Le poids de l’homme arracha presque l’épaule d’Inès de son articulation. Son ventre heurta les tuiles mouillées, ses genoux glissèrent de quelques centimètres vers le bord, puis son autre main trouva par réflexe l’un des crochets métalliques fixés sous la ligne du toit. Sous elle, l’agent suspendu battit une fois des jambes dans le vide avant de comprendre que chaque mouvement risquait d’entraîner Inès avec lui.
— Ne bougez plus ! lança-t-elle.
La pluie lui coulait dans les yeux. Elle ne voyait qu’une partie du visage de l’homme, éclairée par la faible lampe de Marc. Derrière, quelqu’un cria son nom. Adrien se plaqua aussitôt contre les tuiles et avança jusqu’à elle en utilisant exactement les traces qu’elle avait indiquées.
— Donne-moi ton bras.
— Pas moi. Lui.
Adrien s’allongea à son tour et tendit la main vers le poignet de l’agent. Marc arriva juste derrière, passa une sangle courte autour d’un ancrage de toiture et la fixa à la ceinture d’Adrien.
— Maintenant, tirez ensemble.
Inès resserra les doigts autour du poignet glacé de l’homme.
— Trois. Deux. Un.
Ils tirèrent.
Le corps remonta de quelques centimètres, retomba, puis remonta encore. L’agent trouva enfin le rebord d’une tuile avec son genou. Adrien agrippa sa manche. Marc saisit l’arrière de son gilet et, dans un dernier effort, tous trois le ramenèrent sur le toit.
L’homme resta couché, la joue contre les tuiles, respirant avec un bruit rauque.
— Cheville ? demanda Marc.
Il la bougea avec précaution.
— Ça va.
Inès ne répondit pas. Elle regardait sa main droite. Ses doigts tremblaient si fort qu’elle avait du mal à les fermer.
Adrien les prit entre les siens.
— Tu es blessée ?
— Non.
— Tu trembles.
— J’ai failli le lâcher.
— Mais tu ne l’as pas lâché.
Un choc violent retentit derrière la porte d’accès au toit.
Marc se releva immédiatement.
— Ils sont là.
La peur disparut du visage d’Inès, remplacée par quelque chose de plus utile.
— On bouge.
Elle se remit debout en position basse et poursuivit vers la façade est. Chaque pas devait être pensé. Le toit avait été restauré deux ans plus tôt, mais les tuiles anciennes avaient été conservées sur demande d’Hélène pour préserver l’aspect historique. À l’époque, Inès avait insisté pour installer sous la couverture une ligne permanente d’ancrage destinée aux équipes de maintenance.
Elle n’avait jamais imaginé que quatorze membres de la famille Delorme devraient un jour leur vie à cette décision.
— Là, dit-elle en montrant un câble presque invisible sous la pluie. Accrochez-vous tous à cette ligne.
Marc distribua les courtes sangles qu’il avait prises au local technique.
Hélène saisit la sienne maladroitement.
— Pourquoi y a-t-il autant de points d’attache ?
— Parce que je refusais qu’un couvreur meure pour préserver vos tuiles du dix-neuvième siècle.
Hélène la regarda. Même dans l’obscurité, Inès vit la honte passer brièvement sur son visage.
— Inès…
— Plus tard.
Un autre choc secoua la porte derrière eux.
Cette fois, du bois se brisa.
Laurent murmura :
— Ils ne vont pas s’arrêter.
Adrien se retourna vers lui.
— Tu découvres seulement maintenant la qualité de tes associés ?
— Ce ne sont pas mes associés.
— Tu leur as donné accès à ma maison.
— Je les connaissais par l’intermédiaire de quelqu’un.
Inès s’immobilisa.
— Qui ?
— Ce n’est pas le moment.
Adrien fit un pas dans sa direction.
— C’est exactement le moment.
Laurent regarda le toit, la pluie, les visages qui attendaient.
— Victor Sorel.
Marc jura.
Le nom produisit une réaction immédiate chez Adrien.
— Sorel ?
Hélène pâlit.
Inès regarda son mari.
— Qui est-ce ?
Adrien répondit sans quitter son oncle des yeux.
— Un ancien partenaire de mon père. Transport maritime, sécurité privée, sociétés écrans. J’ai rompu tous les contrats avec lui il y a huit mois.
— Et Laurent l’a rappelé.
— Apparemment.
Laurent leva les mains.
— Il m’avait garanti une équipe disciplinée. Des hommes qui prendraient les documents et maintiendraient la pression. Rien de plus.
Marc eut un rire sec.
— Victor Sorel n’envoie pas huit hommes armés pour jouer les médiateurs.
Derrière eux, la porte céda.
Un faisceau de lampe jaillit sur les tuiles.
— À terre ! cria Marc.
Une détonation éclata presque aussitôt.
Une tuile explosa à moins d’un mètre de l’endroit où se trouvait Adrien.
Le groupe poussa des cris étouffés et se plaqua contre le toit.
Marc et ses agents ripostèrent avec parcimonie, uniquement pour forcer les assaillants à reculer derrière l’ouverture.
— Allez ! hurla-t-il. Pas de pause !
Inès guida les premiers jusqu’au rebord est.
La vieille conduite en fonte descendait le long de la façade, fixée par de larges colliers au mur de pierre. Lors de la restauration, Inès avait demandé qu’on remplace chaque fixation, bien que le tuyau lui-même ait été conservé.
Elle passa la main autour du premier collier.
Solide.
— Nous utilisons les ancrages, pas le tuyau lui-même. Les sangles passent ici. On descend un niveau à la fois.
