PART 13 – Sorel reprend le contrôle du domaine à distance, mais Inès découvre que le système qu’il croit maîtriser possède une faiblesse conçue par elle seule

Le noir engloutit la carrière avec une brutalité presque physique. Pendant une seconde, Inès n’entendit plus que les respirations autour d’elle, le froissement des couvertures et la pluie fine qui frappait l’entrée rocheuse. Puis plusieurs radios se mirent à cracher le même souffle blanc, comme si une main invisible cherchait à étouffer toutes les communications en même temps.

Le téléphone du commandant resta allumé quelques secondes de plus.

La voix de Victor Sorel y résonna.

— Maintenant, Adrien, nous allons terminer ce que votre père a commencé.

Puis la ligne mourut.

Adrien resta immobile dans l’obscurité.

— Il est dans la maison.

Le commandant ralluma une lampe tactique à faible intensité.

— Peut-être.

Inès secoua immédiatement la tête.

— Non. Il est sous la maison.

Tout le monde se tourna vers elle.

— S’il avait atteint le système depuis une autre pièce, il n’aurait pas pu couper simultanément les relais extérieurs, le réseau local et les sauvegardes qui alimentent le poste mobile. La chambre technique nord concentre les passerelles.

Le commandant consulta un technicien qui travaillait déjà sur un ordinateur alimenté par batterie.

— Possible ?

— Si quelqu’un a un accès physique, oui.

Marc revint sur une ligne radio dégradée.

— Je vous reçois par intermittence. Nous sommes en route vers le domaine.

Le commandant répondit :

— Sorel a peut-être atteint la chambre technique.

— Alors ne laissez personne utiliser les serrures électroniques.

Inès regarda vers l’extérieur.

— C’est pire.

Adrien la fixa.

— Quoi ?

— Il peut verrouiller certaines portes, mais aussi en ouvrir d’autres.

— Lesquelles ?

— Toutes celles installées pendant la deuxième phase des travaux.

Laurent se leva.

— Donc il peut circuler partout.

— Pas partout.

Inès se dirigea vers la tablette dont l’écran était encore alimenté.

— Le système central contrôle les accès modernes. Pas les anciens mécanismes mécaniques.

— Combien ?

— Assez.

Le commandant s’approcha.

— Vous avez une idée.

— Peut-être.

Elle agrandit mentalement les plans.

Lors de la rénovation, elle avait refusé de remplacer plusieurs dispositifs historiques, notamment dans les caves et la bibliothèque, parce qu’ils ne répondaient à aucune nécessité de sécurité et parce que les supprimer aurait détruit les boiseries d’origine. À l’époque, Hélène avait trouvé cette prudence excessive.

Cette nuit, les vieilles serrures étaient peut-être leur avantage.

— Sorel pense contrôler toute la maison parce qu’il contrôle le réseau, dit Inès. Mais il ne voit pas correctement les zones hors caméra.

— Il avait les plans.

— Les anciens.

Adrien comprit.

— Les modifications finales n’étaient pas dans les copies volées.

— Exactement.

Le commandant demanda :

— Vous pouvez nous donner un itinéraire non surveillé jusqu’à la chambre technique ?

Inès hésita.

Oui.

Mais l’itinéraire passait par une partie du sous-sol fragilisée lors de la rénovation.

Elle pouvait le décrire.

Elle ne pouvait pas garantir qu’un homme qui ne connaissait pas les lieux comprendrait où poser les pieds.

Adrien vit immédiatement son hésitation.

— Non.

Elle le regarda.

— Je n’ai encore rien dit.

— Je connais ce visage.

— Quel visage ?

— Celui que tu prends juste avant de décider que tu dois y aller toi-même.

Malgré la tension, elle faillit sourire.

— C’est un itinéraire compliqué.

— Alors dessine-le.

— Une partie n’est pas dessinable correctement.

— Essaie.

— Adrien.

— Non.

Le commandant leva une main.

— Personne ne va nulle part tant que nous n’avons pas une vue claire.

Inès s’accroupit près d’une caisse et demanda du papier.

Un gendarme lui tendit un carnet.

Elle commença à tracer le sous-sol.

— Ici, c’est l’escalier principal. Sorel s’attendra à ce qu’on l’utilise.

Elle dessina ensuite deux couloirs.

— Là, ancienne cave à vin. Puis un mur porteur doublé pendant les travaux.

— Et derrière ?

— Un vide sanitaire.

