu’ils ne puissent pas disparaître. »
« Ils ne disparaîtront pas. »
Cette assurance lui fit du bien.
Elle appela ensuite le notaire ayant traité la succession de Lucie.
Le cabinet existait toujours.
Le notaire initial était parti à la retraite, mais une collaboratrice accepta d’ouvrir le dossier archivé.
Camille donna son identité, expliqua qu’elle était bénéficiaire d’un contrat mentionné dans la succession et demanda copie de toutes les pièces où son nom apparaissait.
« Il nous faudra une demande écrite et une copie de votre pièce d’identité. »
« Je vous les envoie aujourd’hui. »
« Très bien. »
« Et je veux savoir s’il existe une attestation indiquant que j’ai personnellement reçu les fonds. »
La collaboratrice marqua une pause.
« Je regarderai. »
Camille raccrocha.
Une heure plus tard, Julien revint avec une sacoche noire.
« J’ai tout. »
Il sortit plusieurs dossiers.
L’acte d’achat du studio.
Le contrat de prêt.
Le plan de financement.
« Apport personnel : vingt-cinq mille euros », lut Camille.
« Oui. »
« Origine des fonds ? »
Julien feuilleta.
Puis il se figea.
« Donation familiale. »
Camille tendit la main.
Une attestation apparaissait en annexe.
Donateur : Claire Morel.
Bénéficiaire : Julien Morel.
Montant : 25 000 euros.
Camille regarda la date.
Trois semaines avant la signature.
« Tu as signé ça ? »
« Oui. »
« Tu savais que c’était une donation de maman. »
« Oui. Je pensais que c’était son argent ou une somme venant de grand-mère qu’elle pouvait répartir. »
Camille regarda son frère.
« Tu n’as pas menti là-dessus. »
Il secoua la tête.
« Non. »
Elle posa la feuille.
« Il faudra vérifier d’où venait le virement initial. »
« J’ai demandé au notaire. »
« Et ? »
« Il m’envoie les pièces demain. »
Camille hocha la tête.
« Bien. »
Julien s’assit.
« J’ai aussi appelé la banque du prêt. »
« Pourquoi ? »
« Pour savoir si l’attestation de donation indiquait un compte source. »
« Et ? »
« Elle en indique un. »
Camille sentit son corps se tendre.
Julien lui montra le numéro partiel.
Les quatre derniers chiffres étaient 9021.
Le compte personnel de Claire.
Camille inspira lentement.
« Donc au moins, l’argent est passé par son compte. »
« Oui. »
« Reste à prouver d’où il venait avant. »
« Oui. »
Ils se turent.
Camille regarda son frère.
« Tu comprends pourquoi je ne peux pas considérer le studio comme “ton problème” pour l’instant ? »
Julien hocha la tête.
« Oui. Il faut retracer. »
« Exactement. »
Cette réponse la soulagea.
Pas parce qu’elle avait pardonné.
Parce qu’il commençait enfin à répondre comme quelqu’un qui acceptait la réalité avant son intérêt personnel.
Le téléphone sonna.
Cette fois, c’était l’avocat.
Maître Élise Perrin.
Camille décrocha immédiatement.
La femme parla d’une voix posée, sans perdre de temps.
« Mme Morel, j’ai vu votre message. J’ai une demi-heure maintenant si vous êtes en état de parler. »
Camille regarda Julien.
« Oui. »
Elle raconta l’essentiel.
Pas les émotions.
Les faits.
L’héritage de Lucie.
La signature qu’elle contestait.
Le transfert de 86 140 euros.
Les paiements mensuels de 3 200 euros.
L’assurance-vie.
La SCI.
Le studio de Julien.
L’autorisation bancaire maintenue après le décès d’Antoine.
Maître Perrin l’interrompit rarement.
