La première chose que Camille remarqua fut que la sirène ne ressemblait pas du tout à celles qu’elle entendait depuis son appartement. De l’intérieur du véhicule, le son semblait traverser les os. Il montait, se brisait contre les façades de Cesson-Sévigné, puis revenait vibrer sous le plancher métallique tandis que l’ambulance filait vers Rennes. À chaque virage, son épaule glissait contre la paroi malgré la sangle passée sur son torse. Un ambulancier maintenait deux doigts sur son poignet. L’autre surveillait l’écran dont les chiffres changeaient trop vite. Contre elle, Léa pleurait sans reprendre son souffle.
« Madame, essayez de ne pas parler trop longtemps », dit l’ambulancier assis à sa droite.
Camille hocha la tête, mais son téléphone était déjà dans sa main. Ses doigts tremblaient si fort qu’elle manqua deux fois le nom de sa mère dans le répertoire. À trente-quatre ans, elle connaissait assez les hôpitaux pour comprendre ce que signifiaient les regards brefs échangés au-dessus d’elle. Elle connaissait les gestes que l’on faisait pour ne pas affoler un patient. Elle connaissait aussi la différence entre quelqu’un qui dit « tout va bien » parce que tout va réellement bien et quelqu’un qui le dit pour gagner cinq minutes. Cette nuit-là, personne ne lui disait que tout allait bien.
Léa avait deux ans et demi. Son visage était rouge de larmes, ses cheveux châtains collaient à ses tempes et sa petite main s’était refermée sur la manche de Camille avec une force qui faisait mal. Quelques heures auparavant, elles avaient mangé des coquillettes dans leur cuisine, rue de Brest. Léa avait renversé son verre d’eau, puis ri en voyant sa mère essayer d’éponger la table avec un torchon trop petit. Rien n’annonçait qu’avant minuit elles se retrouveraient sous les lumières bleues d’un véhicule du Samu.
Le téléphone sonna quatre fois.
« Allô ? »
La voix de sa mère était couverte par un bruit de fond. Camille entendit des portes claquer, son père dire quelque chose au loin et, derrière, une chanson diffusée assez fort pour qu’elle en reconnaisse presque le refrain.
« Maman, j’ai besoin que tu viennes chercher Léa. »
Un silence.
Camille ferma les yeux pendant qu’une contraction douloureuse lui serrait la poitrine.
« Je suis dans une ambulance. Ils m’emmènent à Pontchaillou. C’est mon cœur. Ils veulent me prendre en charge tout de suite et je ne peux pas garder Léa avec moi. »
La réponse ne vint pas immédiatement. Ce délai lui donna un instant d’espoir absurde. Elle imagina sa mère demandant où elles se trouvaient, cherchant ses clés, disant à son père de démarrer la voiture. Elle imagina même Julien proposant de venir lui-même.
Puis sa mère soupira.
« Camille… tu ne peux jamais faire les choses simplement. »
Camille rouvrit les yeux.
Elle pensa avoir mal compris à cause de la sirène.
« Quoi ? »
« Je dis que tu t’affoles toujours. Tu te souviens de l’hiver dernier ? Tu étais persuadée d’avoir quelque chose de grave et finalement le médecin t’a dit que c’était de la fatigue. »
L’ambulancier leva brièvement les yeux vers elle. Camille tourna la tête pour qu’il n’entende pas davantage.
« Ce n’est pas moi qui ai appelé le Samu pour le plaisir. Mon rythme cardiaque est anormal. Ils parlent d’une intervention. J’ai simplement besoin que vous gardiez Léa. »
Cette fois, la voix de sa mère devint plus ferme.
« Ce soir, ce n’est pas possible. »
Camille sentit quelque chose se vider dans son ventre.