— Accessible ?

— Oui, par une trappe au ras du sol.

Elle ajouta un rectangle.

— On peut rejoindre la chambre technique depuis cet espace.

Le commandant demanda :

— Combien de personnes peuvent passer ?

— Une à la fois.

— Armées ?

— Difficilement.

Marc intervint depuis la radio.

— Mauvaise idée pour une équipe d’assaut.

Inès acquiesça.

— Je sais.

— Une autre voie ?

Elle réfléchit.

Il en existait une.

Mais elle n’avait jamais été terminée.

— Peut-être par l’ancienne chaufferie.

Le commandant se pencha.

— Montrez.

Elle dessina un autre trajet.

— Cet accès a été condamné par une cloison légère. Pas maçonnée. Derrière, un conduit de maintenance rejoint la galerie électrique.

— Et la chambre technique ?

— À moins de huit mètres.

Marc demanda :

— Caméras ?

— Une à l’entrée de la galerie, mais elle est moderne. Donc Sorel la voit.

— On peut la couper.

— Il le saura.

Le commandant réfléchit.

Adrien posa une question différente.

— Pourquoi Sorel aurait-il coupé les lumières ici ?

Inès releva la tête.

Bonne question.

Le brouilleur du domaine pouvait perturber certaines communications, mais couper le matériel du poste mobile installé dans la carrière nécessitait autre chose.

Un accès au réseau local n’aurait pas suffi.

Le technicien comprit en même temps.

— Il a pénétré un relais extérieur.

— Où ? demanda le commandant.

— Le poste mobile communique avec un répéteur temporaire installé près de l’orangerie.

Marc jura.

— Il a donc un homme dehors.

Le commandant lança des ordres immédiatement.

Deux équipes furent envoyées vers le répéteur.

Adrien regarda Laurent.

— Combien d’hommes Sorel avait vraiment ?

— Huit.

— Tu es sûr ?

— C’est ce qu’il m’a dit.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

Laurent hésita.

— Il pouvait en avoir davantage.

— Combien ?

— Je ne sais pas.

— Tu as organisé une prise de contrôle armée sans savoir combien de personnes participaient.

Laurent ne répondit pas.

Hélène, assise à quelques mètres, murmura :

— Tu as toujours cru pouvoir contrôler ceux qui étaient plus dangereux que toi.

Laurent tourna vers elle un regard épuisé.

— Et toi, tu as toujours cru que fermer les yeux te rendait innocente.

Adrien intervint.

— Pas maintenant.

Inès revint au schéma.

— Si Sorel contrôle vraiment la chambre technique, il peut suivre presque tous les déplacements dans la maison.

— Sauf dans les zones non modernisées, répondit le commandant.

— Oui.

— Donc on entre par là.

— Oui.

— Et ensuite ?

Inès traça une troisième ligne.

— Il y a une porte coupe-feu mécanique ici.

— Verrouillée ?

— Normalement.

— Clé ?

Elle regarda Mme Roux.

L’intendante fouilla sous son gilet et sortit un lourd trousseau.

— J’ai encore les anciennes.

Marc eut un rire bref à la radio.

— Je commence à aimer cette femme.

Mme Roux ne réagit même pas.

— Celle-ci ouvre la chaufferie. Celle-ci la galerie.

Elle désigna deux clés.

— Et celle-là ?

Inès reconnut la petite clé noire.

— Le local d’archives techniques.

Mme Roux la tendit.

— Vous me l’aviez confiée pendant les travaux.

Inès la prit.

Le métal était froid.

Adrien la regarda aussitôt.

— Non.

— Arrête.

— Tu vas y retourner.

— Je vais montrer l’accès jusqu’à la première porte.

— Et ensuite ?

— Ensuite je reviens.

Il soutint son regard.

— Tu me l’as déjà dit une fois.

— Et je suis revenue.

Il n’avait aucune réponse à cela.

Le commandant intervint.

— Elle accompagnera l’équipe jusqu’au point où son expertise est nécessaire. Pas plus loin.

Adrien secoua la tête.

— Vous avez entendu ce que Sorel a dit. Il veut finir quelque chose avec moi.

— Justement. Vous restez ici.

— Ce n’est pas négociable ?

— Non.

Adrien regarda Inès.

— Alors tu reviens avant qu’il ait le temps de comprendre que tu es là.

Elle hocha la tête.

— C’est le plan.

Laurent s’approcha.

