Claire Martin fut localisée avant midi.
Pas au Portugal.
Elle avait quitté Lisbonne trois ans plus tôt et vivait désormais sous son nom de naissance dans une petite ville près de la frontière espagnole. Les enquêteurs la retrouvèrent grâce à une licence professionnelle renouvelée dans une clinique privée.
Elle accepta de parler par visioconférence.
À une condition.
Que ni Laurent ni Hélène ne soient dans la pièce.
Adrien accepta immédiatement.
Hélène ne protesta pas.
Laurent, lui, demanda pourquoi.
Personne ne prit la peine de lui répondre.
Inès resta avec Adrien, le commandant et Marc dans l’ancien bureau privé, désormais ouvert et vidé par la police.
L’écran s’alluma.
Une femme d’une cinquantaine d’années apparut.
Cheveux courts, visage fatigué, regard prudent.
— Adrien ?
Il s’approcha.
— Oui.
Claire sembla chercher dans son visage quelque chose du père.
— Vous lui ressemblez moins que je ne me souvenais.
Adrien ne sut pas quoi répondre.
Elle continua :
— C’est probablement une bonne chose.
Le commandant intervint.
— Mme Martin, vous êtes en sécurité. Des agents sont présents avec vous.
— Je sais.
— Nous avons besoin de l’enregistrement.
Claire baissa les yeux.
— Je l’ai gardé cinq ans.
— Pourquoi ?
Elle regarda Adrien.
— Parce que votre père me l’a demandé.
— Pourquoi ne pas me l’avoir donné ?
— Parce qu’il m’avait expressément dit de ne pas vous contacter directement.
Adrien eut un rire bref.
— Évidemment.
Claire sembla comprendre.
— Il pensait que vous réagiriez trop vite.
— Tout le monde me dit ça aujourd’hui.
Inès posa une main sur son avant-bras.
Claire regarda ce geste à travers l’écran.
— Vous êtes Inès ?
— Oui.
— Alors il avait raison sur une chose.
Adrien fronça les sourcils.
— Laquelle ?
— Il espérait que vous épouseriez quelqu’un qui ne soit pas impressionné par votre famille.
Inès ne répondit pas.
Claire prit une petite clé USB.
— L’enregistrement est là.
Le commandant donna des instructions.
Un technicien sécurisé reçut le fichier.
Quelques minutes plus tard, une piste audio apparut sur l’écran.
Adrien hésita avant de lancer.
Puis il appuya.
La voix d’Henri Delorme remplit la pièce.
Plus faible que celle dont Adrien se souvenait.
Mais incontestable.
« Si cet enregistrement existe encore au moment où Adrien l’entend, c’est que j’ai probablement échoué à régler les choses moi-même. »
Adrien ferma les yeux.
La voix continua.
« J’ai fait des choses dont je ne suis pas fier. Certaines ne méritent pas le mot erreur. Elles étaient des choix. J’ai payé des gens pour obtenir des marchés. J’ai utilisé des sociétés opaques. J’ai fermé les yeux quand Sorel faisait ce que je ne voulais pas voir. »
Inès regarda Adrien.
Il ne bougeait pas.
« Je pourrais dire que je l’ai fait pour protéger le groupe. Ce serait plus facile. Mais la vérité est que j’ai aussi aimé gagner. J’ai aimé être l’homme qu’on ne refusait jamais. »
Adrien inspira lentement.
C’était peut-être la première phrase honnête qu’il entendait de son père sur le pouvoir.
« Quand j’ai compris que Sorel avait fait supprimer un homme, j’ai voulu sortir. Trop tard. Vernet avait déjà commencé à utiliser mes propres méthodes contre moi. Laurent prenait sa part. Hélène savait assez pour comprendre que certaines choses étaient sales, mais pas assez pour voir jusqu’où. Ou peut-être ne voulait-elle pas regarder. »
La voix marqua une pause.
« J’ai commencé à rassembler des preuves. Pas par courage. Par peur. »
Adrien ouvrit les yeux.
Inès sentit ses doigts se refermer autour des siens.
« J’ai découvert ensuite que Vernet modifiait mes médicaments. Je ne sais pas encore dans quel but exact. Peut-être veut-il me rendre incapable de signer. Peut-être veut-il me faire signer n’importe quoi. »
Un souffle.
« Laurent m’apporte certaines boîtes. Je ne crois pas qu’il sache. Son défaut n’est pas la cruauté. C’est la faiblesse devant l’argent et le besoin de compter davantage qu’il ne compte réellement. »
À l’extérieur de la pièce, Laurent ne pouvait pas entendre.
Mais Adrien, lui, reçut la phrase comme un coup.
« Hélène protège le nom Delorme. Elle confond parfois protéger une famille et protéger l’apparence d’une famille. Je lui ai trop souvent laissé croire que c’était la même chose. »
Adrien détourna les yeux.