« Pourquoi ? »
« Ton père, Julien et moi, on part pour le concert. Je t’en ai parlé. Ça fait huit mois qu’on a les billets. »
Elle avait effectivement entendu parler de ces places. Sa mère avait envoyé des photos des billets dans le groupe familial, puis une capture d’écran de l’hôtel et plusieurs messages sur la tenue qu’elle comptait porter. Camille ne se rappelait plus si le concert avait lieu à Bercy ou dans une autre grande salle parisienne. Tout cela paraissait soudain si loin de l’intérieur étroit de l’ambulance, des électrodes collées à sa peau et du goût métallique qu’elle avait dans la bouche.
« Maman, écoute-moi. Je ne te demande pas de venir dîner. Je te dis qu’ils m’emmènent aux urgences pour mon cœur. »
Au bout du fil, quelqu’un demanda si les valises étaient dans le coffre.
Sa mère éloigna probablement le téléphone pour répondre, puis revint.
« Appelle une amie. »
Camille resta muette.
Elle avait cru connaître les limites de sa famille. Elle savait que sa mère n’aimait pas être dérangée, que son père confondait souvent affection et service rendu, que Julien avait toujours bénéficié d’une indulgence qu’on ne lui avait jamais accordée. Mais elle n’avait jamais imaginé qu’il existerait une situation suffisamment nette pour mesurer tout cela d’un seul coup. Une ambulance. Une petite-fille de deux ans. Une possible opération. Trois adultes disponibles. Et, de l’autre côté, des billets de concert.
« Je pourrais mourir », dit-elle enfin.
Les mots étaient sortis plus bas qu’elle ne l’aurait voulu.
Sa mère répondit presque aussitôt.
« Ne dis pas n’importe quoi. Tu as toujours tendance à dramatiser quand tu as peur. »
Camille regarda le moniteur près de sa tête. Un chiffre passa de 157 à 164. L’ambulancier se pencha immédiatement vers elle.
« Madame, essayez de respirer avec moi. Lentement. »
Elle entendit sa mère poursuivre :
« Téléphone à quelqu’un de raisonnable. Et tiens-nous au courant demain. Là, on doit partir. »
Puis la communication s’interrompit.
Camille garda le téléphone contre son oreille quelques secondes. Elle ne sut jamais si sa mère avait raccroché volontairement ou si elle avait simplement considéré que la conversation était terminée. Léa leva vers elle son visage mouillé.
« Mamie ? »
Ce mot, prononcé avec l’assurance innocente d’un enfant qui croit encore que certains adultes arrivent quand on les appelle, fut plus difficile à supporter que tout ce qui venait d’être dit.
Camille posa le téléphone sur la couverture.
« Mamie ne peut pas venir ce soir, mon cœur. »
« Pourquoi ? »
Elle ne trouva aucune réponse convenable pour une enfant de deux ans. Elle passa simplement les doigts dans les cheveux de Léa et l’attira contre elle, malgré le câble de l’électrocardiogramme et la douleur qui continuait de traverser sa poitrine.
Depuis la mort d’Antoine, trois ans plus tôt, Camille s’était entraînée à préparer des solutions avant même d’avoir des problèmes. Antoine avait été celui qui pensait aux piles de rechange, aux doubles de clés, aux numéros utiles enregistrés dans le téléphone. Après l’accident qui l’avait emporté, Camille avait repris cette manière de prévoir le pire comme si elle pouvait, en l’imitant, empêcher une nouvelle catastrophe. Elle avait constitué un dossier avec les papiers de Léa, noté les coordonnées de la crèche, gardé dans son téléphone une liste de personnes qu’elle pourrait appeler en urgence.
Mais une liste n’était pas une famille.
Elle fit défiler ses contacts. Une collègue travaillait de nuit. Une autre avait trois enfants et habitait à quarante minutes. Sa voisine, Mme Perrin, avait presque quatre-vingts ans et se déplaçait avec une canne. Deux amies proches étaient parties passer le week-end à Nantes. Camille sentit la panique monter plus vite que la douleur.
« Vous avez quelqu’un pour votre fille ? » demanda l’ambulancier.
Elle voulut répondre oui par réflexe.
Toute sa vie, elle avait répondu oui.
Oui, je vais m’arranger.
Oui, je peux faire un effort.
Oui, je vais avancer l’argent.