À la fin, elle demanda :
« Votre mère sait-elle que vous avez ces documents ? »
« Oui. »
« A-t-elle toujours accès à l’un de vos comptes ? »
« Non. J’ai révoqué l’autorisation et changé mes accès. »
« Très bien. Les documents de votre père sont-ils sécurisés ? »
« Il les a avec lui. »
« Faites-en des copies numériques dès ce soir. »
« D’accord. »
« Ne vous rendez pas seule à Montpellier. »
Camille échangea un regard avec Julien.
« Je n’en avais pas l’intention. »
« Et surtout, ne signez rien. Même une reconnaissance présentée comme familiale ou provisoire. »
Julien haussa les sourcils.
Camille demanda :
« Vous pensez qu’elle pourrait essayer ? »
« Je ne pense rien encore. Je vous donne simplement les règles de base lorsqu’il existe un conflit patrimonial familial complexe. »
Maître Perrin poursuivit :
« Demain, nous demanderons officiellement la conservation des pièces auprès des établissements concernés. Selon ce que montrent les documents, plusieurs voies seront possibles. Civiles, éventuellement pénales si une signature a été falsifiée ou des fonds détournés. »
Camille sentit son estomac se nouer.
Le mot « pénales » changea la température de la pièce.
« Je ne veux pas envoyer ma mère en prison. »
Maître Perrin ne réagit pas.
« Ce n’est pas une décision que vous devez prendre ce soir. Vous devez d’abord connaître les faits. »
Antoine aurait dit exactement cela.
Camille hocha la tête.
« D’accord. »
Avant de raccrocher, l’avocate ajouta :
« Et une chose importante : ne laissez personne vous convaincre que chercher où est passé votre propre argent constitue une agression contre votre famille. »
Camille resta silencieuse.
« Merci. »
Après l’appel, Julien souffla.
« Elle est efficace. »
« Oui. »
Le téléphone vibra de nouveau.
Cette fois, Claire avait envoyé une photographie de l’intérieur de l’appartement de Montpellier.
Une pièce claire.
Deux fauteuils.
Une table.
Et, contre le mur du fond, une armoire ouverte remplie de classeurs.
Sous la photo :
« Tout est là. Mais si tu veux comprendre, viens sans ton avocat. »
Julien regarda l’écran.
« Elle confirme qu’il y a des dossiers. »
Camille sentit une peur froide.
Des dossiers physiques pouvaient disparaître.
« On doit prévenir Maître Perrin. »
Elle transféra la photo.
L’avocate rappela presque aussitôt.
« Ne partez pas. »
« Je ne pars pas. »
« Je vais préparer une demande pour préserver les éléments. Si nous avons un risque sérieux de disparition de preuves, nous pourrons envisager une démarche formelle. »
« Ce soir ? »
« Ce qui est nécessaire sera fait. Vous, vous restez à l’hôpital. »
Camille regarda la perfusion.
Pour la première fois depuis le début, quelqu’un lui donnait l’ordre de ne rien faire et cela ne ressemblait pas à une manière de la rendre impuissante.
Cela ressemblait à une stratégie.
Elle acquiesça.
« D’accord. »
La nuit tomba.
Julien resta encore un moment, puis partit dormir chez lui.
Camille envoya un message à Odile.
Léa dormait.
Christian avait numérisé les premiers dossiers.
Claire ne répondait plus.
Vers vingt-trois heures, alors que Camille essayait enfin de fermer les yeux, un dernier message apparut.
Une photographie.
Pas de l’appartement.
D’Antoine.
Camille se redressa brutalement.
La photo avait été prise dans un café.
Antoine était assis de profil devant une tasse.
En face de lui, hors cadre, quelqu’un avait probablement pris l’image.
La date inscrite automatiquement en bas indiquait :
14 septembre 2023.
Le jour du rendez-vous avec Marc Delorme.
Sous la photo, Claire avait écrit :
« Il n’avait pas seulement rendez-vous avec Delorme ce jour-là. »
Camille sentit son cœur accélérer.
Un second message arriva.
« Il m’a aussi vue. »