PARTIE 19 – Julien doit expliquer une dette de quarante-deux mille euros envers Antoine, et Camille découvre un secret que les deux hommes avaient choisi de lui cacher

Camille n’appela pas Julien tout de suite.

L’infirmière resta près d’elle jusqu’à ce que son rythme ralentisse.

« Vous devez arrêter les appels stressants », dit-elle avec une fermeté presque maternelle.

Camille eut envie de répondre qu’elle n’avait plus beaucoup d’appels non stressants disponibles.

Elle se contenta d’acquiescer.

Lorsque la soignante partit, Camille resta assise dans le silence.

Quarante-deux mille euros.

Antoine.

Julien.

Une dette.

Claire pouvait mentir.

Elle pouvait aussi dire vrai précisément quand la vérité servait à déplacer l’attention.

Camille connaissait désormais cette méthode.

Elle ne pouvait donc ni croire ni rejeter.

Elle devait vérifier.

Elle envoya un message à Julien.

« Reviens demain matin avant la sortie. J’ai une question importante. »

Il répondit immédiatement.

« Tout va bien ? »

Camille regarda l’écran.

« Viens. »

Le lendemain, Julien arriva à huit heures quinze.

Il portait la même sacoche noire que la veille et deux croissants.

« J’ai demandé si tu pouvais en manger. »

Camille désigna la chaise.

« Assieds-toi. »

Son visage changea.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Camille attendit qu’il soit assis.

« Tu devais de l’argent à Antoine ? »

Julien ne bougea plus.

Ce fut minuscule.

Une seconde.

Mais Camille la vit.

« Combien ? » demanda-t-elle.

Julien baissa les yeux.

« Qui t’a dit ça ? »

« Maman. »

Il jura doucement.

Camille sentit un froid.

« Donc c’est vrai. »

« Oui. »

Elle ferma les yeux.

Pas parce que la dette était pire que ce qu’elle venait de découvrir sur Claire.

Parce que Julien aurait pu lui en parler à n’importe quel moment au cours des trois dernières années.

Il ne l’avait pas fait.

« Quarante-deux mille ? »

« À peu près. »

Camille le regarda.

« À peu près ? »

« Quarante et un huit cents à la fin. »

La précision lui fit mal.

« Pourquoi ? »

Julien se frotta les mains.

« J’avais monté un projet avec un ami. »

« Quel projet ? »

« Une petite société de rénovation-revente. »

Camille fronça les sourcils.

« Tu n’as jamais eu de société. »

« Parce qu’elle n’a jamais vraiment démarré. »

Il inspira.

« On voulait acheter un petit immeuble, faire des travaux et revendre les lots. J’avais besoin d’apport. »

« Et Antoine t’a prêté quarante-deux mille euros ? »

« Pas tout d’un coup. »

Camille resta silencieuse.

Julien poursuivit :

« Au début, vingt mille. Puis douze. Ensuite encore dix parce que les travaux avaient dépassé. »

« Et tu ne m’as rien dit. »

« Antoine ne voulait pas t’inquiéter avant qu’on soit sûrs que le projet fonctionne. »

Camille sentit sa colère monter.

« Donc maintenant c’est Antoine qui voulait me cacher ? »

« Oui. Mais pas comme maman. »

« Ne me dis pas comment je dois classer les mensonges. »

Julien baissa la tête.

« D’accord. »

Camille regarda par la fenêtre.

« Pourquoi Antoine a accepté ? »

« Parce qu’il croyait au projet. Et parce qu’il pensait que ça pouvait me permettre de gagner enfin ma vie correctement. »

Camille eut un rire bref.

« Il t’aidait pendant que tu prenais le mérite pour l’argent que moi je donnais à nos parents. »

Julien ferma les yeux.

« Je sais ce que ça donne. »

« Non. Tu ne sais pas ce que ça donne pour moi. »

Il se tut.

Camille poursuivit :

« Quand est-ce que tout ça s’est passé ? »

« Fin 2022 et début 2023. »

« Avant sa mort. »

« Oui. »

« Et le projet ? »

Julien passa une main sur son visage.

