Le commandant demanda le nom immédiatement.
Laurent observa les hommes armés autour de lui puis Adrien.
— Anton Kessler.
Marc fronça les sourcils.
— Le fonds suisse ?
— Officiellement, oui.
Adrien semblait connaître ce nom.
— Kessler Maritime Holdings.
Laurent hocha la tête.
— Ils ont racheté plusieurs actifs que tu as vendus ces derniers mois.
— Par appels d’offres.
— Des appels d’offres que Vernet avait anticipés.
Adrien le fixa.
— Comment ?
— Parce qu’il connaissait les dettes cachées avant toi.
Le commandant s’impatienta.
— Expliquez clairement.
Laurent inspira.
— Lorsque le père d’Adrien a voulu sortir des activités de Sorel, il a commencé à déplacer certaines participations vers des structures plus transparentes. Vernet gérait les comptes. Il a compris qu’il pouvait profiter du chaos.
— Comment ?
— En créant de fausses créances, puis en faisant apparaître certaines filiales comme insolvables.
Adrien acheva la logique.
— Pour les racheter à bas prix.
— Oui.
— Par Kessler.
— Oui.
Hélène regardait son frère avec dégoût.
— Et toi ?
Laurent secoua la tête.
— Je touchais des commissions sur certaines transactions. Je ne savais pas que Vernet préparait la liquidation complète du groupe.
— Tu veux vraiment que nous croyions ça ? demanda Adrien.
— Crois ce que tu veux. J’étais cupide, pas suicidaire.
La phrase était hideuse mais étrangement crédible.
Inès observa Laurent.
Il ne demandait pas pardon.
Il établissait une distinction.
Le commandant consulta rapidement un officier.
— Saint-Roch est à combien d’ici ?
Marc répondit :
— Trente-cinq minutes par la route, vingt-cinq si elle est dégagée.
— Et si Sorel a quinze minutes d’avance ?
— Il peut déjà y être.
Adrien s’approcha.
— J’y vais.
— Non, répondit immédiatement le commandant.
— L’accord concerne mon groupe.
— C’est justement une raison de ne pas vous amener à proximité d’hommes armés.
— Ils ont essayé de m’enlever ce soir.
— Et ça a échoué. Je préfère conserver cet avantage.
Adrien serra la mâchoire.
Inès posa une main sur son bras.
— Reste.
Il se tourna vers elle.
— Tu viens de passer deux heures à prendre tous les risques à ma place.
— Ce n’était pas à ta place.
— Inès—
— Si Sorel veut l’accord, Vernet veut les comptes, et Kessler veut l’ensemble du groupe, alors toi vivant et libre, tu es leur problème principal. Pas leur cible secondaire.
Marc acquiesça.
— Elle a raison.
Adrien eut un bref rire épuisé.
— Vous formez une équipe efficace.
— C’est nouveau, répondit Inès.
Le commandant organisa deux unités pour Saint-Roch.
Marc demanda à participer.
Cette fois, sa demande fut acceptée.
Avant de partir, il regarda Inès.
— Vous restez ici.
— Oui.
Il sembla presque surpris.
— Pas de passage oublié vers Saint-Roch ?
— Aucun dont je sois responsable.
Pour la première fois depuis plusieurs heures, Marc sourit.
Les véhicules partirent.
Un silence étrange retomba sur la carrière.
La gendarmerie avait installé un périmètre provisoire. Fabre était pris en charge par les secours arrivés enfin par la route secondaire. La cousine enceinte avait été examinée. Les autres membres de la famille étaient regroupés sous des couvertures.
Hélène s’assit sur une caisse.
Elle paraissait avoir vieilli de plusieurs années en une soirée.
Inès resta debout à quelques mètres.
— Vous devriez boire quelque chose.
Hélène regarda la bouteille qu’on lui tendait.
— J’ai passé deux ans à te traiter comme si tu étais une menace.
Inès ne répondit pas.
— Et ce soir, tu nous as tous sortis de cette maison.
— Ce n’est pas le moment.
— Justement.
Inès croisa les bras.
Hélène continua :
— Je pensais que tu éloignais Adrien de sa famille.
— Il essayait surtout de s’éloigner de vos affaires.
— Je le vois maintenant.
— Non. Vous le voyez parce que huit hommes armés sont entrés chez vous.
La phrase fit mal. Hélène l’accepta.
— Oui.
— Avant ça, vous étiez prête à cacher son courrier, ses menaces et les informations qui auraient pu lui permettre de se protéger.
— Oui.
Inès resta silencieuse.
— Je n’attends pas que tu me pardonnes.
— Tant mieux.
Hélène baissa les yeux.
Un téléphone sonna près du poste de commandement.
L’un des gendarmes appela Adrien.
— Monsieur Delorme, c’est pour vous.
Il prit l’appareil.
— Oui ?
Son visage changea en quelques secondes.
— Quand ?
Il écouta.
— Bloquez tout.
Nouvelle pause.
— Non, je comprends.
Il raccrocha.
Inès s’approcha.
— Quoi ?
— Les comptes de trois filiales viennent d’être vidés.
Laurent se leva brutalement.
— Combien ?
Adrien le regarda.
— Quarante-deux millions.
— Maintenant ?
— Il y a moins de quinze minutes.
Laurent pâlit.
