Adrien ne retira pas immédiatement sa main de celle d’Inès. Il resta debout près de la fenêtre du petit salon, regardant le jour gris gagner lentement la cour. Derrière la vitre, des gendarmes photographiaient les impacts de balle, relevaient des empreintes, transportaient des caisses scellées. La maison survivait. Cela paraissait presque obscène après tout ce qui venait d’être dit.
Hélène était assise sur le canapé, les deux mains serrées entre ses genoux.
Elle avait cessé de pleurer.
Ce calme nouveau inquiétait davantage Inès que les larmes.
— Deux comprimés, répéta le commandant. Vous êtes certaine ?
— Oui.
— Même boîte que celle apportée par Laurent ?
— Oui.
Laurent se trouvait toujours dehors sous surveillance, mais la porte restait entrouverte. Il avait entendu son nom. On vit son ombre bouger.
Adrien demanda :
— Qu’est devenue cette boîte ?
Hélène réfléchit.
— Je ne sais pas.
— Cherche.
— Après la mort d’Henri, la chambre a été vidée.
— Par qui ?
— Le personnel, sous mes instructions.
Mme Roux apparut dans le couloir.
Elle avait entendu.
— Pas entièrement.
Tout le monde se tourna vers elle.
L’intendante entra.
— J’avais mis de côté les effets médicaux.
Hélène fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que le médecin avait demandé de ne rien jeter avant son retour.
— Et ensuite ?
— Il n’est jamais revenu les chercher.
Adrien s’approcha.
— Vous avez gardé les médicaments ?
Mme Roux hésita.
— Une partie.
— Où ?
— Dans l’ancienne armoire de pharmacie du sous-sol.
Le commandant se redressa.
— Personne ne touche à rien.
Dix minutes plus tard, une équipe descendait vers la réserve médicale.
Inès resta dans le salon avec Adrien.
Il n’avait toujours pas parlé de ce qu’il ressentait.
Elle ne le força pas.
Hélène, elle, fixait le sol.
— Je pensais que si j’avais appelé plus tôt…
Adrien tourna lentement la tête.
— Tu ne sais pas encore ce qui l’a tué.
— Mais je lui ai donné les comprimés.
— Tu lui as donné ce qui était marqué sur une boîte.
— J’aurais dû vérifier.
— Comment ?
— Je ne sais pas.
— Voilà.
La dureté de son ton n’était plus dirigée contre elle.
Elle était dirigée contre cinq années de suppositions.
Le commandant revint avec un sachet transparent.
À l’intérieur se trouvait une petite boîte de médicaments jaunie par le temps.
— Date correspondant aux dernières semaines d’Henri Delorme.
Hélène ferma les yeux.
Le commandant montra l’étiquette.
Deux comprimés par prise.
Adrien regarda.
— Donc elle a suivi l’étiquette.
— Oui.
— Mais mon père écrivait qu’il avait fait analyser des comprimés différents.
— Oui.
Le commandant posa la boîte.
— Nous allons envoyer ceux-ci au laboratoire en urgence.
Hélène demanda :
— Combien de temps ?
— Pour un profil complet, plusieurs heures. Mais nous pouvons peut-être obtenir rapidement les substances principales.
Adrien secoua la tête.
— Plusieurs heures, après cinq ans.
Personne ne répondit.
Un gendarme entra avec un ordinateur.
— Commandant, on a récupéré les journaux du système de sécurité de l’époque.
Inès releva la tête.
— D’il y a cinq ans ?
— Une partie. Les sauvegardes du serveur local n’avaient jamais été totalement écrasées.
Le commandant regarda Adrien.
— Grâce à votre architecte, apparemment.
Inès fronça les sourcils.
— J’avais demandé qu’on conserve les anciens serveurs pendant la rénovation, au cas où les nouveaux systèmes échoueraient.
Adrien eut un bref sourire fatigué.
— Encore.
Le gendarme ouvrit plusieurs fichiers.
— Les journaux montrent les ouvertures de portes avec badges.
Hélène se leva.
— La nuit de sa mort ?
