PARTIE 16 – L’appartement de Montpellier existe déjà, et Camille découvre que Claire préparait depuis longtemps son départ avec un argent dont l’origine reste troublante

La SCI Les Amandiers possédait un appartement à Montpellier depuis cinq ans.

Julien lut l’information à voix haute.

Camille resta parfaitement immobile.

Cinq ans.

Ce détail suffisait à faire s’effondrer tout ce que Claire avait raconté la veille.

Elle n’était pas « en train de regarder dans le Sud ».

Elle ne « réfléchissait pas à des options ».

Elle possédait déjà, directement ou indirectement, un logement à Montpellier.

Depuis cinq ans.

« Qui sont les associés ? » demanda Camille.

Julien fit défiler l’écran.

« Il faut des documents plus complets pour les parts exactes. Mais je vois Claire Morel et une certaine Sophie Garnier. »

Christian se redressa.

« Sophie ? »

Camille regarda son père.

« Tu la connais ? »

« Une ancienne collègue de ta mère. »

« Tu savais pour la SCI ? »

« Oui, vaguement. »

Julien secoua la tête.

« Vaguement ? Papa, une SCI qui possède un appartement, c’est pas un abonnement à une salle de sport. »

Christian se passa la main sur le front.

« Claire m’avait dit qu’elle avait une toute petite part dans un investissement de Sophie. »

Camille ferma les yeux.

Encore une version.

Toujours suffisamment crédible pour éviter une question supplémentaire.

« Elle t’a dit combien elle avait mis ? »

« Non. »

« Tu as signé quelque chose ? »

Christian secoua immédiatement la tête.

« Pas à ma connaissance. »

Camille le regarda.

« Ce n’est plus une réponse acceptable. »

Il baissa les yeux.

« Non. »

Julien poursuivit ses recherches sur les documents publics accessibles.

« L’appartement a été acheté en 2021. »

Camille fronça les sourcils.

« Combien ? »

« Le prix n’apparaît pas ici. »

Christian murmura :

« Sophie avait vendu une maison à l’époque. »

Camille regarda son père.

« Et tu as pensé que tout venait d’elle. »

Il hocha la tête.

« Oui. »

Julien leva les yeux.

« La SCI a un capital social ridicule. Mille euros. Donc ça ne nous dit rien sur le financement réel. »

Camille prit son téléphone.

« Marc peut peut-être savoir. »

Elle l’appela.

Il répondit après plusieurs sonneries.

Camille ne prit pas le temps de le saluer longuement.

« SCI Les Amandiers. Ça vous dit quelque chose ? »

Silence.

« Oui. »

« Antoine vous en avait parlé ? »

« Oui. »

« L’appartement de Montpellier a été acheté avec mon argent ? »

Marc prit le temps de répondre.

« Je ne peux pas l’affirmer avec certitude. »

« Mais ? »

« Antoine avait identifié un mouvement d’environ quarante mille euros dans la période précédant l’acquisition. »

Camille sentit un froid.

« Depuis où ? »

« Depuis un produit financier où il pensait retrouver une partie de votre héritage. »

Christian s’assit brusquement.

Julien ferma les yeux.

Camille demanda :

« Quarante mille euros ? »

« Environ. »

« Et le reste ? »

« Il supposait un emprunt immobilier ou un apport complémentaire de l’autre associée. »

Camille regarda son père.

« Tu vois maintenant ? »

Christian ne répondit pas.

Marc poursuivit :

« Antoine cherchait surtout à établir la traçabilité complète. Il ne voulait pas vous dire quelque chose d’aussi grave sans preuve. »

Camille serra les dents.

« Est-ce qu’il l’a trouvée ? »

« Pas avant sa mort. »

Cette phrase tomba lourdement.

« Mais vous pouvez la trouver maintenant ? »

« Avec les bons documents, oui. »

« Lesquels ? »

« Historique du contrat initial, relevés de l’assurance-vie, comptes de la SCI, actes d’acquisition. »

Camille regarda Julien.

« On va les obtenir. »

Marc hésita.

