La salle était plus froide qu’elle ne l’avait imaginé. Camille connaissait pourtant ce genre d’endroit. Elle avait accompagné des patients jusqu’aux portes de blocs opératoires pendant sa formation, préparé des dossiers, rassuré des familles. Mais il existait une différence fondamentale entre savoir ce qui se trouvait derrière une porte et y entrer allongée sous un drap, avec sa propre identité imprimée sur un bracelet en plastique.
Une infirmière lui demanda son nom.
Camille répondit.
Sa date de naissance.
Elle répondit encore.
« Savez-vous pourquoi vous êtes ici ? »
La question faisait partie du protocole. Camille le savait.
« Trouble du rythme cardiaque. Intervention en urgence. »
La soignante acquiesça.
On plaça de nouveaux capteurs sur sa poitrine. Un anesthésiste se présenta, parla des médicaments, des sensations possibles au réveil, des risques immédiats. Camille entendait les phrases, mais une partie de son esprit était restée dans le couloir avec la réponse du docteur Lefranc.
Concentrons-nous d’abord sur votre cœur.
Pourquoi n’avait-il simplement pas dit qu’il n’avait pas réussi à joindre sa mère ?
Pourquoi avait-il évité la question ?
« Madame Morel ? »
Camille tourna la tête.
« Oui ? »
« Je vous demandais si vous aviez déjà eu une réaction à une anesthésie. »
« Non. »
L’anesthésiste nota quelque chose.
« Très bien. Nous allons commencer par vous donner un médicament pour vous détendre. »
Camille leva légèrement la main.
« Attendez. »
Plusieurs regards se tournèrent vers elle.
« Je voudrais parler trente secondes au docteur Lefranc. »
Le médecin se trouvait près d’un écran à quelques mètres. Il s’approcha.
« Qu’est-ce qui vous inquiète ? »
« Vous avez appelé ma mère. »
Il marqua une pause.
« Camille, nous pourrons revenir là-dessus après l’intervention. »
« Donc vous l’avez appelée. »
Autour d’eux, personne ne commenta.
Camille sentit son pouls repartir plus vite.
« Est-ce qu’elle vous a répondu ? »
Le médecin jeta un regard au moniteur.
« Votre fréquence remonte. Ce n’est vraiment pas le moment de vous mettre sous tension. »
« Je ne me mets pas sous tension toute seule. Je veux savoir si ma mère savait dans quel état j’étais. »
Le silence qui suivit fut suffisamment long pour lui fournir une partie de la réponse.
Le docteur Lefranc rapprocha légèrement son visage.
« Le service a suivi la procédure. Votre contact d’urgence a été appelé. »
« Et ? »
« Camille… »
« Et ? »
Il expira.
« Quelqu’un a décroché. »
La pièce sembla s’éloigner.
Camille fixa le médecin.
« Ma mère ? »
« Je ne peux pas reconstruire toute la conversation maintenant. »
« Mais c’était elle ? »
Le docteur regarda l’anesthésiste, puis revint vers Camille.
« Oui. »
Un bip rapide commença à retentir sur le moniteur.
Camille ne l’entendit presque pas.
Elle avait imaginé, jusqu’à cette seconde, que sa mère pouvait encore se réfugier derrière une excuse. Elle avait peut-être réellement pensé que Camille exagérait. Elle pouvait avoir compris « examens » quand sa fille disait « opération ». Elle pouvait avoir cru que la situation s’était améliorée après leur appel.
Mais un médecin l’avait appelée.
Un médecin des urgences.
Camille réussit à demander :
« Qu’est-ce que vous lui avez dit ? »
Cette fois, le docteur Lefranc ne répondit pas.
L’anesthésiste intervint calmement.
« Nous devons stabiliser votre rythme. On va vous administrer le premier produit. »
Camille attrapa le poignet du docteur avant qu’il puisse s’éloigner.
Son geste n’était pas fort. Elle n’en avait plus la force.
« Dites-moi seulement si vous lui avez dit que c’était grave. »
Le visage du médecin se ferma de cette manière particulière qu’ont certains soignants lorsqu’ils veulent protéger un patient sans lui mentir.
« Oui », dit-il enfin.
Un seul mot.
Camille relâcha sa main.
Quelque chose se détacha en elle.