La tante âgée regarda dans le vide et recula.
— Je ne peux pas.
— Vous avez déjà dit ça tout à l’heure.
— Cette fois, je le pense vraiment.
— Moi aussi.
La femme la regarda, stupéfaite.
Inès prit doucement son harnais improvisé.
— Je ne vous demande pas de ne pas avoir peur. Je vous demande de descendre malgré la peur.
Un autre tir éclata derrière eux.
Cela décida la tante.
La descente commença.
Marc plaça deux agents en arrière pour contenir l’accès au toit. Inès organisait les civils par capacité physique. Les plus agiles descendaient d’abord afin d’aider ceux qui arriveraient plus tard. La cousine enceinte fut attachée avec une seconde sangle, descendue plus lentement entre deux personnes.
Adrien refusait toujours de partir avant Inès.
— Tu descends maintenant, lui dit-elle.
— Non.
— Tu es la cible principale.
— Et toi, tu es la seule à connaître le chemin.
— Justement. Si je descends en premier et qu’un problème apparaît ici, tout le monde reste coincé.
— Alors je reste aussi.
Elle le fixa sous la pluie.
— Adrien, pour une fois, écoute-moi sans essayer de me protéger.
Quelque chose dans son ton le fit céder.
Il passa la jambe par-dessus le rebord.
— Tu viens juste derrière.
— Oui.
Il descendit.
Hélène attendait encore.
Inès se tourna vers elle.
— Pourquoi n’êtes-vous pas partie ?
— Parce que j’ai quelque chose à te dire.
— Maintenant ?
— Si nous n’avons pas de plus tard.
Un coup de feu fit éclater une autre tuile.
Inès serra les dents.
— Faites vite.
Hélène s’approcha suffisamment pour que personne d’autre ne puisse entendre.
— Le courrier n’était pas destiné seulement à t’isoler professionnellement.
Inès la regarda.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
— Certains courriers concernaient Adrien.
— Lesquels ?
Hélène baissa les yeux.
— Des lettres anonymes. Des avertissements. Des menaces.
— Et vous les avez cachées ?
— Oui.
Inès sentit une colère nette lui couper le souffle.
— Pourquoi ?
— Parce que je pensais qu’elles venaient de petits actionnaires mécontents. Laurent disait que si Adrien les voyait, il accélérerait encore les audits et provoquerait les gens qu’il essayait déjà d’écarter.
— Vous avez caché des menaces adressées à votre fils pour éviter qu’il prenne des précautions ?
— Je pensais protéger l’entreprise.
— Vous pensiez contrôler ce qu’il avait le droit de savoir.
Hélène encaissa la phrase sans répondre.
— L’une de ces lettres mentionnait Sorel, dit-elle enfin.
Inès se figea.
— Quoi ?
— Elle disait qu’Adrien n’avait aucune idée de ce que son père avait promis à Victor Sorel avant sa mort.
— Quelle promesse ?
— Je ne sais pas.
La porte du toit s’ouvrit brutalement.
Marc cria :
— Descendez !
Hélène passa immédiatement par-dessus le bord.
Inès resta quelques secondes supplémentaires, aidant Marc à transférer le dernier agent blessé vers la descente. Puis elle s’attacha et commença à descendre.
Le mur ruisselait. Ses chaussures glissaient sur la pierre. Elle descendait collier après collier, sentant chaque muscle de ses bras protester. À mi-hauteur, elle entendit une voix au-dessus.
— Inès !
Elle leva les yeux.
Un homme en noir se penchait par-dessus la corniche.
Il ne lui était pas familier.
Mais il connaissait son nom.
— On veut seulement Adrien Delorme ! cria-t-il.
Marc tira depuis le toit. L’homme disparut.
Inès poursuivit.
Lorsqu’elle atteignit enfin le sol, Adrien la saisit par la taille pour l’éloigner du mur.
— Ça va ?
— Oui.
— Les autres ?
Elle compta.
Quatorze civils. Mme Roux. Trois agents encore mobiles. Un blessé.
Marc apparut le dernier, glissant presque sur les derniers mètres.
— Ils descendent par l’intérieur, dit-il. Nous avons peut-être trois minutes.
— Où allons-nous ? demanda Maxime.
Inès regarda le mur de l’ancienne orangerie.
Au-delà, une bande de terrain descendait vers les vignes.
Elle secoua la tête.
— Pas vers le portail.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils s’attendent à ce qu’on cherche une route.
Elle désigna un alignement d’arbres plus bas.
— Il y a un ancien réservoir d’irrigation derrière les vignes. Une conduite de maintenance rejoint la ferme voisine.
Marc fronça les sourcils.
— Encore un passage secret ?
— Pas secret. Simplement oublié.
Laurent eut un rire épuisé.
— Tu connais donc vraiment chaque trou de cette propriété.
Inès tourna vers lui un regard sans chaleur.
— Quelqu’un devait faire son travail correctement.
Ils commencèrent à courir dans l’herbe trempée.
Puis, derrière eux, les lumières du domaine se rallumèrent soudain.
Toutes.
La façade, les jardins, les projecteurs de sécurité.
La nuit devint presque claire.
Marc s’arrêta.
— Mauvais signe.
Adrien regarda la maison illuminée.
— Pourquoi ?
Marc pointa les caméras motorisées qui recommençaient à pivoter.
— Parce que ce ne sont pas nos hommes qui viennent de rétablir le système.
Inès comprit immédiatement.
Quelqu’un avait repris le contrôle électrique depuis l’intérieur.
Les projecteurs s’orientèrent lentement vers les vignes.
Puis s’arrêtèrent exactement sur eux.