La lumière blanche les frappa de face. Pendant une seconde, personne ne bougea. Ils étaient exposés au milieu de la pente, silhouettes nettes entre la maison et les vignes. Marc leva immédiatement son arme vers les projecteurs, puis se ravisa. Les détruire révélerait exactement leur position par le bruit.
— À gauche ! cria Inès. Dans les rangs !
Ils se dispersèrent entre les vignes.
Les ceps étaient bas, mais les lignes de plantation suivaient la pente et offraient assez d’irrégularités pour casser les angles de vue depuis la maison. Inès saisit la main de la tante âgée. Adrien aida sa cousine enceinte. Derrière eux, Marc et ses agents couvraient la retraite.
Une voix amplifiée surgit soudain des haut-parleurs extérieurs du domaine.
— Adrien Delorme.
Tout le monde s’arrêta presque malgré soi.
La voix était calme, masculine, légèrement rocailleuse.
Adrien la reconnut.
Inès le vit à sa réaction.
— Sorel ? demanda-t-elle.
Il acquiesça.
La voix continua.
— Tu as toujours préféré compliquer ce qui pouvait rester simple.
Laurent murmura :
— Il n’était pas censé venir lui-même.
Adrien se tourna vers son oncle.
— Combien d’autres surprises dois-tu encore nous annoncer ?
Le haut-parleur grésilla.
— J’ai besoin de trois choses, Adrien. Rien de plus. Les dossiers concernant les comptes de ton père. Les procurations qui ouvrent le coffre bancaire de Genève. Et la copie originale de l’accord du 17 mars.
Adrien fronça les sourcils.
— Quel accord ?
Laurent le regarda avec une véritable confusion.
Hélène, en revanche, cessa de marcher.
Inès le remarqua.
— Hélène ?
La belle-mère ne répondit pas.
La voix de Sorel poursuivit :
— Donne-moi ces documents avant minuit et tout le monde repartira vivant.
Adrien leva la tête vers la maison.
— Je n’ai aucune idée de ce dont tu parles !
Un rire lointain sortit des haut-parleurs.
— C’est ce que ton père espérait.
Puis le système se coupa.
Marc fit signe de continuer à descendre.
— On ne répond plus. Il gagne du temps pendant que ses hommes nous encerclent.
Le groupe reprit sa progression.
Après une centaine de mètres, les projecteurs n’atteignaient plus que le haut des rangs. Inès guidait tout le monde vers un petit muret de pierre presque entièrement recouvert de lierre. Derrière se trouvait une trappe technique qu’elle avait inspectée pendant les travaux d’irrigation.
Elle se mit à genoux et écarta les branches.
Le couvercle métallique apparut.
— Voilà.
Marc et Adrien l’aidèrent à le soulever.
Une odeur de terre humide remonta d’un conduit maçonné où couraient plusieurs anciennes canalisations.
— Ce passage mène vraiment à la ferme ? demanda Adrien.
— À proximité. Pas directement dans un bâtiment.
— Combien de temps ?
— Quinze minutes si personne ne se blesse.
Marc observa le groupe.
— Nous n’avons probablement pas quinze minutes.
— Alors nous irons en dix.
Ils descendirent.
Cette fois, personne ne discuta l’ordre donné par Inès.
Le tunnel était bas. Certains devaient avancer courbés. L’eau leur arrivait parfois aux chevilles. Une canalisation rouillée longeait le mur gauche et servait de repère. Inès marchait devant avec Marc, éclairée par une lampe dont ils économisaient la batterie.
Derrière, Adrien questionnait Hélène à voix basse.
— Qu’est-ce que tu sais sur le 17 mars ?
Aucune réponse.
— Maman.
— Je ne sais pas exactement.
— Arrête.
Le ton d’Adrien résonna contre les murs.
Hélène finit par parler.
— Ton père m’avait demandé de signer un document ce jour-là.
Adrien s’arrêta.
— Quelle année ?
— Il y a cinq ans.
— Avant sa maladie ?
— Quelques mois avant le diagnostic.
— Quel document ?
— Une renonciation à certains droits matrimoniaux si quelque chose lui arrivait.
Laurent se retourna brusquement.
— Tu ne m’as jamais dit ça.
— Parce que cela ne te regardait pas.
— Tout ce qui concernait le groupe me regardait.
— Voilà précisément ce qu’il craignait.
Laurent resta muet.
Adrien demanda :
— Que contenait l’accord avec Sorel ?
— Je n’en ai vu qu’une page.
— Qu’est-ce qui était écrit ?
Hélène hésita.
— Une somme.
— Quelle somme ?
— Deux cent quarante millions d’euros.
Même Marc ralentit.
Inès se retourna.
— Pour quoi ?
Hélène regarda son fils.
— Je n’ai jamais su.
Laurent semblait aussi choqué que les autres.
— Impossible. Le groupe n’avait pas cette liquidité.
— Pas officiellement.
Le mot changea l’atmosphère du tunnel.
Adrien s’approcha de sa mère.
— Tu es en train de me dire que mon père avait engagé deux cent quarante millions auprès de Victor Sorel et que tu ne m’as jamais rien dit ?
— Je pensais que l’accord avait été annulé.
— Sur quelle base ?
— Après la mort de ton père, Sorel a disparu pendant plusieurs années.
— Jusqu’à ce que je commence les audits.
Hélène ferma les yeux.
— Oui.
Inès comprit avant même qu’Adrien ne le dise.
— Les audits ont probablement retrouvé la trace de quelque chose que Sorel croyait enterré.
Adrien la regarda.
— Ou quelque chose qu’il veut récupérer avant que les autorités ne le voient.
Maxime parla derrière eux.
