Ils sortirent de la chapelle peu avant l’aube.
Victor Sorel fut évacué sous escorte médicale. Sa blessure n’était pas mortelle. La cassette, le registre et l’ensemble des documents saisis partirent dans trois véhicules différents, chacun accompagné de gendarmes.
Adrien ne quitta presque pas des yeux la feuille portant le nom de son père.
Quatre-vingt-trois millions.
Inès marchait près de lui.
Elle ne disait rien.
Il n’avait pas besoin d’une explication immédiate.
Seulement de quelques minutes durant lesquelles personne ne tenterait encore de réécrire la vérité avant qu’il puisse la regarder.
Dans la cour du domaine, le ciel commençait à pâlir.
La maison portait les traces de l’attaque : vitres brisées, portes forcées, fragments de tuiles, traces de boue, impacts dans plusieurs murs.
Mme Roux était revenue avec une partie de la famille.
Hélène attendait sous le porche.
Lorsqu’elle aperçut Adrien, son visage exprima d’abord du soulagement.
Puis elle vit la feuille qu’il tenait.
Elle comprit.
Adrien s’arrêta à plusieurs mètres d’elle.
— Quatre-vingt-trois millions.
Hélène ferma les yeux.
Cette réaction fut une réponse.
— Tu savais.
— Pas le montant exact.
— Mais tu savais qu’il y avait de l’argent.
— Oui.
Laurent, encadré par deux gendarmes, se trouvait près d’un véhicule.
Il leva la tête.
— Quel argent ?
Adrien ne le regarda pas.
— Des comptes au nom de mon père dans le système de Sorel.
Laurent se figea.
— Combien ?
— Quatre-vingt-trois millions.
— Impossible.
Hélène répondit :
— Non.
Tous se tournèrent vers elle.
— Ce n’est pas impossible.
Adrien eut un rire sans joie.
— Enfin.
Il monta les marches du perron.
— On va enfin avoir une conversation où quelqu’un ne prétend pas être surpris.
Hélène le suivit dans le vestibule.
Inès resta quelques secondes dehors.
Puis Adrien se retourna.
— Viens.
Elle entra.
Laurent voulut suivre.
Le commandant l’en empêcha.
— Vous restez là.
— C’est ma famille.
Adrien regarda son oncle.
— Pas pour cette conversation.
Laurent resta dehors.
Dans le petit salon, les lumières fonctionnaient de nouveau.
Hélène s’assit.
Adrien, lui, resta debout.
Inès prit place près de la fenêtre.
— Commence depuis le début, dit Adrien.
Hélène inspira.
— Ton père a commencé à travailler avec Sorel bien avant que Laurent devienne intermédiaire.
— Combien de temps ?
— Presque vingt-cinq ans.
Adrien ne réagit pas.
— Pourquoi ?
— Parce que Sorel pouvait ouvrir des marchés que ton père ne pouvait pas obtenir légalement.
— Corruption.
— Oui.
Le mot sortit difficilement.
— Et les comptes ?
— Commissions. Rétrocessions. Argent caché après certaines ventes.
— Donc mon père blanchissait de l’argent.
Hélène regarda le sol.
— Parfois.
— Parfois ?
— Adrien…
— Non. Pas de mots plus doux maintenant.
Elle leva les yeux.
— Oui. Il a utilisé le groupe pour blanchir de l’argent.
Le silence resta lourd.
Inès vit les doigts d’Adrien se fermer.
Ce n’était pas la découverte d’un défaut.
C’était la destruction d’une image entière.
— Quand a-t-il voulu arrêter ?
— Six ou sept ans avant sa mort.
— Pourquoi ?
Hélène hésita.
— Parce qu’un homme est mort.
Adrien pâlit.
— Qui ?
— Un responsable syndical dans un port étranger.
— Tué ?
— Officiellement, accident.
— Et officieusement ?
— Ton père pensait que Sorel l’avait fait supprimer.
Adrien détourna les yeux.
Hélène continua.
— Après ça, Henri a commencé à rassembler des preuves.
— Pour se dénoncer ?
— Pas au début.
— Pour quoi alors ?
— Pour avoir un moyen de pression sur Sorel.
Adrien eut un rire sec.
— Évidemment.
— Puis les choses ont changé.
— Quand ?
— Quand Vernet a commencé à utiliser les mêmes systèmes pour son propre compte.
Inès demanda :
— Henri a compris que son réseau lui échappait.
— Oui.
— Il avait créé une structure criminelle qu’il ne contrôlait plus.
Hélène acquiesça.
Adrien regarda sa mère.
— Et toi, pendant tout ce temps ?
— Je savais certaines choses.
— Lesquelles ?
— Que certains contrats étaient truqués. Que des commissions existaient. Que Laurent participait à des opérations discrètes.
— Et tu n’as rien fait.
— Non.
— Pourquoi ?
Hélène leva lentement les yeux.
— Parce que toute ma vie dépendait de cette famille.
Adrien secoua la tête.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que j’ai.
Elle regarda autour d’elle.
— Cette maison. Mon mariage. Mon nom. Nos amis. Les œuvres de charité. Les écoles où vous êtes allés. Tout venait du groupe.
— Donc tu as préféré ne pas savoir.
— Oui.
— Même quand tu savais.
Hélène ferma les yeux.
— Oui.
Inès observa la femme qui l’avait envoyée à la cuisine quelques heures plus tôt.
Elle comprenait enfin que le besoin maladif d’Hélène de contrôler les apparences ne venait pas seulement du mépris social.
Toute sa vie avait été construite autour de la nécessité de maintenir une façade.