« Madame Morel, il faut un avocat maintenant. »

« J’en vois un demain. »

« Très bien. Ne confrontez pas votre mère davantage avant d’avoir sécurisé les documents. »

Camille pensa aux relevés encore chez ses parents.

« Trop tard pour la confrontation. »

« Alors sécurisez au moins les preuves. »

Après l’appel, Christian se leva.

« Je vais rentrer. »

Camille le regarda.

« Pourquoi ? »

« Pour prendre les documents avant que Claire ne les enlève. »

Julien acquiesça.

« Je viens avec toi. »

Christian secoua la tête.

« Non. »

Camille observa son père.

Pour la première fois depuis le début, quelque chose semblait avoir changé en lui.

Pas de panique.

Pas d’hésitation.

Une forme de décision tardive.

« Je dois le faire seul », dit-il.

Camille hésita.

« Ne la préviens pas. »

« Je sais. »

Il partit.

Julien resta.

« Tu lui fais confiance ? »

Camille regarda la porte.

« Assez pour lui donner une chance de faire enfin quelque chose lui-même. »

Elle posa la tête contre l’oreiller.

La fatigue était devenue presque physique, lourde comme une couverture humide.

Julien s’assit.

« Tu veux dormir ? »

« Oui. »

« Je reste ? »

Camille réfléchit.

« Oui. Mais ne parle pas. »

Il eut un petit sourire.

« Ça va être difficile. »

Elle ferma les yeux.

« Apprends. »

Quand elle se réveilla, la chambre était plus sombre.

Julien lisait sur son téléphone.

Un plateau-repas avait été posé sur la table.

« Quelle heure ? » demanda Camille.

« Dix-neuf heures vingt. »

Elle se redressa légèrement.

« Papa ? »

« Pas encore. »

Camille prit son téléphone.

Aucun message de Christian.

Trois appels manqués de Claire.

Puis un message.

« Tu vas trop loin. »

Un autre :

« Ton père fouille mes affaires à cause de toi. »

Puis :

« Si tu continues comme ça, tu vas détruire cette famille. »

Camille fixa la phrase.

Autrefois, elle aurait ressenti une culpabilité immédiate.

Aujourd’hui, seulement une fatigue froide.

Elle répondit :

« La vérité ne détruit pas ce qui fonctionne. Elle révèle ce qui était déjà cassé. »

Elle hésita.

Puis envoya.

Claire répondit presque immédiatement.

« Tu répètes les phrases d’Antoine maintenant. »

Camille se figea.

Julien remarqua son visage.

« Quoi ? »

Elle lui montra.

Il fronça les sourcils.

« Pourquoi elle dit ça ? »

Camille sentit un frisson.

« Je ne sais pas. »

Elle tapa :

« Quelle phrase d’Antoine ? »

La réponse tarda.

Une minute.

Deux.

Puis :

« Il disait toujours que la vérité comptait plus que la paix. Tu es devenue exactement comme lui. »

Camille fixa les mots.

Elle n’avait jamais entendu Antoine formuler cette phrase devant Claire.

« Elle lui a parlé », murmura-t-elle.

Julien se redressa.

« Avant sa mort ? »

« Peut-être. »

Encore ce mot.

Camille appela immédiatement Christian.

Pas de réponse.

Une deuxième fois.

Toujours rien.

Julien se leva.

« Je vais chez eux. »

« Attends. »

« Camille, papa devait juste prendre des documents. Ça fait des heures. »

Elle appela encore.

Cette fois, Christian décrocha.

Sa respiration était forte.

« Papa ? »

« Je suis là. »

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Silence.

« Claire m’a surpris avec les dossiers. »

Camille se raidit.

« Elle est là ? »

« Plus maintenant. »

« Où elle est ? »

« Partie. »

« Avec quoi ? »

Christian hésita.

« Son sac. Une valise. »

Julien jura.

« Les documents ? »

« J’en ai une partie. »

« Laquelle ? »

« Relevés bancaires. Le dossier de la SCI. Des courriers d’assurance. »

Camille ferma les yeux de soulagement.