Depuis l’ambulance, elle avait construit malgré elle toute une série d’excuses pour sa mère. La peur pouvait rendre maladroit. Le déni pouvait donner l’impression d’être cruel. Peut-être sa mère avait-elle réellement cru qu’il ne s’agissait que d’un épisode d’angoisse. Peut-être son père ne savait-il même pas ce qui se passait. Peut-être Julien avait-il reçu une version édulcorée.
Cette dernière possibilité restait entière.
Mais pour sa mère, il n’y avait plus de place.
Elle savait.
Camille sentit un goût amer dans sa bouche.
« Elle savait et elle est partie quand même. »
Ce n’était pas une question.
Le docteur Lefranc ne répondit pas.
Il n’en avait pas besoin.
Le produit entra dans la perfusion. Une chaleur étrange se répandit dans le bras de Camille.
Les contours de la salle commencèrent à perdre leur netteté.
Elle pensa à la dernière conversation qu’elle avait eue avec Antoine avant sa mort. Rien d’important. C’était ce qui avait longtemps été le plus difficile à accepter. Il lui avait demandé d’acheter du pain. Elle lui avait répondu qu’il pouvait le faire lui-même puisqu’il passait devant la boulangerie. Il avait ri, l’avait embrassée sur le front et dit qu’il serait de retour dans vingt minutes.
Il n’était jamais revenu.
Après l’accident, Camille avait vécu avec la certitude qu’une catastrophe n’envoyait pas toujours d’avertissement. C’était pour cette raison qu’elle pardonnait vite, qu’elle répondait aux messages, qu’elle payait le loyer de ses parents même lorsqu’elle leur en voulait. On pouvait perdre les gens sans avoir eu le temps de réparer ce qui s’était abîmé.
Pendant des années, elle avait cru que cette idée constituait une forme de sagesse.
Allongée sur cette table, elle commençait à se demander si elle ne l’avait pas transformée en permission accordée aux autres de la blesser sans conséquence.
L’anesthésiste lui demanda de respirer profondément.
Camille obéit.
Elle pensa à Léa chez Odile.
Une maison inconnue.
Une porte laissée entrouverte.
Un chocolat chaud présenté comme un médicament.
Une femme rencontrée depuis moins d’une heure qui prenait soin de son enfant parce que trois personnes liées à elle par le sang avaient choisi de monter dans une voiture.
Elle voulut rire de l’absurdité de la situation, mais aucun son ne sortit.
« Camille, restez avec nous », dit quelqu’un.
Elle tourna légèrement la tête vers le docteur Lefranc.
« Si je me réveille… »
« Quand vous vous réveillerez. »
« Quand je me réveillerai… je veux la fiche de l’appel. »
Le médecin fronça les sourcils.
« Quelle fiche ? »
« Celle où vous avez noté que vous avez parlé à ma mère. »
Ses paupières devinrent lourdes.
« Je veux savoir exactement ce qui s’est passé. »
Il hésita, puis acquiesça.
« Nous en reparlerons. »
Camille entendit cette promesse alors que la lumière au-dessus d’elle devenait floue.
La dernière image qui lui vint avant de perdre conscience ne fut pourtant pas celle de sa mère.
Ce fut un déjeuner familial organisé deux mois auparavant.
Son père s’était plaint de l’augmentation générale du coût de la vie. Sa mère avait répondu que, heureusement, Julien savait « prendre soin de ses parents ». Julien avait souri en regardant son verre.
Camille se revit assise au bout de la table.
Léa jouait sous sa chaise.
Elle avait eu envie de dire la vérité.
Elle ne l’avait pas fait.
Pourquoi ?
La réponse lui apparut avec une netteté presque douloureuse juste avant que tout devienne noir.
Parce qu’elle avait eu peur que, si elle cessait d’être utile, il ne reste plus grand-chose entre elle et sa famille.
Puis elle disparut dans l’anesthésie.
Quand Camille reprit conscience, elle crut d’abord se trouver dans sa chambre.
Quelque chose de blanc flottait devant elle. Elle entendait une voix féminine. Une lumière lui brûlait les yeux.
Elle essaya de bouger la main.
Une douleur sourde parcourut son corps.
« Madame Morel ? Camille ? Vous m’entendez ? »
Elle voulut demander où se trouvait Léa. Aucun mot compréhensible ne sortit.
