PARTIE 20 – De retour chez elle avec Léa, Camille découvre qu’Antoine avait caché une dernière preuve exactement là où Claire ne penserait jamais à chercher

La sortie de l’hôpital eut lieu peu avant midi.

Camille détesta immédiatement l’air extérieur.

Pas l’air lui-même.

La sensation d’être soudain sans moniteur.

Sans blouse blanche.

Sans quelqu’un à dix mètres capable d’intervenir si son cœur recommençait à s’emballer.

Julien le comprit lorsqu’elle s’arrêta près de la voiture.

« Ça va ? »

« Oui. »

Il attendit.

Camille soupira.

« Non. Mais je veux quand même partir. »

« D’accord. »

Il ne lui dit pas de se détendre.

Elle apprécia cela.

Le trajet jusqu’à chez Odile dura moins de vingt minutes.

Camille resta silencieuse, le front presque contre la vitre.

Les rues de Rennes semblaient outrageusement normales.

Des gens promenaient des chiens.

Une femme poussait une poussette.

Un camion livrait des cartons.

Deux adolescents riaient devant une boulangerie.

Camille avait passé quarante-huit heures à découvrir que presque toutes les histoires financières de sa famille étaient fausses, et le monde avait continué sans ralentir.

Odile ouvrit la porte avant même qu’ils aient sonné une seconde fois.

Léa apparut derrière elle.

« Maman ! »

Camille s’accroupit par réflexe.

Une douleur lui rappela immédiatement qu’elle n’était pas censée le faire.

Julien la retint par le bras.

« Doucement. »

Léa courut jusqu’à elle.

Camille la serra contre ses jambes puis la prit avec précaution, malgré les consignes.

« Pas longtemps », dit Odile.

Camille sourit à travers les larmes.

« Oui. »

Léa posa sa tête sur son épaule.

« T’es plus cassée ? »

« Beaucoup moins. »

« On rentre maison ? »

Camille ferma les yeux.

« Oui. »

Ce mot fut le plus simple de toute la semaine.

Maison.

Odile avait préparé un sac parfaitement rangé.

Vêtements.

Doudou.

Carnet.

Même le dessin du chat que Léa avait fait la veille.

Camille regarda la femme.

« Je ne sais pas comment vous remercier. »

Odile haussa doucement les épaules.

« En allant mieux. »

Puis elle ajouta :

« Et en acceptant qu’on vous aide un peu. »

Camille eut un petit sourire.

« Je vais essayer. »

Avant de partir, elle demanda combien elle devait payer.

Odile secoua la tête.

« La plateforme gère. Vous recevrez les documents. Pas aujourd’hui. »

Toujours cette manière de retirer une charge supplémentaire.

Camille sentit une gratitude presque douloureuse.

Dans la voiture, Léa parla sans interruption.

Du chocolat.

D’un chat aperçu sur le balcon.

D’une cuillère tombée par terre.

Julien répondait sérieusement à chaque détail.

Camille les regarda.

Son frère avait menti par omission.

Profité d’un système.

Gardé une dette cachée.

Et pourtant, à cet instant, il attachait la veste de Léa correctement sous la ceinture de sécurité et lui demandait quel dessin elle voulait écouter en rentrant.

Les êtres humains n’étaient jamais assez simples pour correspondre exactement au rôle qu’on leur assignait.

C’était peut-être cela le plus difficile.

Claire pouvait aimer sa fille et lui prendre de l’argent.

Christian pouvait être faible sans être innocent.

Julien pouvait être lâche et commencer malgré tout à réparer.

Antoine pouvait avoir voulu protéger Camille tout en lui cachant une dette importante.

Comprendre ces contradictions ne signifiait pas les excuser.

Seulement arrêter d’utiliser les catégories faciles pour éviter les faits.

Lorsque Julien ouvrit la porte de l’appartement de Camille, elle remarqua immédiatement le nouveau cylindre.

Il lui tendit trois clés.

« Personne d’autre n’en a. »

Camille les prit.

« Merci. »

Léa courut jusqu’à son coffre à jouets.

« Mes cubes ! »

Comme si elle avait été absente trois mois.

Camille se laissa tomber sur le canapé.

Le ressort cassé qu’elle avait refusé de remplacer depuis deux ans s’enfonça sous sa hanche.

Elle pensa aux cinquante mille euros au moins disparus dans la différence de loyer.

À l’héritage de quatre-vingt-six mille euros.

À l’appartement de Montpellier.

Puis elle regarda ce canapé.

Quelque chose entre un rire et un sanglot sortit de sa gorge.

Julien se tourna.

« Quoi ? »

Camille appuya sur le coussin.

« J’ai vécu avec ce truc parce que je trouvais qu’un canapé neuf était trop cher. »

Julien comprit.

Il baissa les yeux.