« Envoie-moi des photos. »

« Je vais le faire. »

Puis Christian ajouta :

« Camille… j’ai trouvé une enveloppe avec ton nom. »

Elle se figea.

« Quoi ? »

« Dans le classeur de la SCI. »

« Ouvre-la. »

Christian hésita.

« Elle est à ton nom. »

« Ouvre-la. »

On entendit du papier.

Puis un long silence.

« Papa ? »

« Il y a une copie d’un testament. »

Camille sentit son souffle se bloquer.

« De qui ? »

« De Lucie. »

Julien s’approcha du téléphone.

Christian continua :

« Il y a aussi une lettre. »

« Lis-la. »

« Elle est adressée à Claire. »

« Lis-la. »

Un froissement.

Puis Christian se tut.

« Papa ? »

Quand il reprit, sa voix tremblait.

« Lucie écrit qu’elle laisse cet argent à toi seule parce qu’elle craint que Claire utilise toujours les besoins de la famille pour te faire céder. »

Camille ferma les yeux.

Une douleur lente traversa sa poitrine.

Pas cardiaque.

Quelque chose de plus ancien.

Sa grand-mère avait vu.

Bien avant Antoine.

Bien avant elle-même.

Christian poursuivit :

« Elle écrit aussi que l’argent doit servir à ta sécurité, à ton logement ou à tes enfants. Et qu’il ne doit pas être utilisé pour Julien. »

Julien recula.

Son visage se décomposa.

« Mon Dieu. »

Camille ne parla plus.

Christian continua, de plus en plus difficilement.

« Et il y a une phrase soulignée. »

« Laquelle ? »

Il inspira.

« “Claire, si tu détournes cette volonté sous prétexte de savoir mieux que Camille ce qui lui convient, tu confirmeras exactement ce que je redoute.” »

Silence.

Camille ouvrit les yeux.

Tout ce que Claire avait expliqué depuis deux jours reposait sur la même idée.

Je savais ce qui était mieux.

Je préparais votre avenir.

Je voulais protéger la famille.

Elle n’avait pas improvisé cette justification.

Sa propre mère avait anticipé qu’elle l’utiliserait.

« Papa, prends tout. »

« Je l’ai fait. »

« Va ailleurs ce soir. »

« Pourquoi ? »

« Parce que maman vient de partir avec une valise et qu’on ne sait pas ce qu’elle va faire. »

Christian resta silencieux.

« D’accord. »

Après avoir raccroché, Camille regarda Julien.

Il était toujours pâle.

« Grand-mère avait écrit que l’argent ne devait pas servir pour moi », dit-il.

Camille hocha lentement la tête.

« Oui. »

« Et il a servi à mon appartement. »

« Probablement. »

Julien passa ses mains sur son visage.

« Je ne savais pas. »

Camille le regarda longtemps.

« Je sais. »

Il releva les yeux.

C’était la première fois qu’elle le disait avec certitude.

Julien inspira difficilement.

« Si l’avocat confirme que l’apport venait de ton argent, je te le rends. »

Camille ne répondit pas immédiatement.

« Comment ? »

« Je vends le studio s’il faut. »

« Julien— »

« Non. »

Sa voix était ferme.

« Je ne vais pas garder quelque chose que grand-mère t’avait laissé et que maman m’a donné à ta place. Même si je ne savais pas, ça ne devient pas juste parce que j’étais ignorant. »

Camille sentit les larmes monter.

Cette fois, elle ne les repoussa pas.

Le téléphone vibra.

Un message de Claire.

Une photo.

La façade blanche d’un immeuble sous un ciel bleu.

Camille reconnut immédiatement Montpellier grâce au nom d’une rue visible sur une plaque.

Sous la photo, une seule phrase :

« Puisque vous voulez tous connaître la vérité, venez la chercher là où elle devait finir. »

Camille montra le message à Julien.

Il fronça les sourcils.

« C’est l’appartement de la SCI ? »

Elle regarda l’adresse.

Oui.

Claire venait de partir pour Montpellier.

Et pour la première fois, elle ne niait plus qu’il existait quelque chose à découvrir là-bas.


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