— Ils ont l’accord.
— Pourquoi ça leur permet de déplacer de l’argent ?
— Parce que certaines délégations anciennes deviennent exécutoires avec l’original.
Adrien le saisit du regard.
— Tu m’avais dit que les mandats avaient été annulés.
— Je le croyais.
— Tu le croyais ?
— Vernet avait probablement conservé les copies certifiées.
Inès demanda :
— Combien peuvent-ils prendre ?
Adrien ne répondit pas.
Laurent, lui, le fit.
— Tout.
Hélène releva la tête.
— Que veux-tu dire par tout ?
— Si Vernet possède encore les délégations de signature liées aux holdings historiques, il peut transférer les actifs vers des sociétés qui apparaîtront comme créancières.
Adrien parla très calmement.
— Deux cent quarante millions.
Laurent hocha la tête.
— Peut-être plus.
Inès observa son mari.
La peur qu’il avait éprouvée pour les vies humaines venait de changer de forme. Ce n’était pas l’argent lui-même. C’était la compréhension que des années de travail pouvaient être effacées pendant qu’ils restaient enfermés dans une carrière.
— On peut bloquer les banques ?
— Les comptes français, oui. Les filiales étrangères, c’est plus compliqué.
Laurent s’approcha.
— Adrien, écoute-moi. Si Kessler reçoit les titres numériques avant six heures, il pourra invoquer les accords internationaux avant même que tes avocats obtiennent une injonction.
— Pourquoi six heures ?
— Ouverture de certaines chambres de compensation.
Le commandant adjoint entendait la conversation.
— Je vais prévenir l’unité financière.
Adrien secoua la tête.
— Prévenez aussi le parquet national financier.
Laurent ricana.
— Tu vas vraiment ouvrir tout le groupe aux enquêteurs ?
Adrien se tourna vers lui.
— Après ce soir, je vais leur donner les clés.
Laurent blêmit.
— Tu détruiras l’entreprise.
— Non.
Adrien regarda sa famille.
— Je détruirai ce qui aurait dû l’être depuis longtemps.
Hélène ferma les yeux.
Inès sut que cette décision n’était pas improvisée.
Adrien l’avait probablement envisagée depuis des mois.
Ce soir venait simplement de supprimer le dernier frein.
Un autre téléphone sonna.
Cette fois, le commandant adjoint répondit.
— Saint-Roch.
Tout le monde se rapprocha.
L’homme activa le haut-parleur.
La voix de Marc arriva, hachée par le vent.
— Nous sommes au port. Véhicule de Sorel identifié.
— Sorel ?
— Pas visible.
— Vernet ?
— Pas encore.
Des bruits de moteurs et des ordres résonnaient derrière lui.
— Un yacht a quitté le quai il y a douze minutes.
Laurent murmura :
— Kessler.
Adrien demanda :
— Destination ?
— Inconnue. Cap sud-est.
— Interception maritime ?
— En cours.
Un autre bruit éclata.
Puis Marc parla plus vite.
— Attendez.
Silence.
— Nous avons quelqu’un.
— Qui ?
Une voix lointaine cria.
Marc revint.
— Homme, environ soixante ans. Il tentait de rejoindre un second bateau.
Adrien retint son souffle.
— Identité ?
Quelques secondes.
— Paul Vernet.
Le nom produisit un effet presque physique.
Laurent s’assit lourdement.
Hélène murmura :
— Il est vraiment vivant.
Adrien ne la regarda pas.
— Et Sorel ?
Marc répondit :
— Vernet affirme que Sorel est sur le yacht.
— Avec l’accord ?
— Il dit que non.
— Alors qui l’a ?
Un silence.
Marc répondit enfin :
— Vernet dit qu’il n’a jamais été dans le coffre.
Adrien fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Il prétend que Sorel a trouvé le coffre vide de l’original.
Inès sentit immédiatement le problème.
— Impossible. Les traces montraient qu’on avait retiré quelque chose.
Marc l’entendit.
— Vernet dit qu’ils ont pris un registre bancaire et plusieurs dossiers, mais que l’accord du 17 mars n’y était pas.
Adrien demanda :
— Où est-il alors ?
On entendit une voix parler près de Marc.
Puis celui-ci reprit.
— Vernet dit que votre père l’a confié à quelqu’un avant de mourir.
— Qui ?
La réponse arriva très clairement.
— Votre femme.
Tout le monde se tourna vers Inès.
Elle resta immobile.
— Je n’ai jamais rencontré son père avant mon mariage.
Marc ajouta :
— Vernet précise qu’il ne parle pas de vous aujourd’hui.
Inès sentit son cœur ralentir.
— Alors de qui ?
— Il dit que le père d’Adrien a remis l’accord à la femme qu’Adrien épouserait un jour.
Le silence devint total.
Hélène se leva.
— C’est absurde.
Mais Inès venait de comprendre.
Pas une personne.
Une instruction.
Quelque chose préparé pour l’épouse future.
Et soudain, elle pensa à un détail que personne n’avait encore évoqué.
Le cadeau de mariage du père d’Adrien.
Un objet qu’elle avait reçu deux ans après la mort de l’homme.
Une boîte scellée que personne n’avait réussi à ouvrir.
Et qu’elle conservait depuis deux ans dans son propre appartement.