— Laurent savait-il pour l’accord ?
— Non, répondit Laurent.
— Je ne te crois pas, dit Adrien.
— Pour une fois, c’est la vérité.
— Tu as engagé les hommes de Sorel sans même savoir ce qu’il cherchait ?
Laurent ne répondit rien.
Ce silence était réponse suffisante.
Marc leva soudain le poing.
Tout le monde s’immobilisa.
Un bruit venait de l’autre extrémité du conduit.
Pas devant.
Derrière.
Des voix étouffées.
— Ils ont trouvé l’entrée, murmura-t-il.
— Combien de temps ? demanda Inès.
— Moins de deux minutes.
Elle observa le tunnel.
À environ vingt mètres devant eux, le plafond descendait légèrement avant une bifurcation oubliée du réseau d’irrigation.
Elle se souvenait d’un détail.
— Il y a une vanne de purge.
Marc la regarda.
— Et ?
— L’ancien réservoir est encore plein après les pluies.
— Tu veux les noyer ?
— Non. Je veux ralentir le passage.
Ils atteignirent la bifurcation.
Une énorme roue métallique rouillée dépassait du mur.
Inès posa les deux mains dessus.
Elle ne bougea pas.
Adrien vint immédiatement l’aider.
— Sens inverse des aiguilles d’une montre, dit-elle.
Ils poussèrent.
Rien.
Laurent se joignit à eux.
— Sur trois.
Marc arriva aussi.
Cette fois, la roue gémit.
Une fois.
Deux fois.
Puis elle tourna brutalement.
Un grondement sourd monta derrière le mur.
— Courez ! cria Inès.
L’eau jaillit d’une ouverture latérale et se répandit dans le conduit derrière eux. Pas assez pour remplir le tunnel, mais suffisamment pour transformer le sol en courant rapide et glissant.
Des cris éclatèrent au loin.
Le groupe continua.
La sortie apparut enfin : une grille en acier derrière un bouquet de figuiers sauvages.
Marc força le verrou intérieur.
Ils émergèrent dans un fossé à quelques centaines de mètres du domaine.
Au-dessus d’eux, les lumières d’une petite ferme étaient visibles.
— Enfin, murmura quelqu’un.
Adrien sortit son téléphone.
Une barre de réseau apparut.
Puis deux.
— J’appelle la gendarmerie.
Marc lui prit doucement le poignet.
— Attendez.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on ne sait pas qui écoute encore.
— Marc, huit hommes armés occupent ma maison.
— Et ils avaient vos codes, vos itinéraires et votre architecture intérieure. Nous devons considérer que quelqu’un leur fournit des informations plus larges.
Inès acquiesça.
— Utilise le téléphone de quelqu’un qu’ils ne connaissent pas.
Mme Roux sortit un petit appareil ancien de la poche intérieure de son gilet.
— Celui de mon mari. Je le garde pour les urgences.
Malgré tout, Marc eut un sourire.
— Voilà une vraie urgence.
Il composa le numéro et demanda directement un officier qu’il connaissait. Il donna le lieu, le nombre approximatif d’assaillants, les armes observées et la présence de civils.
Lorsqu’il raccrocha, son visage n’était pas rassuré.
— Les renforts arrivent. Mais la route principale est bloquée par deux véhicules incendiés.
— Combien de temps ? demanda Adrien.
— Au moins vingt-cinq minutes.
Laurent regarda vers le domaine.
— Sorel sera parti avant.
Adrien répondit :
— Qu’il parte.
— Tu ne comprends pas. S’il cherche l’accord du 17 mars, il ne quittera pas cette propriété avant de l’avoir trouvé.
Hélène pâlit de nouveau.
Inès vit son expression.
— Vous savez où il est.
Hélène ne répondit pas.
Adrien se tourna vers elle.
— Maman.
— Je pensais que ton père l’avait détruit.
— Où ?
Elle fixa la maison au loin.
— Dans son bureau privé.
— Il n’y a plus de bureau privé. La pièce a été transformée pendant les travaux.
Hélène regarda Inès.
— Pas entièrement.
Inès sentit un souvenir remonter.
Pendant la rénovation de l’aile nord, Hélène avait exigé qu’un pan de mur du cabinet de son mari ne soit jamais ouvert. Elle avait invoqué la valeur historique des boiseries.
À l’époque, Inès avait trouvé la demande étrange.
Maintenant, elle comprenait.
— Derrière la bibliothèque, dit-elle.
Hélène hocha lentement la tête.
— Il y avait un coffre mural.
Adrien la fixa.
— Tu le savais depuis le début ?
— Je savais qu’il existait. Je ne savais pas ce qu’il contenait.
Laurent murmura :
— Sorel le sait.
Personne ne répondit.
Puis un bruit de moteur apparut sur la petite route derrière la ferme.
Tous se tournèrent.
Un utilitaire sombre approchait lentement, phares éteints.
Marc leva son arme.
— À couvert.
Le véhicule s’arrêta.
La portière conducteur s’ouvrit.
Un homme en veste sombre descendit les mains bien visibles.
Adrien inspira brusquement.
— Maître Fabre ?
L’homme était le notaire de la famille Delorme.
Il regarda le groupe dans le fossé, puis directement Adrien.
— J’espérais vous trouver avant Sorel.
Il ouvrit sa veste très lentement et en sortit une enveloppe protégée dans une pochette plastique.
— Votre père m’a donné ceci trois jours avant sa mort.
Adrien ne bougea plus.
— Avec une instruction précise.
Le notaire leva l’enveloppe.
— Ne vous la remettre que le jour où Victor Sorel reviendrait réclamer l’accord du 17 mars.