« Je suis désolé. »

Camille secoua la tête.

« Pas maintenant. »

Elle regarda Léa construire une tour.

« Maintenant, je veux juste être ici. »

Julien resta deux heures.

Il prépara des pâtes.

Rangea la cuisine.

Répondit à un appel de leur père dans le couloir pour que Camille n’ait pas à gérer.

Puis il partit après avoir promis de revenir le lendemain.

Avant de fermer la porte, il dit :

« Je vais commencer les virements de remboursement ce mois-ci. Même si c’est petit au début. »

Camille le regarda.

« Fais un échéancier avec Maître Perrin. »

Il hocha la tête.

« D’accord. »

Elle ferma derrière lui.

Puis verrouilla.

Le clic de la serrure lui procura un sentiment de sécurité disproportionné.

Léa dormait déjà à vingt heures.

Camille resta quelques minutes devant sa porte entrouverte.

La veilleuse en forme de lapin projetait une lumière douce.

Camille pensa à Odile qui avait respecté exactement cette habitude.

Puis à Claire qui avait prétendu connaître toujours mieux que sa fille ce dont elle avait besoin.

La différence lui parut immense.

Respecter quelqu’un, c’était peut-être cela.

Demander.

Écouter.

Ne pas décider à sa place.

Elle retourna au salon.

Son téléphone contenait plusieurs messages.

Christian avait numérisé le testament de Lucie.

Maître Perrin avait confirmé la conservation de certains éléments bancaires.

Marc Delorme demandait si elle était disponible pour une nouvelle conversation le lendemain.

Aucun message de Claire depuis la veille.

Camille trouvait ce silence plus inquiétant que les provocations.

Elle ouvrit la deuxième boîte d’Antoine.

Elle n’avait plus besoin de chercher quelque chose de précis.

Seulement l’impression que son mari n’avait pas laissé une unique lettre.

Antoine préparait les choses.

Classait.

Recoupait.

S’il avait décidé de tout dire le dimanche, il avait probablement rassemblé ses preuves.

Camille parcourut les pochettes.

Impôts.

Assurances.

Crèche.

Voiture.

Puis elle trouva un vieux carnet noir.

Rien d’étrange.

Antoine utilisait ces carnets pour les listes de courses, les mesures de bricolage et les numéros qu’il voulait retenir.

Camille l’ouvrit.

La première moitié contenait des notes ordinaires.

« ampoule couloir ».

« largeur meuble : 82 ».

« appeler garage ».

Puis plusieurs pages blanches.

À la fin, une enveloppe fine était glissée sous la couverture arrière.

Camille sentit immédiatement son cœur accélérer.

Elle la sortit.

Pas de nom.

À l’intérieur : une clé USB.

Camille resta immobile.

Antoine n’avait presque jamais utilisé de clé USB.

Il stockait tout dans le cloud.

Elle regarda l’objet dans sa paume.

Puis son ordinateur portable.

Une peur irrationnelle la traversa.

Et si elle trouvait encore quelque chose qu’elle aurait préféré ignorer ?

Elle pensa à la phrase de la lettre.

Ce qui compte, c’est ce que tu feras après avoir su.

Elle alluma l’ordinateur.

Inséra la clé.

Un seul dossier apparut.

Nom :

« POUR CAMILLE ».

Elle sentit sa gorge se serrer.

À l’intérieur, plusieurs sous-dossiers.

« LUCIE ».

« LOYER ».

« JULIEN ».

« MONTPELLIER ».

Et un fichier vidéo.

Date de création : 15 septembre 2023.

La veille de la mort d’Antoine.

Camille fixa l’écran.

Le nom du fichier était simple :

« SI JE N’AI PAS LE TEMPS ».

Ses mains tremblèrent.

Elle cliqua.

Antoine apparut.

Assis dans leur cuisine.

La même cuisine où elle se trouvait maintenant.

Même mur.

Même lampe.

Il portait un pull gris.

Ses cheveux étaient encore humides.

Il regarda l’objectif pendant plusieurs secondes avant de parler.

« Camille, si tu regardes ça, c’est probablement que je n’ai pas réussi à t’expliquer tout ce que j’ai trouvé de la manière que je voulais. »

Camille porta une main à sa bouche.

Entendre sa voix après trois ans fut presque insupportable.

Antoine inspira dans la vidéo.

« Je ne veux pas que tu prennes tout ce qui est sur cette clé comme une conclusion. Ce sont des éléments. Certaines choses sont certaines, d’autres pas. Vérifie tout. »

Camille pleurait déjà.

Antoine continua :

« Première chose : l’argent de ta grand-mère t’appartenait. J’ai retrouvé les documents. Ta mère l’a déplacé. Une partie a servi à Julien, qui ne sait probablement pas d’où elle venait. Une autre partie semble avoir financé quelque chose à Montpellier. »

Camille ferma les yeux.