« Il s’est effondré. Le vendeur avait caché des problèmes structurels. Le financement principal a sauté. Mon associé s’est retiré. »

« Et l’argent d’Antoine ? »

« Une partie était immobilisée. Une partie a servi aux études et aux avances. J’ai récupéré quelques milliers seulement. »

Camille sentit une nausée.

« Antoine le savait ? »

« Oui. »

« Il était en colère ? »

Julien eut un petit rire triste.

« Énormément. »

« Et il m’a caché ça. »

« Oui. »

Camille regarda la lettre d’Antoine, posée dans la pochette transparente.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il avait peur que tu me détestes. »

Camille se figea.

Julien leva les yeux.

« Il disait que tu avais déjà trop à gérer avec tes parents, Léa, le boulot. Il voulait régler ça directement avec moi. »

« En me cachant qu’une grosse partie de nos économies avait disparu ? »

Julien secoua la tête.

« Ce n’était pas vos économies communes. »

Camille le regarda.

« Quoi ? »

« C’était l’argent d’Antoine. Un compte à lui. Une somme héritée de son père plus tôt. »

Elle ne savait pas cela non plus.

Une nouvelle fatigue lui tomba dessus.

« Combien ? »

« Il avait environ soixante mille. »

Camille ferma les yeux.

« Il ne m’en avait jamais parlé. »

« Il voulait l’utiliser pour votre futur projet de maison. »

Le silence devint lourd.

Camille sentit une douleur profonde.

Encore une maison.

Toujours ce projet repoussé.

Elle pensa aux tableaux d’Antoine.

Aux annonces immobilières.

À leurs discussions du soir.

À lui qui disait : « On finira par y arriver. »

Et pendant ce temps, il avait prêté quarante-deux mille euros à Julien.

« Pourquoi tu ne m’as rien dit après sa mort ? »

Julien pâlit.

« Parce que j’avais honte. »

« Ce n’est pas suffisant. »

« Je sais. »

« Et parce que si tu me le disais, je pouvais réclamer l’argent. »

Julien releva les yeux.

« Oui. »

La franchise la heurta.

« Tu n’avais plus rien. »

« Pas à l’époque. »

« Et maintenant ? »

Julien hésita.

« J’aurais pu commencer à rembourser depuis un an. »

Camille sentit ses doigts se crisper.

« Mais tu ne l’as pas fait. »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Parce que le dossier était dans les affaires d’Antoine et que je me suis raconté que peut-être tu ne le saurais jamais. »

Camille détourna le regard.

Voilà.

Encore un choix.

Pas une erreur.

Pas un oubli.

Un choix de silence pour éviter une conséquence.

Comme Claire.

Comme Christian, d’une autre manière.

Julien le comprit en voyant son visage.

« Je sais à quoi tu penses. »

« Alors ne me demande pas de te rassurer. »

« Je ne le ferai pas. »

Camille respira lentement.

« Il existe un document ? »

« Oui. »

« Quel document ? »

« Une reconnaissance de dette. »

Elle tourna vers lui un regard dur.

« Et tu l’as ? »

« Une copie. »

« Antoine avait l’original ? »

« Oui. »

Camille pensa immédiatement aux boîtes.

« On ne l’a pas trouvé. »

Julien fronça les sourcils.

« Elle était dans une pochette bleue. »

« Quelle boîte ? »

« Je ne sais pas. Il la gardait dans son bureau. »

Camille sentit un froid.

Les boîtes avaient peut-être été incomplètes.

« Maman a eu accès à l’appartement après sa mort. »

Julien se figea.

« Oui. »

« Elle savait pour la dette ? »

« Apparemment. »

« Comment ? »

« Antoine lui en a peut-être parlé quand ils se sont vus. »

Camille secoua la tête.

« Pourquoi il lui aurait parlé de ta dette pendant une confrontation sur son argent ? »

Julien ne répondit pas.

Elle comprit.

« Parce qu’elle l’a utilisée contre lui. »

« Peut-être. »

Camille détesta encore ce mot.

« Elle a pu lui dire qu’il me cachait aussi des choses. »

Julien baissa les yeux.

« Oui. »

Tout devint soudain plus complexe.