— Nous avons les trois derniers jours.
Adrien se rapprocha.
— Qui est entré dans sa chambre ?
Le gendarme consulta.
— Beaucoup de monde dans la journée. Personnel médical. Mme Delorme. M. Laurent Delorme. Un homme identifié comme Paul Vernet deux jours avant.
— Vernet ? répéta Adrien.
Hélène pâlit.
— Il m’avait dit qu’il était venu parler de comptes.
— Et la nuit même ?
Le gendarme fit défiler.
— Mme Delorme à vingt-deux heures quarante-sept. Sortie vingt-trois heures douze.
Hélène fronça les sourcils.
— Non.
Tout le monde la regarda.
— Quoi ?
— Je suis restée avec Henri après lui avoir donné les médicaments.
— Le badge indique que vous êtes sortie.
— Alors le système se trompe.
Inès s’approcha de l’écran.
— Pas nécessairement.
Elle regarda l’emplacement de la porte.
— Il y avait deux accès à la chambre.
— Le second n’avait pas de badge, dit Hélène.
— Exactement.
Le gendarme poursuivit.
— Votre badge ouvre la porte principale à vingt-deux heures quarante-sept et la referme à vingt-trois heures douze.
Adrien demanda :
— Quelqu’un entre après ?
Le gendarme hésita.
— Oui.
— Qui ?
— Badge de service générique, vingt-trois heures vingt-neuf.
Mme Roux se raidit.
— Les badges génériques étaient réservés à trois personnes.
— Lesquelles ?
— Moi, le chef de sécurité de l’époque et l’infirmière.
— Claire Martin ?
— Oui.
Hélène secoua la tête.
— Claire était partie à vingt et une heures.
Le gendarme regarda un autre journal.
— Son badge personnel sort de la propriété à vingt et une heures neuf.
— Donc quelqu’un utilisait un badge générique.
Adrien demanda :
— Pendant combien de temps ?
— Entrée vingt-trois heures vingt-neuf. Sortie vingt-trois heures quarante et une.
Le silence tomba.
Douze minutes.
Quelqu’un était entré dans la chambre après qu’Hélène en était sortie.
— Tu avais quitté la pièce ? demanda Adrien.
Hélène ferma les yeux.
— Je suis allée dans le bureau chercher l’enveloppe.
— Pendant combien de temps ?
— Dix minutes, peut-être quinze.
Les horaires coïncidaient.
Le commandant demanda :
— Est-ce que vous avez croisé quelqu’un ?
— Non.
— Quand vous êtes revenue ?
— Henri dormait.
— Vous avez vu la boîte de médicaments ?
Hélène réfléchit.
— Oui.
— Au même endroit ?
— Je crois.
— Vous croyez ?
Elle posa une main sur son front.
— Cinq ans ont passé.
Adrien s’éloigna.
Inès le suivit du regard.
Il ne voulait plus seulement savoir qui avait tué son père.
Il voulait savoir combien de personnes avaient utilisé les derniers jours d’un homme malade pour régler des comptes.
Le commandant demanda à récupérer la liste d’attribution des badges génériques.
Mme Roux partit chercher les archives administratives.
Laurent fut autorisé à entrer, toujours accompagné.
Il avait perdu son assurance.
— C’était qui, le chef de sécurité à l’époque ? demanda Adrien.
Laurent répondit avant Mme Roux.
— Gérard Lemoine.
— Où est-il ?
— Mort il y a deux ans.
— Pratique.
Laurent encaissa.
— Adrien, je n’ai pas—
— Ne commence pas.
Laurent se tut.
Le gendarme continua d’examiner les connexions.
— Il y a autre chose.
— Quoi ?
— À vingt-trois heures vingt-six, trois minutes avant l’entrée du badge générique, une caméra du couloir a été désactivée manuellement.
Inès sentit son attention se tendre.
— Depuis quelle console ?
— Bureau administratif du rez-de-chaussée.
— Qui avait accès ?
Mme Roux revint.
— À l’époque ? M. Henri. Mme Hélène. M. Laurent. Le directeur financier. La sécurité.