L’enregistrement continua.
« Claire, si quelque chose m’arrive, ne reste pas ici. Vernet vous utilisera ou vous fera accuser. Prenez la copie et partez. »
Claire apparut sur l’écran, les yeux humides.
« Adrien, si tu écoutes ceci, ne fais pas ce que j’ai fait. Ne garde pas une entreprise uniquement parce qu’elle porte ton nom. Ne garde pas une maison uniquement parce qu’elle appartenait à ton grand-père. Et surtout, ne garde pas des gens près de toi uniquement parce que tu partages leur sang. »
Le silence de la pièce devint presque insupportable.
« Si tu veux réparer quelque chose, commence par dire la vérité entièrement. Même la partie où je suis coupable. »
La voix s’arrêta quelques secondes.
Puis revint, plus faible.
« Je ne mérite pas d’être transformé en héros parce que j’ai essayé tardivement de réparer ce que j’avais contribué à créer. »
Adrien baissa la tête.
Inès le vit essuyer rapidement son visage.
« Une dernière chose. Il existe un registre complet. Les noms doivent aller aux autorités. Pas à un concurrent. Pas à un membre de la famille. Pas à un journal avant qu’ils ne soient vérifiés. Aux autorités. »
Le commandant regarda la cassette saisie la nuit précédente.
La voix continua.
« Et si mon fils est marié quand tout cela sort, écoute sa femme avant de croire que tu dois tout régler seul. Si elle reste après avoir vu notre famille de près, c’est qu’elle aura probablement plus de courage que nous. »
Inès ferma les yeux une seconde.
Adrien serra sa main.
L’enregistrement se termina par un souffle.
Puis plus rien.
Personne ne parla pendant presque une minute.
Finalement, Claire dit à travers l’écran :
— Il l’a enregistré la veille de sa mort.
Adrien releva la tête.
— Vous l’avez vu ensuite ?
— Oui.
— Le soir de sa mort ?
— Jusqu’à vingt et une heures.
— Pourquoi êtes-vous partie ?
— Il me l’a demandé.
— Pourquoi ?
Claire hésita.
— Il attendait Paul Vernet.
Le commandant se pencha.
— Vernet est venu après votre départ ?
— Henri pensait qu’il viendrait.
— Vous le saviez ?
— Oui.
— Et vous êtes partie quand même ?
Claire baissa les yeux.
— Henri m’avait demandé de partir avec l’enregistrement.
Adrien demanda :
— Vous aviez peur ?
— Oui.
— De Vernet ?
— De tout le monde.
Elle inspira.
— Deux jours plus tôt, j’avais surpris Laurent dans le couloir avec une boîte de médicaments. Je l’ai ouverte après son départ.
— Qu’avez-vous vu ?
— Les comprimés semblaient différents.
— Pourquoi ?
— Une rainure différente.
— Vous les avez testés ?
— Non. Mais j’en ai parlé à Henri.
— Et lui ?
— Il en avait déjà fait analyser.
Adrien comprit.
— Donc il savait.
— Oui.
Le commandant demanda :
— Pourquoi ne pas avoir alerté la police ?
Claire eut un sourire triste.
— Avec quoi ? Un homme très riche expliquant que son directeur financier empoisonnait peut-être ses médicaments pendant que son frère lui apportait les boîtes ? Il disait qu’il lui fallait une preuve directe.
— Et l’enregistrement n’en était pas une ?
— C’était une assurance.
Le commandant demanda :
— Vous avez vu Vernet revenir ce soir-là ?
Claire secoua la tête.
— Non. Je suis partie.
— Et après la mort ?
— J’ai reçu un message.
— De qui ?
— Numéro inconnu.
— Contenu ?
Claire regarda la caméra.
— « Si vous aimez votre fils, partez. »
Adrien fronça les sourcils.
— Vous avez un fils ?
— Oui.
— Où était-il ?
— À l’université.
— Donc quelqu’un connaissait votre famille.
— Oui.
— Vous avez pensé à Vernet.
— Évidemment.
— Pourquoi le Portugal ?
— Ma sœur y vivait.
Le commandant demanda :
— Pourquoi avoir gardé l’enregistrement ?
Claire répondit simplement :
— Parce que j’avais promis.
Inès parla pour la première fois depuis plusieurs minutes.
— Pourquoi accepter de revenir maintenant ?
Claire la regarda.
— Parce que j’ai vu les informations sur l’attaque.
— Et ?
— Quand j’ai entendu qu’une femme avait fait sortir toute la famille par les toits et les tunnels, j’ai compris qu’Henri avait probablement choisi correctement.
Inès baissa légèrement les yeux.
Adrien demanda :
— Choisi quoi ?
Claire sourit à peine.
— À qui confier ce qu’il ne pouvait confier à aucun Delorme.