Antoine était venu confronter Claire sur ses manipulations.

Claire avait peut-être répondu en révélant le secret qu’Antoine gardait avec Julien.

Tu me reproches de décider pour Camille, mais toi aussi tu lui caches de l’argent.

Camille pouvait presque entendre la scène.

Et le pire était que Claire aurait eu raison sur ce point précis.

Antoine avait protégé Camille en lui retirant une information qu’elle avait le droit de connaître.

La différence d’intention existait.

Mais le résultat restait un silence.

« Est-ce qu’Antoine voulait me parler de ta dette aussi le dimanche ? »

Julien réfléchit.

« Je pense que oui. »

« Pourquoi ? »

« Il m’a appelé le vendredi. »

Camille se figea.

« Après avoir vu papa ? »

« Je ne sais pas l’heure exacte. Mais il m’a dit que tout devait être remis à plat. »

« Qu’est-ce qu’il a dit précisément ? »

Julien ferma les yeux pour se souvenir.

« Il a dit : “Je vais tout dire à Camille. Pour Claire. Pour l’argent. Et pour nous.” »

Camille sentit sa gorge se nouer.

« Et toi ? »

« Je lui ai demandé d’attendre. »

Bien sûr.

Toujours attendre.

« Il a répondu quoi ? »

Julien regarda le sol.

« Qu’il avait déjà trop attendu. »

Camille sentit les larmes arriver.

Cette fois, elle les laissa.

Antoine avait décidé de cesser tous les arrangements.

Ceux de Claire.

Ceux de Julien.

Les siens.

Il allait tout ouvrir.

Le dimanche.

Il était mort le samedi.

Julien murmura :

« Je suis désolé. »

Camille essuya ses joues.

« Tu vas me rembourser. »

Il releva les yeux.

« Oui. »

« La dette complète. »

« Oui. »

« Et ça n’a rien à voir avec le studio. On réglera ça séparément selon l’origine de l’apport. »

« D’accord. »

« Je veux la copie de la reconnaissance aujourd’hui. »

Julien ouvrit sa sacoche.

« Je l’ai apportée. »

Camille le regarda, surprise.

Il sortit une chemise.

« Quand tu m’as demandé de revenir, j’ai compris que maman t’avait probablement parlé. »

Il lui tendit le document.

Signature d’Antoine.

Signature de Julien.

42 000 euros.

Modalités de remboursement prévues à partir de janvier 2024.

Camille sentit une douleur sourde.

« Il avait prévu des échéances. »

« Oui. »

« Tu n’en as payé aucune. »

« Non. »

« Tu aurais dû. Même après sa mort. »

Julien hocha la tête.

« Oui. »

Camille referma le dossier.

Le docteur Lefranc entra quelques minutes plus tard et confirma sa sortie dans la matinée.

« Quelqu’un vous raccompagne ? »

Camille regarda Julien.

« Oui. »

Le médecin lui donna les consignes.

Repos.

Pas d’effort.

Surveillance des symptômes.

Consultation de contrôle.

Camille écouta attentivement.

Elle ne voulait pas que le chaos familial lui fasse négliger la seule chose qui comptait davantage : rester vivante pour Léa.

Après le départ du médecin, Julien demanda :

« On va où après ? »

Camille répondit sans hésiter :

« Chez Odile chercher Léa. Ensuite chez moi. »

« Et Montpellier ? »

Elle regarda le message de Claire.

« Pas encore. »

« Tu crois qu’elle nous attend ? »

« Oui. »

« Et tu vas y aller quand ? »

Camille prit la lettre d’Antoine et la glissa dans son sac.

« Quand j’aurai assez de preuves pour qu’elle ne puisse plus remplacer les faits par une histoire. »

Son téléphone vibra.

Maître Perrin.

Un message court.

« Nous avons obtenu confirmation qu’une partie des avoirs liés à la SCI pourrait être gelée le temps des vérifications. Appelez-moi dès votre sortie. »

Camille relut.

Puis sourit pour la première fois depuis longtemps.

Claire avait voulu l’attirer à Montpellier.

Mais cette fois, pendant qu’elle attendait dans son appartement, quelque chose d’autre avançait sans elle.


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