Tous les regards se tournèrent vers Laurent.
Il secoua immédiatement la tête.
— Je n’étais pas là.
Le gendarme consulta.
— Votre badge quitte la propriété à vingt-deux heures quatorze.
Laurent souffla.
Adrien ne parut pas soulagé.
— Et Vernet ?
Le technicien chercha.
— Son badge personnel sort à dix-huit heures.
— Trop facile, murmura Inès.
Le commandant la regarda.
— Pourquoi ?
— Parce que quelqu’un qui sait manipuler les systèmes n’utiliserait pas son propre badge.
Adrien acquiesça.
— Vernet connaissait les badges génériques.
— Probablement.
Hélène se leva.
— Donc c’était lui.
— Peut-être, répondit le commandant. Pas assez pour conclure.
Laurent intervint.
— Vernet était capable de tout.
Adrien le regarda.
— Toi aussi, à en juger par cette nuit.
Laurent baissa les yeux.
Le téléphone du commandant vibra.
Il répondit.
Son expression changea.
— Laboratoire ?
Tout le monde se tut.
Il écouta longtemps.
Puis posa une question.
— Vous êtes sûrs ?
Nouvelle pause.
— Envoyez le rapport préliminaire.
Il raccrocha.
Hélène se leva complètement.
— Alors ?
Le commandant regarda la boîte sur la table.
— Les comprimés restants contiennent bien un anticoagulant.
— Comme dans l’analyse d’Henri ?
— Oui. Mais pas à la dose indiquée sur l’étiquette.
Adrien demanda :
— Plus élevée ?
— Beaucoup plus élevée.
Hélène porta une main à sa bouche.
— Donc je lui ai donné—
— Attendez.
Le commandant leva la main.
— Le laboratoire a trouvé autre chose.
— Quoi ?
— Une deuxième substance.
Inès demanda :
— Laquelle ?
— Un sédatif.
Adrien fronça les sourcils.
— Prescrit ?
— Non.
— Effet ?
— Associé à l’anticoagulant et aux autres traitements d’Henri, il pouvait provoquer une forte somnolence, une chute de tension et augmenter le risque d’hémorragie.
Hélène se laissa tomber sur le canapé.
— Mon Dieu.
Mais le commandant continua.
— Pourtant, le rapport médical de l’époque ne correspond pas entièrement à cette combinaison.
Adrien releva la tête.
— Comment ça ?
— Henri présentait aussi une concentration anormalement élevée d’un troisième produit.
— Lequel ?
Le commandant donna le nom d’un médicament cardiaque.
— Celui-là était dans son traitement, mais à faible dose.
— Et dans son sang ?
— Quatre fois la concentration attendue.
Hélène regarda la boîte.
— Ces comprimés n’en contiennent pas ?
— Non.
Le silence fut immédiat.
Inès comprit avant que quelqu’un parle.
— Donc les comprimés donnés par Hélène n’expliquent pas toute la dose.
— Exact.
Adrien se tourna vers sa mère.
— Quelqu’un lui a donné autre chose après ton départ.
Hélène fixa le vide.
Pendant cinq ans, elle avait cru être la cause principale.
En moins d’une minute, cette certitude venait de s’effondrer.
Le commandant demanda :
— Qu’est-ce qu’Henri buvait le soir ?
Hélène réfléchit.
— De l’eau.
— Toujours ?
— Une infusion parfois.
Mme Roux intervint.
— Ce soir-là, on lui avait préparé une tisane.
— Qui ?
Elle s’arrêta.
— Claire l’avait préparée avant de partir.
Adrien regarda le commandant.
— Et elle était encore dans la chambre ?
— Oui, répondit Hélène. Sur le plateau.
Inès sentit un autre détail apparaître.
— Quand vous êtes revenue du bureau, la tasse était où ?
Hélène ferma les yeux.
— Sur la table de nuit.
— Vide ?
Long silence.
— Oui.
Le commandant demanda :
— Quand vous êtes sortie chercher l’enveloppe, elle était pleine ?
Hélène ouvrit les yeux.
— Oui.