La femme se pencha.
« Tout est terminé. Vous êtes en salle de réveil. »
Camille referma les yeux.
Terminé.
Elle était vivante.
Cette évidence mit plusieurs secondes à prendre forme.
Sa poitrine lui faisait mal. Sa gorge était sèche. Chaque inspiration avait un goût de médicament.
Elle força ses paupières à se rouvrir.
« Léa… »
La soignante comprit.
« Votre fille va bien. On a laissé votre téléphone près de vos affaires et votre accompagnante a envoyé des nouvelles. »
Camille sentit les larmes arriver sans pouvoir les retenir.
« Mes parents ? »
La soignante hésita.
Une seconde.
Pas davantage.
Mais Camille remarqua tout.
« Est-ce qu’ils sont venus ? »
La femme réajusta doucement la couverture.
« Je n’ai vu personne de votre famille ici. »
Camille regarda le plafond.
Elle ne fut même pas surprise.
Ce fut cela qui lui fit le plus mal.
Quelques heures plus tard, lorsqu’on l’installa dans une chambre de cardiologie, une infirmière lui remit son téléphone.
Il contenait six messages d’Odile.
Une photo de Léa dessinant.
Une autre de Léa tenant sa tasse.
Une photo de son doudou installé sous une couverture.
Puis un message envoyé peu après minuit :
« Elle dort. Elle a demandé deux fois quand vous reviendrez. Je lui ai dit que les médecins s’occupent bien de vous. »
Un autre, au milieu de la nuit :
« Petit réveil, mais tout va bien. Veilleuse allumée, porte entrouverte. Elle s’est rendormie. »
Et enfin, au matin :
« Bonjour. Léa mange une tartine et veut savoir si vous aussi vous aurez du chocolat. Appelez uniquement quand vous vous sentirez assez forte. »
Camille lut chaque message plusieurs fois.
Puis elle regarda les notifications de sa famille.
Aucun appel de son père.
Aucun message de Julien.
Un seul message de sa mère, envoyé à 23 h 47.
« On est bien arrivés. Le réseau est mauvais ici. J’espère que tu vas mieux. »
Camille resta immobile.
Le docteur Lefranc lui avait confirmé que sa mère avait été jointe par l’hôpital avant l’intervention.
Elle avait donc reçu l’appel d’un médecin lui disant que l’état de sa fille était grave.
Et vingt ou trente minutes plus tard, elle avait envoyé : J’espère que tu vas mieux.
Comme si Camille avait eu une migraine.
Comme si rien ne s’était passé.
Camille ouvrit l’application bancaire.
Le virement permanent de trois mille deux cents euros portait désormais une petite mention grise :
« Suppression en cours de traitement. »
Elle toucha l’écran.
Cette fois, sa main ne tremblait pas.
On frappa doucement à la porte.
Camille leva les yeux, espérant malgré elle apercevoir son père ou sa mère.
Ce n’était qu’une aide-soignante apportant le petit déjeuner.
Elle posa le plateau et sourit.
« Vous avez de la visite prévue aujourd’hui ? »
Camille regarda encore une fois le message de sa mère.
Puis la ligne bancaire.
« Je ne crois pas. »
La soignante quitta la pièce.
Camille resta seule avec le bourdonnement discret des appareils.
Quelques minutes plus tard, son téléphone sonna.
Le nom de son père apparut enfin.
Son cœur se serra malgré tout.
Elle décrocha.
« Papa ? »
Il ne demanda pas comment elle allait.
Il ne demanda pas si l’intervention s’était bien passée.
Il ne demanda pas où était Léa.
Sa première phrase fut :
« Camille, tu sais s’il y a un problème avec le paiement de l’appartement ? »
Camille ne répondit pas.
Au bout du fil, son père poursuivit :
« Le propriétaire vient de m’envoyer un message bizarre concernant le prochain loyer. Tu peux demander à Julien ce qui se passe ? »
Camille regarda la cicatrice fraîchement couverte sur son bras, les fils qui couraient vers le moniteur et le bracelet d’hôpital autour de son poignet.
Puis elle comprit que son père ignorait toujours qui payait réellement leurs trois mille deux cents euros.
Et que Julien, lui, connaissait la vérité depuis neuf ans.