Oui, je m’en occupe.
Cette fois, elle murmura :
« Non. Pas encore. »
L’ambulancier acquiesça sans commentaire.
« À l’hôpital, l’assistante sociale ou l’équipe pourra vous aider. On ne laissera pas votre petite seule. D’accord ? Pour le moment, concentrez-vous sur votre respiration. »
La simplicité de cette phrase lui serra la gorge. Un inconnu en uniforme venait de lui promettre davantage de sécurité que sa propre mère.
L’ambulance ralentit enfin devant les urgences de Pontchaillou. Les portes arrière s’ouvrirent sur une lumière blanche et humide. Une pluie fine tombait sur le bitume. Deux soignants attendaient avec un brancard. Les mots commencèrent à circuler au-dessus de Camille : « tachycardie », « instable », « antécédents », « douleur thoracique », « cardiologie prévenue ».
Léa se mit à crier lorsque quelqu’un voulut l’éloigner du brancard.
« Non ! Maman ! »
Camille tendit la main.
« Elle reste avec moi jusqu’à ce qu’on trouve quelqu’un. »
Une infirmière aux cheveux gris s’accroupit près de l’enfant.
« Personne ne va l’emmener sans que maman sache où elle est. Je te le promets. »
Léa ne sembla pas convaincue, mais elle accepta de marcher en tenant le bord du drap tandis qu’on poussait Camille dans le couloir.
À l’accueil, on lui posa les mêmes questions plusieurs fois : nom, date de naissance, allergies, traitements, personne à prévenir. À cette dernière question, Camille hésita.
« Ma mère », dit-elle d’abord par automatisme.
Puis elle regarda son téléphone posé sur sa poitrine.
Aucun message.
Aucun appel.
Elle corrigea :
« En fait… laissez vide pour l’instant. »
Une infirmière releva les yeux.
« Vous êtes certaine ? »
Camille pensa au bruit joyeux qu’elle avait entendu derrière la voix de sa mère.
« Oui. »
On l’installa dans un box où l’air sentait le désinfectant et le plastique chauffé. Léa s’assit sur une chaise, serrant son doudou contre son ventre. Camille fouilla dans son téléphone avec lenteur jusqu’à retrouver une capture d’écran enregistrée plusieurs mois auparavant : une plateforme départementale de garde temporaire agréée, destinée notamment aux parents isolés confrontés à une hospitalisation imprévue.
Elle avait sauvegardé le numéro à trois heures du matin pendant une insomnie, puis s’était moquée d’elle-même au réveil.
À l’époque, elle n’aurait jamais imaginé devoir l’utiliser.
Elle appuya sur « appeler ».
Une opératrice répondit presque immédiatement.
Camille expliqua la situation en quelques phrases. Sa voix se brisa seulement lorsqu’elle prononça : « Je n’ai personne d’autre. »
L’opératrice ne demanda pas pourquoi ses parents n’étaient pas là. Elle ne dit pas qu’une mère devait forcément avoir de la famille disponible. Elle vérifia simplement l’adresse de l’hôpital, l’âge de Léa et les autorisations nécessaires.
« Une intervenante peut être sur place dans vingt à trente minutes. Elle s’appelle Odile Martin. Je reste en ligne si vous souhaitez. »
Camille ferma les yeux.
« Non. Merci. Vraiment. »
À cet instant, un médecin entra, accompagné d’une interne. Il se présenta comme le docteur Lefranc. Il avait le visage calme des gens qui savent exactement à quel point une situation est grave et choisissent soigneusement leurs mots.
Il consulta l’écran, puis Camille.
« Madame, nous allons devoir accélérer les choses. »
Elle tourna les yeux vers Léa.
« À quel point ? »
Le docteur ne répondit pas immédiatement.
Cette hésitation suffit.
Camille sentit la petite main de sa fille se refermer sur deux de ses doigts.
Dans le couloir, un téléphone sonna quelque part. Pendant une seconde insensée, elle espéra encore que ce soit sa mère qui rappelait.
Mais son propre écran resta noir.