Personne ne parla.
Quelqu’un était donc entré pendant douze minutes.
La caméra avait été coupée.
Le badge générique avait été utilisé.
Et pendant cette absence, la tisane avait été bue.
Adrien murmura :
— Vernet.
Le commandant leva une main.
— Toujours pas de conclusion.
— Alors quoi encore ?
Un gendarme apparut dans l’encadrement.
— Commandant, nous avons retrouvé la liste des accès aux badges génériques.
Il tendit une feuille.
— Celui utilisé ce soir-là avait été reprogrammé le matin même.
— Par qui ?
Le gendarme regarda Adrien.
— Paul Vernet.
Cette fois, personne ne trouva d’autre explication.
Laurent ferma les yeux.
Hélène se mit à trembler.
Adrien resta parfaitement immobile.
Inès posa une main sur son bras.
Le commandant demanda :
— Vernet est toujours sous garde à Saint-Roch ?
— Oui.
— Faites-le transférer immédiatement.
Adrien regarda par la fenêtre.
— Mon père savait qu’il l’empoisonnait.
— Il le soupçonnait, répondit Inès.
— Et il n’a rien dit à personne.
— Il a écrit.
Adrien eut un rire amer.
— Toujours ses lettres.
— C’était peut-être la seule manière dont il savait encore parler sans être interrompu.
Il la regarda.
La colère disparut légèrement.
Un peu plus tard, Marc revint du port.
Il entra dans le salon, épuisé, vêtements encore humides.
— Sorel est à l’hôpital sous surveillance. Kessler et Vernet sont détenus. Les transferts sont presque entièrement gelés.
Adrien demanda :
— Presque ?
— Les cinq millions restants ont été retrouvés sur un compte relais.
— Donc ?
— Blocage en cours.
Laurent expira.
Marc regarda son ancien patron.
— Ce n’est pas une bonne nouvelle pour vous.
— J’avais compris.
Adrien se tourna vers le commandant.
— Je veux donner accès à tout.
Laurent releva brusquement la tête.
— Adrien—
— Tout.
— Tu vas mettre des centaines d’employés en danger.
— Non. Les fraudeurs les ont mis en danger.
— Les banques peuvent couper les lignes de crédit.
— Alors on trouvera d’autres financements.
— Tu es fou.
Adrien se tourna vers lui.
— C’est exactement l’argument que mon père utilisait pour continuer à cacher ce qu’il faisait.
Laurent se tut.
Adrien reprit :
— Les audits, les filiales, les comptes, les contrats de Sorel, les dossiers de Vernet, les commissions, les opérations de mon père. Tout.
Hélène regarda son fils.
— Et notre nom ?
Adrien la fixa longtemps.
— Il survivra ou il ne survivra pas.
— Adrien…
— Les gens comptent plus que le nom.
Inès sentit quelque chose changer définitivement dans la pièce.
Pas une réconciliation.
Pas encore.
Une décision.
Celle qui rompait enfin avec ce que les Delorme avaient toujours fait : protéger la façade et laisser le coût réel derrière les murs.
Le commandant reçut une nouvelle information.
— Vernet veut faire une déclaration complète.
Adrien ne réagit pas.
— Il dit qu’il peut prouver que Sorel n’a pas ordonné la mort de votre père.
— Parce que c’était lui.
— Oui.
— Alors qu’il parle.
Le commandant hésita.
— Il demande quelque chose en échange.
Laurent eut un rire.
— Bien sûr.
— Quoi ? demanda Adrien.
— Que nous retrouvions une femme avant qu’elle soit tuée.
— Qui ?
Le commandant regarda ses notes.
— Claire Martin.
Hélène releva la tête.
— L’infirmière ?
— Vernet affirme qu’elle possède la seule copie d’un enregistrement où Henri Delorme explique, la veille de sa mort, ce qu’il avait découvert.
Adrien s’immobilisa.
— Pourquoi ne l’a-t-elle jamais remis ?
Le commandant répondit :
— Parce qu’elle a passé cinq ans à croire que la famille Delorme la ferait disparaître si elle revenait.