Même trois ans plus tôt, il avait pris soin de préciser que Julien ignorait probablement l’origine.

Antoine poursuivit :

« Deuxième chose : j’ai moi-même caché quelque chose. J’ai prêté de l’argent à Julien pour un projet qui a échoué. Tu as le droit d’être en colère contre moi. J’aurais dû t’en parler. Je pensais résoudre le problème avant qu’il devienne le tien. C’était arrogant. »

Camille sanglota.

« Oui », murmura-t-elle.

Antoine dans la vidéo baissa les yeux.

« Je crois que j’ai compris trop tard que protéger quelqu’un en choisissant ce qu’il a le droit de savoir finit souvent par ressembler à ce qu’on reproche aux autres. »

Camille posa sa main sur l’écran.

Antoine releva la tête.

« Troisième chose : ta mère prépare Montpellier depuis longtemps. Mais je ne crois pas qu’elle prépare seulement sa retraite. »

Camille se redressa.

« J’ai trouvé une structure liée à Sophie Garnier et un contrat où apparaît un troisième nom. Je ne sais pas encore exactement ce que ça signifie. »

Camille arrêta presque de respirer.

Antoine continua :

« Le nom est Éric Valmont. »

Elle ne connaissait personne de ce nom.

« J’ai retrouvé plusieurs transferts indirects vers une société où Valmont est associé. Si je comprends correctement, une partie de l’argent de Claire ne reste pas dans la SCI. Elle circule. »

Camille sentit une nouvelle inquiétude.

« J’ai rendez-vous lundi avec quelqu’un qui peut m’aider à vérifier. Si tu regardes cette vidéo avant que je t’aie parlé, cherche Valmont. Mais ne confronte personne sans documents. »

Antoine marqua une pause.

Son visage se radoucit.

« Et surtout, ne fais pas ce que tu fais toujours. Ne décide pas que tu dois sauver tout le monde parce que tu comprends pourquoi ils ont fait quelque chose. Comprendre n’annule pas les conséquences. »

Camille essuya ses larmes.

« Je t’aime. Léa aussi. Et si je me trompe, je serai ravi d’avoir été paranoïaque. »

Il sourit légèrement.

« Mais je ne crois pas que je me trompe. »

La vidéo s’arrêta.

Camille resta immobile dans la lumière bleue de l’écran.

Puis elle ouvrit le dossier « MONTPELLIER ».

Plusieurs documents.

Captures d’écran.

Extraits de société.

Schémas griffonnés.

Et un PDF où Antoine avait surligné une ligne.

SCI Les Amandiers.

Associés visibles : Claire Morel, Sophie Garnier.

Mais une convention annexe mentionnait un créancier privé.

Éric Valmont.

Montant : 118 000 euros.

Camille fixa le chiffre.

Cent dix-huit mille.

Une somme bien supérieure à ce qu’elle pensait avoir été investi dans l’appartement.

Elle fit défiler.

Objet du prêt : acquisition et travaux.

Conditions particulières : remboursement anticipé possible par cession du bien ou compensation patrimoniale.

Camille fronça les sourcils.

Compensation patrimoniale.

Elle ne comprenait pas encore.

Puis elle vit un autre document.

Une promesse de cession ancienne.

Bénéficiaire potentiel : Éric Valmont.

Elle prit son téléphone.

Ouvrit les messages de Claire.

La photo de Montpellier.

« Venez la chercher là où elle devait finir. »

Camille sentit un froid profond.

Et si sa mère n’avait pas construit cet appartement simplement pour elle-même ?

Si l’argent avait servi à quelque chose de plus vaste ?

Elle ouvrit une dernière capture.

Antoine avait entouré une adresse électronique associée à Éric Valmont.

À côté, il avait écrit :

« Claire utilise une autre adresse. Échanges personnels ? À vérifier. »

Camille resta immobile.

Elle ne savait toujours pas qui était Éric Valmont.

Conseiller.

Investisseur.

Ami.

Associé.

Ou autre chose.

Mais Antoine avait considéré ce nom suffisamment important pour l’enregistrer dans une vidéo destinée à sa femme.

Camille prit son téléphone et envoya immédiatement un message à Maître Perrin :

« J’ai retrouvé une clé USB laissée par Antoine. Elle contient des documents et une vidéo. Un nouveau nom apparaît : Éric Valmont. Je ne touche plus à rien avant vos instructions. »

Elle posa le téléphone.

Dans la chambre, Léa dormait.

Dans l’ordinateur, le visage figé d’Antoine occupait encore l’écran.

Et pour la première fois depuis le début, Camille comprit que l’appartement de Montpellier n’était peut-être pas le point final du système de Claire.

C’était peut-être seulement la porte d’entrée.


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