— Sorel ne cherche plus seulement l’accord.

Le commandant le fixa.

— Quoi d’autre ?

— Le registre bancaire pris dans le coffre.

— Il l’a déjà.

— Pas la page complète.

Tous se tournèrent vers lui.

Laurent passa une main sur son visage.

— Le registre était codé.

— Quel code ? demanda Adrien.

— Ton père utilisait des références croisées.

— Avec quoi ?

— Les archives techniques de la maison.

Inès se figea.

— Quoi ?

Laurent la regarda.

— Numéros de pièces, dates de travaux, repères de murs.

— Pourquoi ?

— Parce que personne ne fouille les plans d’une maison pour décoder des opérations financières.

Adrien eut un rire incrédule.

— Sauf si on épouse une architecte.

Laurent ne répondit pas.

Inès sentit une nouvelle pièce s’emboîter.

— Voilà pourquoi ils ont copié mes relevés.

— Oui.

— Pas seulement pour les passages.

— Non.

— Vous le saviez depuis le début.

— Je savais qu’il existait un système de références. Pas comment il fonctionnait.

Elle sentit la colère monter.

— Élodie avait trouvé les copies parce qu’elles servaient à décoder le registre.

— Probablement.

Le commandant demanda :

— Sorel possède aujourd’hui le registre et une partie des plans.

Laurent acquiesça.

— Mais pas les plans définitifs.

Inès regarda son schéma.

Sorel avait donc besoin de la maison elle-même.

Pas seulement comme lieu d’attaque.

Comme clé.

— C’est pour ça qu’il est revenu.

Adrien comprit.

— Il ne croit pas seulement que l’accord est ici.

— Il pense que la dernière partie du code est ici.

Le commandant consulta immédiatement l’unité financière.

— Si le registre contient davantage de comptes, ça change quoi ?

Laurent répondit :

— Cela peut révéler tous les bénéficiaires.

— Kessler ?

— Et d’autres.

— Des politiques ? demanda le commandant.

Laurent détourna les yeux.

— Je ne sais pas.

Le commandant ne sembla pas le croire.

Une radio grésilla.

— Équipe relais. Nous avons un homme.

— Identité ?

— Inconnue. Armé. Blessé à la jambe. Il avait un boîtier de transmission.

— Vivant ?

— Oui.

— Amenez-le.

La lumière du poste mobile revint partiellement.

Le technicien applaudit presque.

— Réseau local secondaire restauré.

Sur un écran, plusieurs caméras du domaine réapparurent.

Certaines montraient des couloirs vides.

D’autres affichaient du noir.

Puis une image revint dans la galerie nord.

Une silhouette passa.

Marc la reconnut.

— Sorel.

L’homme se déplaçait seul.

Il tenait quelque chose de plat sous le bras.

Le registre.

Inès regarda la direction.

— Il va vers la bibliothèque.

— Pourquoi ? demanda Adrien.

Elle agrandit la caméra.

Sorel s’arrêta devant un panneau de boiserie.

Il consulta un document.

Puis il compta les lattes.

Inès sentit son souffle se couper.

— Il décode le registre avec les repères du mur.

Le commandant demanda :

— Qu’y a-t-il derrière cette boiserie ?

— Rien.

Puis elle se corrigea.

— Rien aujourd’hui.

— Et avant ?

— Une niche.

— Pour quoi ?

— Je ne sais pas.

Sorel posa la main sur un panneau.

Il appuya.

Rien.

Il consulta de nouveau le registre.

Puis il se déplaça de deux mètres.

Inès regarda la numérotation ancienne sur son propre plan.

Un souvenir revint.

Pendant la rénovation, un maçon avait découvert une cavité dans ce mur. À l’époque, elle était vide.

Ou elle l’avait crue vide.

— Commandant.

— Oui ?

— Il cherche un compartiment dans le mur.

— Il y en a un ?

— Il y en avait un.

— Qu’avez-vous fait ?

— Nous l’avons condamné.

— Avec quoi ?

— Une plaque de pierre et du mortier.

Sorel sortit un petit outil.

Il savait exactement où frapper.

— Il va l’ouvrir, dit-elle.

Le commandant se tourna vers son équipe.

— On part maintenant.

Inès prit la clé noire.

Adrien lui barra le chemin une seconde.

— Reviens.

Elle posa brièvement la main sur sa joue.

— Je reviens.

Puis elle suivit les gendarmes dans la nuit.


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