Reconnaître Inès comme une égale aurait aussi signifié accepter quelqu’un qui ne dépendait pas de cette façade.
Quelqu’un qui pouvait dire non.
Adrien posa la feuille sur la table.
— Les quatre-vingt-trois millions.
— Ton père voulait les rendre.
— À qui ?
— Je ne sais pas.
— Il devait bien avoir un plan.
— Il voulait créer un fonds d’indemnisation pour certaines victimes des activités de Sorel.
Adrien la regarda.
— Avec de l’argent sale.
— Oui.
— Sans avouer publiquement d’où il venait.
— Oui.
— Donc encore un secret.
Hélène hocha la tête.
— Oui.
Adrien passa une main dans ses cheveux.
— Il n’a jamais réussi à dire la vérité sans essayer de la contrôler.
— Non.
Cette fois, aucune défense.
Simplement la vérité.
Le commandant entra.
— Désolé d’interrompre.
Adrien se tourna.
— Quoi ?
— Vernet a commencé à parler.
— Il accuse qui cette fois ?
— Tout le monde.
— Pratique.
Le commandant posa un dossier provisoire sur la table.
— Mais certaines informations sont vérifiables.
Inès s’approcha.
— Les médicaments ?
— Oui.
Adrien devint immobile.
— Il admet les falsifications.
Hélène porta une main à sa bouche.
— Il admet avoir empoisonné mon mari ?
— Pas exactement.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Le commandant choisit ses mots.
— Il affirme avoir modifié les ordonnances pour rendre Henri Delorme plus faible, plus confus et plus dépendant.
Adrien serra les dents.
— Donc oui.
— Il nie avoir voulu provoquer sa mort.
— Et pourtant il est mort.
— Vernet affirme qu’une autre personne a augmenté les doses au-delà de ce qu’il avait préparé.
Le silence changea encore.
Hélène murmura :
— Qui ?
— Il dit ne pas savoir.
Adrien regarda sa mère.
Puis la fenêtre.
Puis le commandant.
— Sorel ?
— Vernet pense que non.
— Laurent ?
— Il affirme que Laurent transportait les boîtes sans connaître leur contenu.
Adrien ferma les yeux.
— Alors qui ?
Le commandant ouvrit le dossier.
— Il y avait une infirmière privée.
Hélène pâlit immédiatement.
— Claire.
— Claire Martin.
— Elle s’occupait d’Henri pendant ses trois dernières semaines.
— Où est-elle ?
Le commandant regarda ses notes.
— Partie au Portugal deux jours après sa mort.
Inès sentit un frisson.
— Et depuis ?
— Aucune activité professionnelle en France.
Adrien demanda :
— Vivante ?
— Oui.
— Localisée ?
— Pas encore.
Hélène se leva brutalement.
— Non.
Tous la regardèrent.
— Ce n’était pas Claire.
Adrien fronça les sourcils.
— Comment tu peux en être sûre ?
Hélène tremblait.
— Parce que Claire n’était pas là la nuit où Henri est mort.
— Qui était là ?
Elle ne répondit pas.
— Maman.
Hélène regarda son fils.
Et pour la première fois de toute la nuit, Inès la vit véritablement terrorisée.
— Moi.
Adrien ne bougea plus.
Hélène reprit d’une voix presque inaudible.
— J’étais seule avec ton père quand son état s’est aggravé.
— Tu lui as donné ses médicaments ?
Elle hocha la tête.
— Ceux préparés par l’infirmière ?
Silence.
— Maman.
— Non.
Adrien recula.
— Lesquels ?
Hélène se mit à pleurer sans bruit.
— Une boîte que Laurent avait apportée.
Adrien ferma les yeux.
— Pourquoi ?
— Henri souffrait.
— Pourquoi cette boîte ?
— Parce qu’elle était sur sa table de nuit.
— Et tu lui as donné quelle dose ?
Hélène essuya ses joues.
— Celle indiquée sur l’étiquette.
Le commandant demanda :
— Combien de comprimés ?
— Deux.
Il nota.
— À quelle heure ?
— Vers vingt-trois heures.
— Et ensuite ?
— Il s’est endormi.
— Quand avez-vous appelé le médecin ?
Hélène ne répondit pas immédiatement.
Adrien murmura :
— Quand ?
— Presque trois heures plus tard.
Le visage d’Adrien changea.
— Trois heures ?
— Je pensais qu’il dormait.
— Tu n’as pas vérifié ?
— Si. Il respirait.
— Alors pourquoi trois heures ?
Hélène regarda ses mains.
— Parce qu’avant de s’endormir, il m’avait demandé de prendre une enveloppe dans son bureau.
— Quelle enveloppe ?
— Celle destinée à Laurent.
Inès sentit l’air se figer.
L’enveloppe retrouvée cette nuit.
— Qu’est-ce que tu en as fait ? demanda Adrien.
— Je l’ai cachée dans le coffre.
— Et pendant que tu faisais ça—
— Quand je suis revenue, sa respiration avait changé.
Adrien ne parla plus.
Le commandant demanda :
— Pourquoi ne pas avoir raconté cela à l’époque ?
Hélène regarda son fils.
— Parce que j’avais peur d’avoir tué mon mari.
La pièce devint parfaitement silencieuse.
Puis Adrien demanda :
— Et pendant cinq ans, tu as préféré vivre sans savoir.
Hélène acquiesça.
— Oui.
Adrien regarda Inès.
Il ne semblait plus en colère.
Seulement vidé.
Inès s’approcha et prit sa main.
Dehors, le jour se levait enfin sur le domaine.
Mais la nuit n’avait pas terminé de rendre ses secrets.