La communication se termina peu après.
Le commandant ordonna l’extraction sécurisée de Claire vers la France.
Adrien resta dans la pièce.
Il ne semblait pas prêt à sortir.
Inès s’assit sur le bord du bureau.
— Tu veux être seul ?
— Non.
Elle attendit.
— Mon père était coupable.
— Oui.
— Et il essayait de réparer.
— Oui.
— Et ces deux choses peuvent être vraies en même temps.
— Oui.
Adrien eut un sourire épuisé.
— Tu pourrais rendre ça plus facile.
— Ce serait faux.
Il hocha la tête.
— Je sais.
Un coup discret retentit.
Hélène était dans l’encadrement.
— Je peux entrer ?
Adrien hésita.
Puis acquiesça.
Elle entra lentement.
— J’ai entendu une partie depuis le couloir.
— Assez ?
— Assez.
Elle s’assit.
— Il m’avait demandé une fois si je serais capable de vivre sans cette maison.
Adrien regarda autour de lui.
— Et tu avais répondu quoi ?
— Que la question était ridicule.
Un sourire triste.
— J’aurais dû comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Qu’il essayait de savoir si j’étais prête à perdre ce que nous avions pour arrêter ce que nous faisions.
— Et tu ne l’étais pas.
— Non.
Adrien ne la consola pas.
Hélène continua :
— Je t’ai fait la même chose.
— Quoi ?
— Chaque fois que tu voulais changer le groupe, je t’ai demandé combien cela coûterait au nom Delorme. Jamais combien cela coûterait aux autres si tu ne changeais rien.
Adrien resta silencieux.
Inès observa la mère et le fils.
Il n’y avait pas de pardon immédiat.
Mais il y avait enfin une conversation sans défense.
Un gendarme apparut.
— Monsieur Delorme, Paul Vernet est arrivé.
Adrien se leva.
Hélène aussi.
— Je viens.
Le commandant entra derrière l’agent.
— Non.
Hélène protesta.
— Cet homme a tué mon mari.
— Et nous devons l’interroger sans confrontation familiale.
Adrien demanda :
— Je peux le voir ?
— Plus tard.
— Je veux simplement qu’il sache que nous avons l’enregistrement.
Le commandant réfléchit.
— Une minute. Pas de questions.
Ils descendirent jusqu’à une pièce de service transformée en salle d’attente sécurisée.
Vernet était assis derrière une table, mains menottées.
Il leva les yeux lorsque la porte s’ouvrit.
Adrien entra seul.
Vernet le regarda.
— Vous avez Claire.
Ce n’était pas une question.
Adrien répondit :
— Nous avons la voix de mon père.
Pour la première fois, Vernet perdit complètement son calme.
Son visage se vida.
Adrien poursuivit :
— Il savait ce que vous faisiez.
Vernet baissa les yeux.
— Pas tout.
— Assez.
— Votre père pensait encore pouvoir me contrôler.
— Comme vous pensiez contrôler Sorel.
Vernet eut un petit rire.
— Finalement, nous étions tous très mauvais à ça.
Adrien se pencha légèrement.
— Pourquoi l’avoir tué ?
Vernet releva la tête.
— Vous n’êtes pas censé poser de questions.
— Je n’en poserai qu’une.
Long silence.
Puis Vernet répondit.
— Parce qu’il allait tout donner.
— À la police ?
— Oui.
— Et vous auriez tout perdu.
— Oui.
— C’est tout ?
Vernet regarda Adrien avec une lassitude étrange.
— Vous voulez une raison plus noble ?
Adrien se redressa.
— Non.
Il ouvrit la porte.
Avant de sortir, Vernet parla.
— Adrien.
Il s’arrêta.
— Votre père n’est pas mort immédiatement à cause de la dose.
Adrien se retourna.
— Quoi ?
— Il s’est réveillé.
Le sang quitta le visage d’Adrien.
Vernet continua :
— Vers deux heures du matin.
— Hélène était là.
— Non.
— Alors qui ?
Vernet eut un sourire amer.
— Moi.
Adrien fit un pas.
— Vous êtes revenu.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour savoir s’il avait encore envoyé quelque chose.
— Et ?
— Il était conscient.
Adrien murmura :
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
Vernet le regarda.
— Il m’a dit : « Tu as déjà perdu. »
Adrien ne bougea plus.
— Et ensuite ?
Vernet baissa les yeux vers ses menottes.
— J’ai augmenté la perfusion.
Le silence dans la pièce sembla avaler l’air.
Adrien resta immobile.
Puis il sortit sans rien dire.
Dehors, Inès l’attendait.
Il marcha jusqu’à elle.
Elle vit son visage.
Elle n’eut pas besoin de demander.
Elle ouvrit simplement les bras.
Cette fois, Adrien ne resta pas debout.
Il s’y appuya.